Réalité diminuée

il y a
13 min
0
lecture
0

Passionné de science, d'histoire et de science-fiction, j'ai étudié le journalisme et le théâtre et je suis aujourd'hui professeur de français langue étrangère à Chiclayo, au nord du Pérou  [+]

EViCo SA était un fruit de son époque. Fondée dans le premier quart du XXIème siècle, il n'y a pas si longtemps que ça, elle avait connu un développement foudroyant. Cette société d'origine belge fut une des premières à croire dans le potentiel de la réalité augmentée et à investir massivement dans tout ce qui y touchait de près ou de loin. La famille Vandermeulen, propriétaire, réalisa des bénéfices plantureux grâce auxquels elle racheta d'autres entreprises dont les dirigeants avaient été moins inspirés, ou moins rapides. Le holding Vandermeulen diversifia ses activités : hardware, software, virtualware... Il racheta les plus grands producteurs européens de matériel informatique, les plus grosses sociétés de programmation et même quelques grands créateurs de mode parisiens.

L'empire tentaculaire bâti par Didier Vandermeulen et ses actionnaires devint rapidement l'European General Virtual Company, dont le nom fût successivement raboté en EuGeViCo par son fils Damien, puis en EviCo par son petit-fils Edgar, le directeur actuel. Du temps de Damien Vandermeulen déjà, la société était devenue le principal fournisseur du gouvernement européen pour les implants cérébraux destinés à la réalité augmentée. Celle-ci faisait à tel point partie de la vie de tous les jours que laisser des enfants développer leur cerveau sans y avoir accès était très officiellement considéré comme une maltraitance. Des manifestations avaient même rempli les rues en leur temps pour réclamer l’accès universel, gratuit et le plus tôt possible à cette technologie qui était dorénavant considérée comme un sens supplémentaire indispensable.

Le lobby soutenu par les Vandermeulen n'avait pas eu à pousser beaucoup pour obtenir le marché : leur société était la seule société européenne à fabriquer ce type de produit, et de surcroît la seule à faire appel à des sous-traitants européens. Un appel d'offre fût tout de même lancé pour permettre aux responsables soudoyés de l'OMC de laisser croire qu'il y avait là plus que les apparences d'une concurrence loyale et honnête.

Aujourd'hui, Edgar Vandermeulen vivait sans effort une vie de plaisirs au sommet d'une montagne d'or, déléguant tous pouvoirs à un ensemble de directeurs régionaux, se contentant d'une surveillance distraite des débats du conseil d'administration, et ne faisant son apparition dans les bureaux de telle ou telle filiale que dans le but de repérer d'éventuelles candidates pour une promotion canapé. Quand il arrivait à l'improviste -il arrivait TOUJOURS à l'improviste- il était assez amusant de voir certaines femmes soudainement programmer leurs plus beaux atours virtuels alors que d'autres faisaient apparaître un vêtement qui tenait beaucoup du niqab. Une plaisanterie qui courait parmi les employés était que le sigle de la société, EviCo, signifiait en fait « Edgar Vandermeulen's Irrepressible Coïtal Obsession » (ou : l'irrépressible obsession coïtale d'Edgar Vandermeulen).

Romain Baron pensa dans un sourire que cette blague donnait une assez bonne idée du personnage. Baron était depuis peu directeur régional d'EViCo pour la Belgique. Cette région européenne, formée par la Wallonie et l'enclave de Bruxelles, était une des plus petites divisions régionales de l'entreprise. Mais c'était aussi le berceau de la société, la région ou se trouvait le siège principal du gouvernement européen, et l'endroit le plus fréquenté par un certain Edgar Vandermeulen, célibataire sans héritier légitime malgré sa probable flopée de bâtards non reconnus. Quelqu'un par qui il serait bon de se faire remarquer...

