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Rayon handicapé

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Mememomo

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Bastien avait 24 ans et envie de réussir dans la vie. Il était vendeur dans un magasin de meubles et d’électroménager et son sourire faisait merveille. Toutefois, comme il était le dernier arrivé, ses collègues plus chevronnés s’octroyaient les meilleurs clients. Bastien râlait en son for intérieur mais n’osait pas se plaindre ouvertement.
Un matin, le directeur réunit son équipe. Un constructeur d’appareils ménagers avait décidé de créer une gamme spécialement adaptée aux personnes handicapées. Pour démarrer, il avait tablé sur les lave-linge. Il avait prévu différents types de handicap : les personnes en fauteuil roulant, celles qui avaient des difficultés de motricité et d’équilibre, celles dont les fonctions manuelles étaient réduites et, enfin, les déficients visuels. Il souhaitait que chaque achat fasse l’objet d’un questionnaire, après quelques semaines d’utilisation, afin d’apporter des améliorations. Le directeur remit à ses employés la documentation en leur demandant de l’étudier.
La plupart s’en emparèrent sans aucun enthousiasme. Quand leur supérieur se fut éloigné, ils donnèrent leur avis sans prendre de gants.
— Tu parles, fit David. Encore du boulot en plus.
—Ouais, rétorqua Emmanuel. Surtout que les handicapés et les petits vieux, c’est pas des marrants. Ils n’ont pas un sou et ils discutent pour trois fois rien.
—Que veux-tu, les malheureux ! s’exclama Océane. Ils s’ennuient à longueur de journée. Ça leur donne une chance de bavarder.
— Quant à remplir des questionnaires, merci bien, renchérit David.
Bastien restait songeur. Bien sûr, cette clientèle particulière était, dans l’ensemble, peu fortunée. Pourtant, certains devaient quand même bien avoir des moyens ou des proches désireux de les aider. Il se plongea immédiatement dans la documentation.
Il n’avait jamais réfléchi au fait qu’il était difficile de remplir une machine à chargement par le dessus quand on est en fauteuil roulant. En revanche, c’est l’inverse pour ceux dont la mobilité est réduite, car ils ont du mal à plier les jambes pour enfourner leur linge. Les choses sont encore plus compliquées pour qui a des problèmes manuels. Enfin, pour ceux qui voient mal, ce sont les touches de programmation qui doivent être facilement repérables. Bastien se demanda comment s’en sort quelqu’un en fauteuil roulant, avec des mains tremblotantes et une acuité visuelle réduite. Il s’aperçut avec étonnement que ce cas avait été prévu.
— Alors, se moqua à mi-voix David qui passait près de lui accompagné d’un couple, on potasse ?
On essaie mais c’est pas de la tarte.
Bastien ne s’était jamais entendu avec David. Dès le début, il avait senti l’animosité de l’autre. David avait les dents longues et il s’appropriait toutes les ventes intéressantes. Il avait une trentaine d’années et supportait mal ce jeunot. L’autre raison de leur différend s’appelait Amandine. Elle venait d’être engagée au rayon informatique où l’ambiance entre collègues était bien meilleure, et Bastien s’était lié d’amitié avec elle. Bastien s’était rapidement rendu compte que David en éprouvait du dépit car il avait tenté sa chance, oubliant simplement qu’il avait déjà une jeune femme dans sa vie. Amandine n’était pas du genre à piquer les mecs des autres. Bastien s’agaçait de l’attitude de David mais il n’y pouvait rien. Il était poli avec lui, sans plus. Ce qui l’ennuya un peu, ce fut une remarque d’Océane :
— Fais gaffe à ce type. Moi, il a essayé de me descendre en flèche auprès de la direction parce que je n’ai pas voulu coucher avec lui.
Bastien avait de bonnes relations avec le chef de rayon. Que pouvait lui faire David s’il exécutait son boulot correctement ? De plus, Bastien avait compris qu’il n’était pas indifférent à Océane. Il l’aimait bien mais il préférait Amandine qui, il faut l’avouer, était beaucoup plus jolie.

Quand les machines arrivèrent, elles furent exposées dans un coin, un bandeau « Rayon handicapé », les soulignant. Bastien testa chaque modèle et vérifia, comme indiqué par le constructeur, que l’accès au filtre d’entretien était relativement aisé. C’est avec confiance qu’il attendit son premier client.
