Ré aiguillage d'énergie

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Jusqu'ici, j'écrivais surtout des sketchs comiques que l'on jouait sur scène avec les collègues du club théâtre. J'ai découvert Short édition et me suis lancé avec délectation dans les  [+]

Image de Hiver 2021

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Pas besoin d’être grand clerc pour savoir que cela ne fonctionnera pas. Que l’échec était tapi quelque part, prêt à me faire un croche-pied, à me ridiculiser une fois de plus ! Je l’ai pourtant préparé, mon entretien avec le conseiller de probation. J’ai répété avec Jacques, le gars du troisième qui a fait même « un jeu de rôle » avait-il dit… Le Jacques, il a pris un air vachard, un air vicieux enfin un air de conseiller de probation… N’a pas eu à répéter le rôle longtemps, ça fait 15 ans qu’il les côtoie ces hyènes !
— Alors mon petit gars, donne-moi une seule bonne raison pour que je fasse un rapport positif au juge ! a-t-il glissé sournoisement, en appuyant bien sur le « petit », le regard dédaigneux du fonctionnaire qui a autre chose à faire et surtout qui n’en a rien à faire de ce « petit » malfrat.
Jacques s’est de suite rendu compte qu’il a fait mouche à mon regard de haine, à mes poings qui de suite se serrent. Du plus loin de mon passé j’ai toujours été le petit, le piot, le nain, le nabot ! Même ma mère me le répétait : pas pour me faire mal mais pour dédramatiser. Venant de ma mère ça dédramatisait pas vraiment.... « Tout ce qui est petit est joli ». Joli ! Et pourquoi pas mignon ! Mon père quand il revenait du bistrot les jours de paie en fin de mois se foutait ouvertement de ma gueule : « Tiens le nabot, va me chercher mes chaussons ! Tu ne peux pas les louper, ils sont à ta hauteur… » Et il riait, il riait à en pleurer, il riait à en tousser, rejetant des effluves d’alcool et de tabac froid. Mon frère aîné riait avec lui trop heureux de ne pas être le souffre-douleur ces soirs-là ! Et puis ce fut l’école et son cortège de moqueries. C’est à ce moment-là que j’ai appris à me battre pour les faire taire. La colère m’habitait à chaque instant et rapidement je me suis mis à cogner sur tous les gamins qui ne faisaient que me regarder. Pour moi c’était pareil, ils devaient payer pour les mots qu’ils n’avaient pas dits, mais, j’en étais sûr, qu’ils avaient pensés ! J’étais devenu la terreur de l’école, le bagarreur, le cogneur, le hargneux. Même les instits avaient peur. Je le voyais dans leurs yeux…
— Je me tiens à carreau monsieur, y a pas eu un seul problème, vous pouvez demander au surveillant du centre, j’ai compris et je vais chercher du boulot…, je souffle entre les dents, canalisant la colère provoquée par le mot maléfique.
C’est à ce moment-là que Plume fait irruption dans la piaule de Jacques. Elle vient rendre visite à son frère aîné de temps à autre pour lui donner des nouvelles de la famille. Jacques me disait souvent que sa famille c’est Plume et c’est tout ! Les autres bouffons, il s’en tapait…
J’avais appris à l’apprécier, à apprécier ses yeux rieurs, toujours en mouvement, ses taches de rousseur qui s’animaient à chaque fois qu’elle éclatait de rire. Ses yeux regardaient vraiment, franchement, j’avais l’impression qu’elle me regardait le cœur…
— Salut frérot, dit-elle en embrassant Jacques et se tournant vers moi avec un large sourire éclairant son visage. Bonjour, euh, Richard ?
— Tu tombes bien sœurette. Je dois allez au bureau du dirlo et ça m’embêtait de laisser seul mon pote Richard qui voit demain ce con de conseiller. Tu lui tiens compagnie, je reviens dans 10 minutes ? questionne Jacques qui connait déjà la réponse de Plume.
— No problémo frérot ! fait-elle en se frappant la tempe avec deux doigts.
Seuls maintenant nous sommes dans la chambre de Jacques. Elle s’assoit sur le lit de son frère et brise le silence :
— C’est cool si tu le vois demain. Tu vas enfin faire ce que tu veux sans rendre des comptes à ces blaireaux.
— Ben oui, mais non… Je vais foirer comme d’hab… Je le sens, il va me foutre les boules et je vais lui rentrer dedans. Sentant de nouveau mes poings se contracter…
« Richard » c’est la première fois qu’elle m’appelle Richard, qu’elle me fait ce cadeau qui me serre la poitrine. — Utilise ton énergie pour aller de l’avant ! Tu en as tellement… Je suis sûre que tu es capable de faire plein de choses chouettes… me coupe-t-elle gentiment mais fermement, le tout accompagné d’un adorable sourire qui signifie « Ce n’est pas plus compliqué que cela. »
— Aller de l’avant, comment ça aller de l’avant ? je murmure les yeux ronds, cette fille me fait fondre…