Romain Baron traversait le hall du siège principal d'EViCo SA en discutant avec son collègue et ami de toujours, Marc Failleau, quand il s'interrompit au beau milieu de sa phrase. Il lâcha un soupir agacé, le temps de renvoyer à un anonymat bien mérité un quidam qu'un halo vert lumineux détachait de la foule, habituelle à cet endroit. Le halo brillait d'une façon qui signifiait : demande de conversation privée. Prénom, nom, profession, société, objet de la demande d'entretien... Autant d'informations que Baron ne dut même pas s'efforcer de ne pas voir, tant il était habitué déjà, comme la plupart de ses contemporains, tous implantés, à ignorer le flot de données inutiles dans lequel chacun était noyé. Un coup d’œil d'un dixième de seconde lui avait suffi pour savoir que ce pauvre type n'était pas de son monde : modifications corporelles de base, vêtements sommaires qui semblaient faits de tissu... Bien suffisant pour l'envoyer paître. D'ailleurs, vu le niveau du gars, il n'aurait pas été surpris d'apprendre qu'il s'agissait bien de tissu et pas d'une modélisation 3D. Ça expliquerait leur aspect ! Ce plouc avait dû piquer une clé logicielle interne pour arriver à lui lancer un appel. Il faudrait penser à virer le responsable.

Baron tressaillit en se rendant compte qu'il venait de perdre 20 bonnes secondes à consacrer ses pensées à cet individu insignifiant. Il s'exclama :

-Tu sais quoi Marc ? Cette nouvelle application me casse vraiment les couilles. OK, je viens de gagner 5 minutes en évitant de parler à ce loser, là-bas, mais il m'a bien pris 30 secondes d'attention rien qu'en m'envoyant sa requête... Ça commence à vraiment me faire chier de voir tous ces crétins clignoter dès que l'envie leur prend de me lécher le cul !

-Ah ah, c'est la rançon de la gloire mon vieux ! C'est à ça qu'on voit que t'es en route pour le sommet ! Tu sais, pas plus tard que tout à l'heure, j'ai parlé avec Legrenne. Il sortait d'un meeting avec les Chinois et tiens-toi bien : Ils kiffent trop ton projet ! Ils ne veulent pas trop le dire mais il pense bien que tu pourrais les convaincre de le financer... Alors force pas trop sur le champ', t'as une réunion a deux heures du mat' !

-Bah, j'ai qu'à me mettre en mode photoshoppage auto et les niaks me verront frais comme un gardon, t'sais bien... Allez viens, on arrose ça !

Nicolas Daubert, le quidam éconduit, regarda la porte se refermer sur les deux hommes en même temps que sur ce qui était probablement le dernier espoir de sauver sa société familiale, il y a peu encore l'un des plus gros sous-traitants locaux de l'EViCo. L'ancien directeur régional, un ami de la famille Daubert, avait été viré. Ce Romain Baron avait pris sa place. Un des premiers actes de cet arriviste avait été d'annuler d'un seul coup toutes les commandes, d'un simple message texte, en faisant jouer des alinéas ambigus d'un contrat vieux d'un siècle pour ne pas avoir à transférer un centime.

Le pire, c'était que ce salaud de Baron ne s'était pas contenté de l'ignorer : il avait définitivement bloqué toute possibilité de contact avec lui. Daubert ne pourrait même pas insister. Une vague de colère le submergea. Il fonça vers la porte fermée et tenta de l'ouvrir, mais elle resta bloquée. Il frappa sur un des battants et cria :

-Et comment je fais pour les payer, mes fournisseurs, si tu n'honores pas tes commandes, hein ? Enfoiré !

Après lui avoir décerné une bonne décharge électrique, le service d'ordre automatisé le pria cordialement de bien vouloir se laisser accompagner jusqu'à la sortie. S'il ne voulait pas être traité pour le reste de sa vie comme un terroriste potentiel par tous les gardes de sécurité du pays, même par les humains, s'il voulait éviter de leur être signalé par une icône rouge planant au-dessus de sa tête, il n'avait plus qu'à s'écraser.

Alors qu'on le jetait dehors, sans ménagement mais en le remerciant de son aimable collaboration, une bonne trentaine de publicités lui proposant les services d'avocats en solde ou de préteurs sur gages l'assaillirent. Son coup d'éclat n'était pas passé inaperçu. Daubert savait qu'il avait été automatiquement effacé de la liste des personnes autorisées à pénétrer sur le site d'EViCo. Qu'il pose ne serait-ce un orteil sur un terrain appartenant à la dernière des filiales de la multinationale et un concert d'alarmes l'accueillerait.