Ce fut un couple d’une quarantaine d’années qui s’arrêta devant le stand.
— Tiens, qu’est-ce que je te disais, déclara la femme. Ils ont les machines pour handicapés. Je suis sûre qu’on trouvera quelque chose pour ta mère.
L’homme acquiesça vaguement et se pencha sur les étiquettes, regardant les prix. Bastien s’avança au-devant d’eux et répondit à leurs questions.
— Ma belle-mère est en fauteuil roulant et elle ne voit pas très clair, insista la femme.
Bastien lui présenta les modèles. Pour une meilleure compréhension, il la fit asseoir dans l’un des fauteuils roulants que la direction mettait à disposition des handicapés et qu’il avait carrément réquisitionné. Il lui demanda de fermer les yeux pour tester les boutons de commandes, de forme et de hauteur variées pour mieux les différencier les uns des autres.
— C’est génial, s’exclama-t-elle.
Son mari se contenta d’opiner. Ils se décidèrent pour un modèle basique et acceptèrent de laisser leurs coordonnées afin de reprendre contact avec Bastien d’ici une quinzaine de jours.
Bastien, ravi d’avoir conclu sa première vente, même si la commission en était modeste, fit un détour par le rayon informatique. Il fit un clin d’œil à Amandine qui discutait avec un client et il retourna à ses lave-linge.
Le phénomène de curiosité jouait et le stand attirait des personnes surtout désireuses de s’informer, la plupart hésitant à acheter. C’était trop nouveau. Bastien fit une autre vente dans l’après-midi, un modèle plus cher, cette fois, pour une jeune femme aveugle, accompagné de son mari. Tout au long des jours suivants, Bastien affina ses arguments de vente. La foule ne se bousculait pas mais le nombre des intéressés augmentait peu à peu. Ses collègues ne manquaient pas de le charrier et lui laissaient volontiers le stand.

Bastien étudiait sérieusement les questionnaires qu'on lui renvoyait et les fit parvenir au constructeur avec un rapport résumant les qualités et les défauts des modèles, ajoutant qu’il existait une demande non négligeable pour d’autres appareils. Il reçut une invitation pour une réunion avec d’autres vendeurs.
Ils étaient une quarantaine, invités dans un hôtel de grande classe. Le représentant du constructeur, Stéphane Darmontel, les remercia de leur venue, fit un tour de table, et passa aux détails techniques. Chacun exposa tour à tour les points forts et les difficultés qu’il rencontrait dans ce nouveau secteur. Bastien était un peu déçu car ce n’était pas très différent de son expérience et il avait presque l’impression d’être celui qui apportait le plus aux autres. Un seul, un homme d’une quarantaine d’années, avait, lui aussi, pris la peine de rédiger un rapport. La seule idée novatrice était celle d’une jeune femme qui avait proposé au directeur du magasin de déposer des flyers dans les clubs d’anciens et chez les praticiens de santé.
Pendant la pause, Darmontel pria Bastien, la jeune femme, Bénédicte, et l’homme plus âgé, Alban, de rester quelques minutes.
— Vous êtes les trois meilleurs vendeurs. Chacun a de bonnes idées et sait les mettre en pratique. Si cela vous convient, j’aimerais que nous nous retrouvions plus souvent afin de mettre au point une stratégie commune. Naturellement, vous serez défrayés de votre temps.
Bastien, Alban et Bénédicte acceptèrent avec enthousiasme. Bastien n’en revenait pas. Bien sûr, il s’était investi dans son travail mais de là à être considéré comme l’un des meilleurs, au point d’être écouté par le constructeur, ou du moins son représentant, le laissait pantois.
Bastien repartit gonflé à bloc et bien décidé à ne pas laisser passer l’aubaine. Devant ses collègues, il hésita à raconter sa matinée et les projets qu’il avait à l’esprit. Quand David lui posa des questions d’un air narquois, il se contenta de hausser les épaules en disant que la réunion avait été ennuyeuse au possible.
Mon pauvre petit vieux, ricana David.
Bastien fut plus disert avec son directeur qui n’hésita pas à entrer dans ses vues. Ce petit jeune avait de l’avenir, il le sentait, et c’était bénéfique pour lui. Les lave-linge pour handicapés se vendaient mieux qu’il ne l’avait espéré et le mérite en revenait pour une bonne part à Bastien.
