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Qualifié

Il se tient devant le lycée, assez loin du tableau d’affichage, et arbore son sourire de beau gosse, attendant confiant qu’un copain, plutôt une copine, se jette à son cou et lui crie : « Tu l’as ! ». Il ne s’abaissera pas à s’approcher. Mais le film qu’il s’est projeté ne se déroule pas à la vitesse prévue. Certes, il entend des exclamations, mais déjà des silhouettes s’éloignent. Aucune dans sa direction. Résigné, il s’approche, croise quelques visages familiers, des garçons, au regard gêné. Un seul lui glisse, presque en courant : « Rattrapage ». Aucune jolie fille pour lui murmurer à l’oreille ce mot si inconcevable que d’abord il n’en saisit pas le sens : c’est tout simplement impossible. Lui, le petit génie en mathématiques, si doué qu’il n’a pas besoin de travailler. Surtout dans les autres matières, dont il se moque. Ce n’est tout de même pas la philosophie ou l’histoire-géographie qui l’ont fait tomber, ces disciplines inutiles et obsolètes. Il attend que les autres soient partis, balaie les noms, incrédule. Rien à faire : le sien ne figure pas parmi les reçus. Une colère sourde le saisit : à quoi sert un don s’il ne vous accorde aucun pouvoir, s’il faut entrer dans la masse, apprendre sagement, bêtement, des matières inintéressantes ? Qu’on donne plutôt le bac à tous ceux qui ont un talent particulier : aux matheux hors norme, aux philosophes d’exception, aux historiens géniaux. Presque malgré lui, il revoit la maison de Cyril dans laquelle, au printemps, il a « révisé » avec une dizaine de copains et de copines. C’est vrai qu’il n’a rien fait, a été de ceux, un bon tiers, si sûrs de leur réussite qu’ils ont sauté dans la piscine à l’heure où les autres sortaient leurs livres. Sauf qu’il est le seul nageur à connaître l’infamie du rattrapage.
Arrivé chez lui, son père l’attend, interrogateur, plein d’espoir. Antoine le regarde à peine, jette, dégoûté, un « rattrapage » et file dans sa chambre. Le père ne dit rien, encaisse le choc et rejoint sa femme dans la cuisine. « Rattrapage », annonce-t-il, lèvres serrées. Le mot, qu’il ait été prononcé par le copain, le fils ou le père, a la même tonalité étouffée, honteuse. La mère d’Antoine soupire. Son mari et elle savent que toute réaction leur est interdite. Ils n’ont pas fait d’études ; le père a arrêté en première, la mère a un brevet des collèges. Pourtant, ils devraient dire à Antoine que c’est grâce à eux, à leur travail, qu’il peut étudier dans de bonnes conditions : une chambre pour lui tout seul, un ordinateur dernier cri. Mais Antoine, à la première réflexion, leur jette : « Vous êtes qui, vous, pour me donner des leçons ? Vous l’avez, votre bac ? » Ils savent que leur fils est injuste et cruel, mais pensent que son mépris est le prix à payer pour qu’il sorte de sa condition.
Dans les jours qui suivent, Antoine révise. Avec une rage qui surprend ses parents. Leur fils est d’ordinaire un fanfaron, que peu de choses ébranlent, dont le physique avantageux sert d’étendard. Là, il ne sort plus, dort peu, se plonge enfin dans des livres qu’il a jusqu’à présent rarement ouverts. Il passe les épreuves, obtient son bac de justesse et reste discret, interdit de triomphalisme.
Mais il a une revanche à prendre. Ce sera Aurélie. Elle est belle, brillante, a obtenu un bac scientifique avec un an d’avance et une mention très bien. Elle travaille beaucoup, mais ne s’enferme pas, et se montre très sensible au charme d’Antoine. Bien qu’elle se moque de sa paresse, elle est attentive aux gestes, à l’allure et au sourire du jeune homme, qui lui révèlent son propre corps et la force du désir. Ils s’aiment, d’une passion physique absolue. Antoine est si amoureux qu’il veut présenter Aurélie à ses parents. Quand elle les rencontre, la jeune fille est gênée par la quasi fascination qu’exerce sur eux son niveau scolaire. Elle les intimide, sent qu’ils pèsent chacun de leurs mots avant d’ouvrir la bouche. Elle voudrait les mettre à l’aise, les convaincre que sa réussite au lycée ne lui donne aucune supériorité. Elle devine l’ombre d’Antoine derrière cette soumission, mais un simple coup d’œil au profil parfait de son amant électrise son ventre. Elle ne dira rien à Antoine. Pour mettre à l’aise Eric et Sophie, elle pose des questions sur leur vie, s’intéresse à leur travail. Le couple se détend : Antoine ne les a pas habitués à pareille attention. Eric s’enhardit même à évoquer ses difficultés avec l’ordinateur : il s’énerve vite, fulmine contre ces administrations qui ne veulent plus recevoir du public, contre ces codes qu’il doit créer, oublie de conserver, ne sait pas utiliser. 
— Antoine ne vous aide pas ? s’étonne Aurélie.
— Si, répondent-ils. Mais ce n’est pas normal d’être aidés pour ses affaires par son enfant.
Ils n’ajoutent pas l’impatience de leur fils, sa façon de lever les yeux au ciel quand ils ne comprennent pas assez vite. 
— Vous savez, dit Aurélie, l’ordinateur est avant tout une machine. Ne la laissez pas vous impressionner. 
— À la télévision, ils ont dit que les gens comme nous souffraient d’illectronisme, s’applique à prononcer Eric, curieusement content d’afficher un mot savant, même s’il le stigmatise.
Aurélie, elle, s’est toujours demandé à quoi servait son intelligence, si elle ne la partageait pas. Elle sent Antoine englué dans son égoïsme, son complexe de classe. Elle ne le provoquera pas : elle dépend de lui, n’aurait jamais pensé que l’expression « avoir quelqu’un dans la peau », un jour, s’imposerait à elle. Le corps d’Antoine, et son propre désir, ont débarqué dans sa tête ; elle veut en profiter, en jouir. Pourtant le désarroi de Sophie et d’Eric lui est insupportable. Elle va les aider, à combattre cette maladie du siècle qui creuse les écarts.
Bientôt, sans en parler à Antoine, elle donne des cours à Sophie et à Eric, s’amuse de cette clandestinité qui lui fait retrouver le couple comme on rejoint un amant. Sur la table de la cuisine, livres et cahiers sont étalés, et Aurélie s’exerce à la pédagogie. Très vite, Sophie décroche. Elle part de trop loin, surtout ne ressent pas comme Eric les frustrations de ses lacunes. En tous domaines, elle fait avec ce qu’elle a et ce qu’elle sait, n’a pas honte de demander de l’aide à des amis qui ne lui reprochent rien. Seul Antoine, et sa manière de toiser ses parents, est une blessure. Qu’elle tait, Antoine avant tout est son fils. Aurélie et Eric poursuivent seuls, encouragés par Sophie, des remises à niveau et des révisions qui amènent Eric, au printemps suivant, aux épreuves du baccalauréat. Antoine a enfin été informé, et sommé fermement par Aurélie de s’abstenir de tout commentaire.
Le jour des résultats, Eric rejoint Antoine et Sophie, et lance, dans un léger sourire : « Rattrapage ».