C'était fini. Fini ! Plus qu'une chose à faire : brader les pièces produites par les manufactures Daubert pour EViCo à un concurrent direct et essayer de limiter les pertes au maximum. Mais même comme ça, il ne voyait pas comment il pourrait payer ses fournisseurs. Et même s'il arrivait à les payer, il venait de perdre son plus gros, pour ne pas dire son unique client. Inacceptable. Il fallait faire passer ça en justice ! L'entourloupe utilisée par Baron pour briser son contrat sans contrepartie était forcément illégale, en tout cas plus que certainement illégitime ! Daubert allait mettre les meilleurs avocats qu'il trouverait sur le dossier. Et il irait jusqu'au dernier degré d'appel si nécessaire. Une telle injustice ne pouvait être légale !
___________________________________

Un peu plus de dix ans après cet événement dont il ne garda aucune mémoire, Romain Baron triomphait. Les procès ? Gagnés par les avocats de la firme, comme tant d'autres. Baron ne lisait même plus les assignations à comparaître. Le service juridique s'en chargeait.

Sa campagne de délocalisation massive avait porté ses fruits, augmentant les marges bénéficiaires, réduisant les coûts, permettant à l'EViCo de conquérir de nouveaux marchés en Asie. La création d'une sous-marque bas de gamme avait coûté cher en publicité, mais préservait l'image de la marque principale, dont l'orientation luxe se faisait d'ailleurs plus marquée.

Bref, Baron rayonnait. Sa tenue virtuelle griffée St-Laurent & Gabbana n'y était que pour peu de chose. Il était en passe de devenir directeur exécutif, et ce soir là, chaque personne présente à ce cocktail donné en son honneur le savait, sans même avoir recours à ses implants. Baron savait qu'ils savaient. Il jouissait intérieurement de l'admiration qu'il lisait sur les visages de certains de ses subordonnés, et plus encore de la jalousie qui brouillait le visage de la plupart de ses pairs. Par pure fausse modestie, il avait prétendu ne devoir son succès qu'à la qualité de son équipe, et visiblement quelques naïfs s'en trouvaient flattés.

Comme à son habitude, Baron prenait des notes, accolant des étiquettes à chacun de ses collègues -pardon, futurs subordonnés- selon leur attitude. Les flagorneurs lui apparaissaient avec les mots « Lèche-Cul » inscrits en lettres lumineuses sur le front, un numéro de classement suivant la mention. Baron ne gardait en mémoire que les 5 à 10 premiers de chaque classement. Du coup, faire partie du palmarès, c'était déjà exister pour lui. Ils en avaient de la chance ! D'autres avaient aussi leurs petits surnoms gentils, comme par exemple « Gros Con N°1 », son principal adversaire, qu'il s'empresserait de virer dès qu'il serait nommé. Gros Con N°1 n'en menait pas large. Même Faux-Cul N°1, son principal soutien, semblait en passe de devenir Lèche-Cul numéro... Euh... Oh et puis merde ! Il y avait tellement de lèche-culs à présent qu'il allait falloir ajouter un adjectif distinctif ou tout simplement changer le surnom. Celui-là sera Macaque Obséquieux. Le seul du nom jusqu'ici. Quel honneur !

Si le nom de chacun ne s'affichait pas au-dessus du visage de chaque personne croisée dès qu'il en avait besoin, Baron aurait bien du mal à se souvenir de tous ces pauvres types par autre chose que leur surnom, sans parler de ceux qui n'en avaient pas, tous classés « Pauvre Merde » pour lui, et sans numéro encore bien.

Près du bar, Vieux Pervers bavait dans le décolleté de Gros Nibards N°2, qui gloussait en espérant avoir de l'avancement. Juste à côté, son pote Marc draguait deux stagiaires qu'il avait dû recruter dans une agence de mannequins... Quels culs nom de Dieu ! Et ce n'était même pas du photoshop ! Baron le savait grâce à une application pirate qui permettait d'effacer toute tenue ou effet virtuel, qui allait chercher dans les 100.000 euros au marché noir.