A la fin de la journée, Bastien repartit avec Amandine. Ce n’était pas la première fois. Leur amitié évoluait peu à peu et ils sortaient souvent ensemble ou avec des amis. Un regard noir de David ne suffit pas à entamer leur bonne humeur. Bastien raconta sa réunion et les possibilités qui lui étaient offertes, ajoutant qu’il ne souhaitait pas en parler aux autres. Amandine le félicita chaleureusement et lui promit de garder le secret.

Ce furent de petites choses qui mirent la puce à l’oreille de Bastien. Des papiers qu’il était sûr d’avoir posés un instant plus tôt et qui disparaissaient, des pancartes ou des étiquettes abîmées sur les lave-linge, le bandeau « Rayon Handicapé » tombé à terre. Rien de très grave mais c’était énervant : du temps de perdu, une présentation négligée. Le directeur lui en fit un jour la remarque. Bastien rougit et s’empressa de réparer les dégâts. Pourtant, une heure plus tôt, il avait vérifié les étiquettes. Ce ne pouvait être l’effet du hasard. Bastien se plaça en embuscade et finit par surprendre David arrachant discrètement une étiquette tout en discutant avec une cliente. Bastien faillit lui sauter dessus et se retint tout juste. Pas d’esclandre dans le magasin, c’était la devise. Il attendit la sortie pour exiger des explications. Bastien n’avait jamais aimé se battre, mais cette fois, il était tellement furieux qu’il était prêt à assommer David, lequel sentit venir le vent et préféra jouer en douceur.
Écoute, je ne l’ai pas fait exprès. Je suis désolé.
— Et les autres étiquettes et la banderole ? Ce n’est pas toi, peut-être ?
— Je t’assure que non.
Le ton montait entre eux et plusieurs employés s’arrêtèrent et les calmèrent. Bastien partit, toujours furieux mais espérant que David ne recommencerait plus.
Le lendemain matin, il avait une réunion avec Darmontel, en compagnie d’Alban et de Bénédicte. Darmontel était de bonne humeur : les ventes amorçaient une courbe prometteuse. Pas partout, cependant et il souhaitait que ses trois acolytes organisent des réunions, chacun dans leur secteur géographique, afin de mieux lancer le produit. Par ailleurs, si l’enseigne à laquelle appartenait Bastien avait été la première à accepter les lave-linge pour handicapés, d’autres s’y mettaient timidement. Il ne serait pas mauvais de prévoir des rencontres dès avant l’arrivée du matériel. Darmontel proposa à chacun de travailler à mi-temps dans leur point de vente respectif et à mi-temps pour lui. Il ajouta qu’il se chargeait de leur formation : parler en public n’est pas toujours facile. Enfin, c’était à lui que reviendraient les tractations avec les responsables de magasin pour qu’ils acceptent la formule. Le salaire était plus que motivant, un véhicule de service était mis à leur disposition et tous trois signèrent sans hésitation.
Bastien était sur un petit nuage.
Un matin, le directeur le fit appeler dans son bureau et le félicita, l'assurant de son soutien. Ils discutèrent ensuite de points techniques, salaire et changement d’horaires.
Bastien revint à son stand avec un petit sourire et c’est avec entrain qu’il débuta les ventes de la journée.

Trois jours plus tard, le dimanche matin, on retrouva le cadavre de David derrière une benne à ordures, à côté d’une boîte de nuit, à une quinzaine de kilomètres de chez lui et à quelques centaines de mètres de chez Bastien.

Naturellement, la dispute qui les avait opposés revint aux oreilles des policiers et Bastien fut longuement interrogé. Il admit ne pas être en très bons termes avec David mais affirma son innocence avec vigueur. Tous ses arguments se retournaient contre lui. Il avait fait valoir qu’il était très en colère le jour de la dispute mais qu’il s’était calmé depuis. D’ailleurs, sa nouvelle promotion avait l’avantage de l’éloigner de David.
— Justement, vous n’avez pas pu vous battre car les autres vous ont arrêté. Là, vous y êtes allés franchement, d’autant plus que vous saviez que vous verriez David moins souvent et que vous auriez moins d’occasions de vous venger.