— Arrête de te battre pour des choses qui n’en valent pas la peine. Pour des broutilles… Utilise ton énergie pour sortir de ton ornière. 
Un lourd silence s’installe, il ne dure pas car Plume poursuit.
— Je dis la même chose à Jacques… Il ne veut pas m’écouter et reste sur son fonctionnement qui ne le mènera nulle part. Mais toi, tu es jeune, tu peux, tu dois changer, si tu ne le fais pas tour toi, fais-le pour moi…
Et boum, elle lâche la bombe et je suis le japonais qui regrette que ce 9 août 44 ne soit pas une belle journée à Hiroshima. Elle m’a parlé, elle me tend la main pour me tirer du marécage où je me suis fourré depuis toujours.
— Merci Plume… Je vais essayer, je te promets rien mais je vais essayer, je balbutie en me levant prestement. Je dois y aller… pour.... Enfin je dois…, et je m’éclipse de façon miteuse de la chambre de Jacques. Plume me regarde sans me juger, me sourit et me fait un joli signe de tête, une sorte de hochement d’approbation avec un simple sourire éclairant.
De retour dans ma chambre je me rejoue la scène plusieurs fois : ça ne vaut pas la peine, broutilles, ornière, changer, énergie, fais-le pour moi… Elle a raison la belle Plume, il n’est pas trop tard ! Oui, c’est décidé, le virage je vais le faire. Arrêter les poings qui saignent, stopper la vue brouillée par la colère, finir par ignorer les sarcasmes… Demain je vais vaincre le conseiller, il ne me fera pas sortir de mes gonds : je les ai soudés !
Le réveil que j’ai mis la veille sonne à 6 heures le lendemain alors que je prends un second café. La nuit a été agitée et mon cerveau en est retourné, les idées se sont livré des batailles sans fin où se mêlent mon père à genoux à vomir son vin, Jacques qui ne fait que répéter « Alors, mon petit gars, donne-moi une seule bonne raison pour que je fasse un rapport positif au juge ! » et Plume qui me regarde en souriant…
J’ai rendez-vous à 9 h 30 avec le conseiller et je décide d’aller me balader dans le centre pour fuir toutes ces idées qui m’oppressent. Dans le couloir, je rencontre Esteban du second. Il cherche des cigarettes et me fait des grands signes pour me taper : 
— Richard, tu tombes bien, t’aurais pas des clopes ? Je suis en manque…
— Je ne fume pas, tu le sais que j’aime pas l’odeur du tabac froid ! je réponds en pensant à l’haleine fétide de mon père quand il se penchait sur moi pour m’engueuler.
— Qu’est-ce que tu fous aujourd’hui ? poursuit Esteban
— J’ai mon entrevue avec le conseiller pour ma sortie. Cette fois-ci je vais l’avoir je le sens. Je vais lui raconter tous les bobards qu’il veut entendre.
— Il vient aussi aujourd’hui ? Il était déjà là hier, j’étais convoqué pour ma sortie. Ça a foiré ! Pas assez mature qu’il a dit. Mature ? C’est quoi de ça ?? Il me prend pour une vieille ou quoi ! dit il en rigolant en agitant sa main devant lui.
— S’il me traite de mature aussi, je lui demanderais c’est quoi ? je rigole avec lui. Esteban reprend plus sérieusement :
— Eh, tu materas sa montre au gonze. À mon avis ça vaut une blinde sa toquante ! Il l’a posée à côté de lui pour choufer l’heure.
— Excuse Esteban, faut que j’y aille, si j’arrive à la bourre il va me sacquer ! Salut !
Je pars d’un pas décidé vers le bureau du conseiller.
J’allais savoir si les prédictions de Plume allaient se réaliser : utiliser autrement mon énergie. Ça ne me parlait pas mais j’allais essayer quand même…
— Entrez ! éructe le conseiller qui désire se montrer ferme et inflexible d’entrée de jeu
Je pousse la porte franchement et pénètre dans le bureau. Il trône dans son fauteuil en cuir, son costume gris marquant la différence sociale entre nous deux. Esteban a raison, sa montre posée à sa droite sur le bureau brille comme un petit soleil. Elle a l’air neuve et chère, je m’en aperçois de suite à son regard de satisfaction quand il la regarde.
— Asseyez-vous ! Alors, mon petit gars, donne-moi une seule bonne raison pour que je fasse un rapport positif au juge ! 
Putain Jacques avait vu juste ! J’étais préparé, je ne le laisserais pas convoquer ma colère. Je lui dirais ce qu’il veut entendre, je ne le laisserais pas gagner…
Après 10 minutes de ronds de jambe, j’ai su que j’avais gagné, pour la première fois il me sourit et se lève pour aller chercher le document d’approbation dans l’armoire derrière lui. Je ne peux m’empêcher, c’est plus fort que moi, je tends le bras et subtilise sa montre en or. Il me doit bien cela…
J’ai changé, j’ai réussi, je ne dépense plus mon énergie à me battre contre moi-même, je l’utilise pour m’enrichir facilement, simplement en prenant à ceux qui ont…
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