Soit elles étaient au courant de l'existence de ce type d'application, soit elles avaient froid. C'étaient des filles, après tout. En tout cas, elles portaient des vêtements physiques sous leur tenue virtuelle. Pas comme Vieux Pervers, qui arborait une mi-molle qu'il s'efforça de ne pas regarder. Elles étaient vraiment exceptionnellement bonnes. Incroyable. Même Vieux Pervers en avait du mal à se concentrer sur les arguments de sa candidate à la promotion canapé, malgré le manque d'intérêt manifeste des stagiaires. Baron se dirigea vers eux. Il salua Vieux Pervers et Gros Nibards N°2 :

-Bonsoir Monsieur Vandermeulen, bonsoir Carole, comment allez-vous ?

En entendant sa voix, Marc se retourna et lui fit un sourire entendu. Les stagiaires devaient être du genre qui a de l'avenir dans la boîte. Comme pour le confirmer, elles lui firent toutes les deux un sourire plein de promesses. Edgar Vandermeulen, son patron, s'arracha difficilement à tous ces arguments qui l'entouraient pour poser enfin les yeux sur lui.

-Ah, Baron, vous êtes là ! Magnifique discours ! Mes félicitations. Avec vous, EViCo est en de bonnes mains...

-Merci, Monsieur Vandermeulen, ça me touche beaucoup.

Tout en prêtant une oreille distraite au discours vide du vieux, Baron se renseignait sur les bombes qui continuaient à lui jeter des œillades suggestives... 25 et 26 ans... Sonia pour la blonde et Chloé pour la rousse... Toutes deux issues de la Sorbonne et dotées de modifications corporelles dernier cri, comme lui, signe certain de leur statut. Mais quels châssis, bordel ! Surtout cette Chloé. Il avait toujours eu un faible pour les rousses.

Chloé, la fille de Nicolas Daubert jetait des regards incendiaires à ce Romain Baron qu'elle savait responsable de la ruine de son père. Le petit enfoiré allait être aussi facile à manipuler que ce Marc Failleau qui l'avait fait entrer ici, elle le sentait, elle le lisait dans le moindre de ses gestes. La confirmation que lui apportait l'analyseur comportemental intégré à sa vision était parfaitement superflue. Il avait même cherché à la déshabiller du regard, littéralement. Elle avait reçu une alerte. Travailler directement pour les pirates qui avaient entre autres créé l'application illégale qu'utilisait Baron avait ses avantages, mais cette notification n'était pas vraiment nécessaire non plus. Question d'expérience.

Baron, Failleau, tant d'autres... Ces golden boys se sentent tellement irrésistibles avec tout leur pouvoir qu'il suffit justement de leur résister un peu en les caressant dans le sens du poil pour qu'ils accordent n'importe quelle faveur... Enfin, tant que ce petit jeu ne dure pas trop. Mais même en leur cédant, Chloé arrivait à les laisser profondément insatisfaits et dépendants. C'était sa spécialité. Chloé jouait des hommes comme un virtuose jouerait d'un instrument. D'ailleurs Sonia ne se débrouillait pas trop mal non plus.

Avoir le plaisir de pouvoir ajouter une vengeance personnelle à un travail commandité n'était pas pour lui déplaire. En fait, chacun de ses contrats, dernièrement, était déjà une sorte de vengeance détournée. Elle piratait les implants soi-disant inviolables de ses proies dans leur sommeil, leur faisait perdre leur position en signant de leur nom des transactions pourries, en les forçant indirectement au faux pas, en leur faisant parvenir des informations erronées... Et ça, c'était quand elle voulait rester discrète. Ses patrons lui laissaient toute latitude, et leurs moyens technologiques étaient impressionnants.

Que celui qui ait envoyé une requête à ses patrons soit généralement un arriviste cynique du même genre que ses proies ne lui posait aucun problème : le tour dudit arriviste viendrait tôt ou tard. Son père était sans nul doute un homme d'affaires minable, mais il n'avait pas mérité ce qui lui était arrivé. Le voir croire que justice finirait par lui être faite, le voir s'accrocher à cette idée jusqu'à en mourir, cela avait commencé à la dégoûter de tout idéalisme. Devoir vendre son corps pour survivre après la mort de son père avait achevé le travail. Ce n'est qu'à son propre cynisme, développé par la force des choses, qu'elle devait d'être montée jusqu'au niveau social qui était le sien aujourd'hui. Et elle ne comptait pas s'arrêter là.