Malheureusement pour lui, il s’était rendu à la boîte de nuit le samedi en question.
Vous avez donc vu David ?
Non, pas du tout.
Vous êtes venu seul ?
Non, avec mon amie, Amandine, et des copains.
David tournait autour d’Amandine ?
— Oui, je crois, quand elle est arrivée mais elle l’a envoyé promener et depuis il la laissait tranquille.
— Je vais vous dire, moi, ce qui s’est passé. Vous vous êtes rencontrés samedi soir. Peut-être que David a tenté sa chance auprès d’Amandine. Vous êtes sortis pour régler vos comptes et vous vous êtes battus. Vous avez eu le dessus et vous avez fracassé le crâne de David. Nous avons retrouvé une grosse pierre près du cadavre. Nous allons faire des recherches d’ADN. Nous allons également prendre les vêtements et les chaussures que vous portiez. Ne me dites pas que tout a été lavé.
Seule lueur d’espoir : ses amis et Amandine furent interrogés à leur tour et tous nièrent avoir vu David.
Les jours suivants furent un cauchemar. On ne le laissait pas en paix. Un cheveu de David fut retrouvé sur le blouson de Bastien mais c’était celui qu’il portait au magasin. Le cheveu avait pu s’être déposé à un autre moment que le meurtre. En revanche, les empreintes ne concordaient pas et pas la moindre trace de sang sur les chaussures ou les vêtements.
Peu à peu, les choses se calmèrent et Bastien reprit du poil de la bête. Il n’était pas le seul à avoir eu des mots avec David. Les recherches s’étendaient dans tout son cercle familier. La jeune femme avec qui il vivait, prenait très mal les incartades de son ami. A plusieurs reprises, les voisins avaient été témoins de scènes de ménage. David s’était mis à dos plusieurs amis parce qu’il draguait leurs femmes ou leurs amies. Il était aussi réputé pour ses petites vacheries en sous-main, comme l’histoire des étiquettes avec Bastien. La police avait bien du mal à trier les suspects pour savoir lequel était le meurtrier.
Bastien vit arriver le début de son stage avec soulagement. Il se plongea avec délices dans la présentation des lave-linge. Ce n’était pas très différent de ce qu’il exécutait tous les jours. Simplement, le public était plus critique et il devait expliquer chacune de ses paroles et chacun de ses actes. L’intérêt du fauteuil roulant, par exemple. Mais tous les magasins n’en proposaient pas forcément à leur clientèle.
Prenez une simple chaise de bureau à roulettes.
Les flyers à déposer chez les commerçants, les clubs d’anciens et les professionnels de santé.
Mais c’est du démarchage, s’écria une jeune femme.
Oui, nous devenons de véritables commerciaux.
La jeune femme fit la moue. Manifestement, elle ne tenait pas à perdre son temps dans ce genre d’activité. Les réticents comme elle, il fallait les convaincre, leur donner l’envie de dépasser les autres. Certains ne manquaient pas d’énergie et il n’hésiterait pas à leur donner un coup de main. Ceux qui n’avaient pas d’ambition, il ne pourrait pas grand-chose pour eux. Tout entier à ses nouvelles responsabilités, il en oubliait David.
Aussi tomba-t-il des nues quand, un soir, il découvrit deux policiers sur le pas de sa porte. Malgré ses protestations, ils l’entraînèrent jusqu’au commissariat de police. L’interrogatoire dura plus de deux heures. Finalement, ils le relâchèrent sans plus d’explications.
Épuisé, mourant de faim, Bastien sortit du congélateur une barquette de blanquette de veau qu’il passa au micro-onde. Les policiers lui avaient fait répété tous ses actes du fameux samedi soir. Il n’avait guère varié de sa déposition précédente. Un seul fait n’était plus très clair dans sa tête : le moment où il était allé chercher un paquet de cigarettes dans sa voiture. La première fois, il avait affirmé qu’il devait être une heure du matin. En y réfléchissant, il lui semblait qu’il devait être beaucoup plus tard. Il avait bien eu envie de fumer vers une heure mais un de ses copains lui avait donné une cigarette. Il s’était décidé à aller chercher son paquet beaucoup plus tard.
— Bizarre, avait fait remarquer l’un des policiers. Vous vous contredisez par rapport à votre première version.