PRIX

Image de Printemps 2019
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De margotin · il y a
Joli
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Christopher GIL · il y a
Une bien jolie histoire, où comment dépasser ses propres limites.. lecture agréable, mes voix!
J'ai un De Vinci si ça vous tente!

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Epicurien78 · il y a
C'est un joli conte, plein d'humanité et d'amour. Intéressante votre manière douce et attachante de traiter ce décalage des générations, ce décalage de classe sociales. L'ouverture aux autres, la main tendue sont toujours des ponts qu'il faut savoir jeter, car la communauté, ces bien l'ensemble de tous. Joliment écrit.
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Mathieu Kissa · il y a
Une histoire simple et touchante, un style très agréable. Je vote.
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Marie · il y a
Une belle histoire, bien écrite et fort sensible. Bravo de plus, une fluidité dans l'écriture, ce qui est très agréable en lecture. Mon soutien
Si vous désirez faire un tour sur ma page, j'ai un texte en lice et un autre en finale. D'avance merci

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Zouzou · il y a
sensibilité et émotions au rendez vous...mes voix !
en lice poésie avec ' Cataclysmal ' si vous aimez//////////

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Ernestinemontblanc · il y a
Merci et petit tour vers votre poésie
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Hervé Mazoyer · il y a
C est top...il n est que justice que l indolance du fils soit sanctionnee et les efforts du pere presque recompenses..quant au devouement de la jeune fille...c est tres touchant tres bien ecrit...une lecon de vie. Bien sur je vous offre mes voix.
Vous etes libre si vous le souhaitez de venir lire ou non mon texte. A la seule condition qu il vous plaise vous pourrez le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-loup-et-les-agneaux-1?all-comments=1&update_notif=1550941486#fos_comment_3362812

Amicalement.

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Ernestinemontblanc · il y a
Merci pour votre commentaire. Allons voir du côté de la fable...
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Mireille.bosq · il y a
Plein de tendresse, c'est elle qui gagne face à la morgue. Je vote!
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Ernestinemontblanc · il y a
Mon merci...sans morgue !
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Jarrié · il y a
On ne peut rester insensible à cette histoire rattrapée au vol.Bonne chance Ernestine.
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J.M. Raynaud · il y a
ça fait rêver un enfant qui travaille !
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Ernestinemontblanc · il y a
L'écriture, c'est tout cela : du rêve ! Merci à vous.
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