Baron, sa proie du jour, s'avança. Vandermeulen avait fini par suivre sa blonde dans quelque arrière-salle. Elle sentit la main de Marc Failleau se poser sur le bas de son dos. Failleau s'exclama :

-T'en a mis du temps à te débarrasser du vieux ! T'as pas honte de faire attendre les dames ? Je te présente Sonia et Chloé, elles sont nouvelles dans mon service ! Sonia, Chloé, voici Romain Baron, le futur maître des lieux !

Sonia Gloussa :

-Et toi tu seras numéro deux, alors, hein Marquinou ?

Elle aurait difficilement pu mieux contrefaire l'idiote bourrée. Baron se confortait dans son silence arrogant. Son sourire carnassier s'agrandit encore. Il reporta son regard sur Chloé. Il l'avait inscrite à son menu du soir. Il la sauterait, et il n'avait aucun doute là-dessus, c'était évident. Il était temps de le surprendre. Elle s'adressa à Marc Failleau :

-Je vous trouve bien optimiste, monsieur Failleau... Le patron est visiblement derrière M. Baron, mais M. Lechanxhe a encore beaucoup d'alliés au conseil d'administration.

« Lechanxhe ? Ah oui, Gros Con n°1 ! », pensa Baron, étonné d'entendre cette remarque avisée sortir de la bouche de ce qui ressemblait à une de ces tartes qu'il s'enfilait à la douzaine depuis des années - quoique plus appétissante.

-Eh bien, chère Chloé, je vous vois bien au courant de notre petite cuisine interne.

-Bien sûr, M. Baron, il...

-Romain, je vous prie, appelez-moi Romain.

-Il est normal de se renseigner un minimum sur l'organigramme d'une société quand on espère rapidement y prendre du galon... M. Baron. Ce n'est pas vous qui me contredirez, n'est-ce pas ?

Chloé l'embobina complètement. Non seulement elle ne le laissa pas asseoir son autorité, mais elle lui imposa son rythme, mêlant à son numéro de charme une critique plus que pertinente de la stratégie commerciale qu'il avait appliquée, stratégie qu'elle n'approuvait que partiellement. Ce fût elle qui donna l'impression de lui accorder une faveur quand elle l'appela enfin par son prénom, au détour d'un rire. Il la prenait au sérieux maintenant, et semblait en faire une affaire personnelle : il fallait qu'il la séduise.

Pendant ce temps, Sonia, feignant de trouver la conversation ennuyeuse, avait éloigné Failleau et était probablement en train de le faire boire plus que de raison, en lui donnant l'impression d'être à un verre de s'abandonner à lui, alors que son métabolisme modifié lui permettait de ne pas assimiler l'alcool si elle ne le désirait pas. Une modification corporelle bien utile. L'alcool le vaincrait sans faute, et il n'y aurait plus qu'à se baisser pour ramasser le jackpot... Et pour ruiner la carrière de ce petit crétin né avec une cuillère en argent dans la bouche.

À chacune sa technique, pensa Chloé. Après tout seul le résultat comptait. Elle entraîna Baron à l'écart. Il était presque émouvant. Perturbé dans ses repères, il redevenait petit à petit l'enfant en manque d'amour qu'il avait dû être. Ce qui ne l'excusait en rien. Elle lui réservait un traitement tout particulier. Juste ruiner sa carrière, c'était beaucoup trop gentil pour un connard de cette envergure. Elle allait avoir une dette envers ses patrons, mais ça en valait vraiment la peine. Cette pensée lui fit monter aux lèvres un sourire que Baron crut coquin. Il se baissa pour l'embrasser. Elle l'arrêta, l'embrassa elle, les yeux ouverts. Elle l'observa fondre et abandonner toute résistance dans ses bras. Elle avait la séduction d'un vampire. Elle le repoussa doucement, saisit son menton dans sa main gauche, le pouce sur ses lèvres. Plantant son regard dans le sien, elle lui ordonna :

-Amène-moi chez toi.
___________________________________

Seulement quelques jours plus tard, Baron n'était déjà plus personne. Et ce n'était pas qu'une façon de parler. Chloé Dambert avait effacé jusqu'à son existence même. Il lui avait suffi de quelques clés illégales fournies par ses commanditaires reconnaissants pour pirater le système de base de réalité augmentée ; celui-là même qui contrôlait l'ensemble de ce que tous ses contemporains implantés voyaient ou entendaient de virtuel. Baron avait refusé à son père le droit de ne serait-ce qu'exister ? Elle le lui rendait bien.