— Sincèrement, je l’avais oublié. Nous sommes sortis plusieurs fois pour aller fumer et c’est en y repensant que je me suis aperçu qu’il devait être plus tard.
Le policier lui avait fait préciser le lieu où se trouvait sa voiture, le temps qu’il avait mis pour s’y rendre, pointant sur le fait qu’il était seul.
Oui, il s’y était rendu seul. La nuit était agréable, sa voiture à l’autre bout du parking et il ne s’était pas pressé. Il avait fumé à côté de sa voiture, admirant le ciel couvert d’étoiles. Puis il était revenu, toujours à une allure de promenade. Combien de temps était-il parti, il n’en avait aucune idée. Il se souvenait seulement qu’il n’y avait personne à la table qu’ils occupaient. Tout le monde était sur la piste de danse mais il ne les avait pas repérés immédiatement.
— Comment savez-vous qu’ils dansaient, alors ? Ils étaient peut-être sortis ou aux toilettes.
Bastien avait froncé les sourcils et avait bien dû admettre qu’en effet il ne le savait pas. Il ne s’était d’ailleurs pas vraiment posé la question.
— Donc, vous avez très bien pu être parti un bon moment sans que personne ne s’en aperçoive.
Que répondre à cela ?
En mangeant sa blanquette, Bastien pensa brusquement que c’était valable dans les deux sens. Ses copains ne pouvaient pas lui donner d’alibi mais lui non plus ne pouvait pas être le leur. A un moment ou à un autre, n’importe lequel ou laquelle de leur petit groupe aurait pu disparaître, le temps d’une rencontre furtive avec David. C’était malgré tout un peu tiré par les cheveux. Rencontrer David par hasard, l’entraîner derrière la discothèque, à l’endroit le moins fréquenté et lui balancer une pierre sur le crâne, c’étaient beaucoup de suppositions. Un peu trop pour un coup de chance pour qui aurait eu une dent contre David. Alors, était-ce prémédité ? David n’était pas très sportif mais il se serait débattu. Il le voyait mal laisser un adversaire ramasser une pierre sans riposter. En fait, il le voyait surtout filer sans demander son reste. Ou alors, c’était quelqu’un dont il ne craignait rien. Les pensées tournaient dans sa tête. Plus il réfléchissait, plus il était sûr que David ne se serait jamais laissé entraîner dans un coin sombre par un homme qui risquait de lui en vouloir.
Il se coucha, dormit d’un sommeil de plomb et quand le réveil sonna, il eut bien du mal à sortir du lit. C’est en avalant son café que l’idée prit corps en lui. Et si ce n’était pas un homme mais une femme ? Un rendez-vous secret parce qu’il était en couple. Ce n’était pas impossible. Ils auraient cherché un endroit tranquille. Et puis, pour une raison ou une autre, la fille se fâche et ramasse une pierre. David ne se méfie pas, il n’imagine pas qu’une fille puisse être réellement dangereuse.
— Bon et maintenant qu’est-ce que je fais avec ça ? Si je vais voir les flics, ils diront que ce sont des élucubrations pour me sortir d’affaire.
Il regrettait de ne pouvoir en discuter avec Amandine mais son stage n’était pas fini et autant éviter le téléphone. Ils devaient se revoir le lendemain soir. Il pouvait bien attendre jusque là. La journée se passa mieux que prévu et il se coucha de bonne heure pour récupérer. Cette fois, il fit des cauchemars qui ne lui laissèrent aucun souvenir au matin. Simplement une sensation d’étouffement, d’être pris à un piège. La journée fut plus difficile que la veille. Le week-end s’annonçait et les esprits étaient déjà tournés ailleurs que vers le travail. Lui-même pensait à Amandine en espérant qu’elle pourrait le rassurer.
Ce n’était pas la jeune fille qui l’attendait chez lui mais encore les policiers. Cette fois, il se sentit très mal avec l’impression de tomber dans un gouffre.
Ils s’installèrent chez lui.
— Depuis quand connaissez-vous Amandine ?
Allons bon ! Ils allaient remettre ça ! Pour eux, Amandine était le mobile du meurtre et ils n’en démordraient pas. Bastien répondit mais il était sûr qu’on lui avait déjà posé la question. Il avait rencontré Amandine au magasin. Dès le début, ils s’étaient bien entendus et leur relation avait évolué. Oui, il était au courant que David l’avait draguée mais il draguait toutes les filles. L’une de ses collègues avait d’ailleurs eu des problèmes parce qu’elle avait refusé. Cependant, David n’avait plus ennuyé Amandine.
— Quelle était la dernière jeune fille à qui il a fait des avances ?
— Je n’en ai aucune idée. A mon avis, personne du magasin. Sinon, il me semble que j’en aurais entendu parler.
— Avec Amandine, c’est sérieux ?
— Oui, nous envisageons de nous installer ensemble. Dès que je serai sûr que ça marche bien dans mon nouveau travail, nous chercherons un appartement plus grand.
— Vous êtes sûrs d’être bien d’accord tous les deux ?
— Mais... oui. Nous en avons parlé ensemble, évidemment.
— Savez-vous qu’Amandine a eu, disons, une histoire avec David ?
— Mais non, c’est impossible ! David était pris et ce n'est pas le genre d'Amandine !
— Désolé mais Amandine a eu un petit coup de cœur pour David. Il l’a avoué à sa compagne. David était plus âgé que vous, il gagnait mieux sa vie et elle a été flattée. Cela n’a pas duré car elle le croyait libre et quand elle a appris que ce n’était pas le cas, elle l’a lâché et elle est allée vers vous.
— Je ne le crois absolument pas !
— Si c’est vrai. Amandine a fini par nous le confirmer. David l’a mal pris naturellement. D’autant qu’entre vous, ça devenait sérieux et que, côté professionnel, vous vous débrouilliez bien. Alors, David a essayé de faire chanter Amandine, si l’on peut dire.
— Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— La vérité. David a exigé d’Amandine qu’elle revienne vers lui, sinon il vous raconterait tout.
— C’est stupide, je n’y aurai jamais cru !
— Amandine, elle, a pensé que si. C’est pourquoi elle a accepté de le rencontrer à la discothèque.
— Mais pourquoi là ? Je risquais, moi ou un de mes copains, de le voir.
— Le goût du risque, peut-être, ou l’occasion. Il savait que vous alliez en boîte en bande, ce soir-là. Il a appelé plusieurs fois Amandine sur son portable. Quand vous êtes parti chercher vos cigarettes, elle a accepté de le rencontrer à l’arrière du bâtiment.
— C’est n’importe quoi ! On n’entend absolument pas les portables avec la musique à fond.
— Amandine est allée aux toilettes. Elle a consulté ses messages. Le ton de David était de plus en plus pressant. Elle y est allée.
— Et alors ?
— Il a commencé à l’embrasser et la suite, vous pouvez l’imaginer. Elle a essayé de l’envoyer promener mais il s’est moqué d’elle. Il lui a sauté dessus, l’a allongée sur le sol et la pierre était trop bien placée. Elle l’a assommé puis elle a filé sans se préoccuper de savoir s’il était vivant ou mort. Apparemment, il n’est pas mort sur le coup mais comme personne n’est venu le secourir, il a agonisé pendant une heure ou deux. Ce n’est qu’au petit matin que les employés l’ont découvert.
— Ce n’est pas vrai ! C’est trop horrible ! Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? J’aurais pu lui pardonner. Nous n’étions pas encore vraiment ensemble à ce moment-là.
— Je crois que c’était un risque trop grand à courir. Elle n’a pas voulu le prendre, car entre-temps, elle s’est vraiment attachée à vous. Du moins, c’est ce qu’elle dit.
Bastien était épouvanté. La vie qui lui souriait, à peine un mois plus tôt, était devenue un cauchemar. Son existence était désormais en lambeaux. D'autant plus que l'un de ses collègues du magasin, Emmanuel, lui expliqua qu’il était au courant pour David et Amandine. Et Amandine savait parfaitement qu’il vivait avec quelqu’un : une des filles lui en avait parlé peu de temps après son arrivée. Or Emmanuel les avait rencontrés un soir dans un café assez éloigné deux ou trois semaines plus tard. Il n’avait rien dit aux autres car il estimait que cela ne le regardait pas. Quand Amandine s’était tournée vers Bastien, il n’avait pas vu l’intérêt de dévoiler cette histoire. Bastien était furieux de s’être ainsi laissé mener en bateau mais il se laissa consoler par Océane qui était peut-être moins jolie mais qui avait davantage de sens moral.

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