Baron apparaîtrait dorénavant aux yeux de tous comme un androïde publicitaire. Depuis l'annonce de sa disparition, la police le recherchait. Ses rares amis s'inquiétaient. Ses ennemis se réjouissaient. Il les entendait tous, les voyait tous. Mais personne ne le voyait. Ou plutôt, tous ne voyaient qu'un robot au comportement étrange. Malgré toutes ses tentatives, rien n'y faisait. Même ses implants ne fonctionnaient plus. Impossible d'envoyer le moindre message ou de faire quoi que ce soit d'autre. Le service de sécurité eût tôt fait d'expulser cette machine visiblement défectueuse, qui venait crier ses annonces aux gens, les saisissant par les bras, les secouant pour essayer de leur vendre des contrats d'assurance. Ce n'est que de justesse que Baron réussit à s'enfuir du centre de recyclage où on l'envoya. Des patrouilles le recherchaient. Il s'enfuit , puis s'enfuit encore, et encore, allant chaque fois de plus en plus loin.

Il vécut un temps hors des villes, glanant ce qu'il pouvait, au risque de sa vie, dans les exploitations agricoles automatisées qui couvraient presque toute la campagne. Allant de cachette en cachette, il oublia bientôt toute autre préoccupation que la simple survie. Il se construisit une tanière, blottie dans le creux du bras d'une rivière. Les mois s'écoulèrent, et bientôt vint l'hiver. Maudit Hiver, qui ne laissait pas échapper la nourriture gardée dans ses serres !

Trop bien gardée. Si l'intelligence artificielle limitée des machines programmées pour tenir à l'écart les rongeurs et autres nuisibles était facile à tromper sur l'immense étendue d'un champ, les parois de verre des serres rendaient toute incursion discrète impossible. Le froid et la faim l'obligèrent à revenir se nourrir des ordures de la ville.

Voir des androïdes déclassés errer dans les décharges en quête de pièces pour se réparer eux-mêmes rendaient ces lieux suffisamment pittoresques pour attirer les touristes. Il n'avait donc rien à craindre d'une éventuelle surveillance. Les androïdes quant à eux n'attaquaient jamais rien ni personne, pas même leurs semblables, de leur propre initiative. Ils n'étaient pas intéressés par la matière organique, évidemment, il aurait donc à manger autant qu'il pourrait le souhaiter !

À peine arrivé, il dût bien se rendre à l'évidence : La plupart de ces soi-disant androïdes étaient en fait, comme lui, des humains effacés de la nouvelle réalité. Ils mangeaient des ordures, vivaient dans des bidonvilles innommables. Ils avaient depuis longtemps cessé d'essayer d’interpeller les touristes qui de temps à autres venaient admirer le voile pittoresque posé sur la réalité. Une réalité dont les exclus du système étaient les seuls à avoir connaissance, mis à part quelques haut placés cyniques. Aucun de ces parias n'avait ni n'aurait jamais plus de place dans ce monde dont on les avait fait disparaître.

Les enfants mêmes des effacés naissaient invisibles. Depuis les premières générations de pauvres ou de réticents qui n'avaient pas voulu sauter le pas de l'implantation, toute une humanité entièrement naturelle perdurait, à l'insu de la plupart des cyborgs de la société dominante. Abandonnant toute volonté de rejoindre encore ce monde qui les avait rejetés, ces humains avaient bâti une société sur les ordures. Une société hautement religieuse. Une société superstitieuse. Une société cupide, aussi. Une société régie par la loi du plus fort, et donc dominée par les cyborgs qui avaient été effacés à posteriori de la réalité principale. Un sourire se dessina sur les lèvres de Baron. Cette société, il arriverait bien à la dominer.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,