Rat taupier

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après ... [+]

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Oui je sais, c'est moche comme nom, rat taupier ! En fait je m'appelle campagnol mais c'est peut-être top joli pour une créature que l'on déteste, que l'on abhorre, que l'on suspend, morte, à l'entrée des villages pour faire un exemple, pour inviter au massacre. On veut notre peau. Et pourtant nous ne faisons que la seule chose que l'on sait faire, on creuse des galeries, tout un réseau de galeries souterraines, nous sommes des tunneliers d'excellence. Ah ! la terre ça nous connaît ! Pas besoin d'y voir clair. Moins on a d'air, moins on a de lumière, plus on est heureux, plus on est à notre affaire. Parce que nous, les rats taupiers, on y voit peut-être que dalle mais on creuse, on avance inlassablement en repoussant la terre avec nos petits doigts à l'avant et nos orteils à l'arrière. Et on bouffe ! Parce que de ce côté-là on est bien équipés. Avec nos longues incisives tranchantes, nous sommes de vrais petits castors souterrains. Malheureusement on est gris, triste et ravageur et on aime ça. On pourrait vivre peinards ici sans même se faire repérer car on ne laisse même pas de tumulus par-ci, par-là comme nos amis les taupes mais voilà, on nous chasse et on nous traque.
Ce qui m'énerve c'est qu'il y a tout un monde ici sous terre qui est loin d'être innocent mais on trouve des excuses à ces petites créatures qui pullulent et s'agitent dans tous les sens. Les cloportes sont aussi moches que nous mais on leur fout la paix parce que soi-disant ils ne mangent que des feuilles mortes et du bois sec, donc ils ne font enrager personne. Et les fourmis, elles complotent, elles s'organisent, ça s'agite dans tous les sens, elles vont, elles viennent, elles transportent, elles stockent, elles construisent, et personne ne s'en inquiète. Elles sont courageuses, dit-on ! Et moi pendant ce temps je creuse ! Quel boulot, si vous saviez ! Vous n'imaginez pas toutes ces pousses, ces racines, ces radicules, ces champignons, ces bulbes, ces tiges qu'il nous faut traverser, contourner ou rompre ! Certaines racines sont vraiment coriaces et on peut facilement se perdre dans leur enchevêtrement. Pas besoin de périscope pour savoir qu'on est à proximité d'un arbre. C'est obstacle après obstacle, un vrai parcours du combattant. Mieux vaut éviter les terrains boisés et nous cantonner aux champs et aux prairies. J'évite les pelouses des jardins trop souvent tondues, attention danger ! Terrains minés ! Pièges à guillotine ! Mais les potagers.... Ah ! les potagers ! Un vrai régal ! La terre y est souple et meuble, on y entre comme dans du beurre. Et alors à nous le festin de collets de navets, céleris ou carottes et bien d'autres légumes encore qui n'iront pas accompagner vos soupes et ragoûts si on est passé par là, ha ! ha ! ha ! Il est vrai que question tranquillité, c'est pas ça. On y croise du monde. Il y a ces dames limaces, « les gluantes », de belles fourbes celles-là qui ne se montrent que lorsqu'il pleut et que l'on défend parce que, à ce qu'on dit, leur mucus servirait à « activer la vie des sols » ! Pouah ! Il y a aussi les millepattes à qui on ne peut rien dire parce qu'ils seraient inoffensifs et rendraient même quelques services. Quant aux lombrics, les plus moches et les plus répugnants de tous, on les adule !
Des fois, j'ai un drôle de goût dans la bouche, un goût de sureau ou d'armoise, je n'aime pas ça du tout. Je pense qu'on essaie de nous empoisonner là-haut. Mais je me dis, si je meurs, les autres vont crever aussi, les graines vont pourrir, les germes auront une drôle de gueule, les plantules auront vite fait de caner ! Mais non, tout ça semble résister aux savantes attaques chimiques du jardinier. Toute cette vitalité autour de moi me fatigue, me navre et me dégoûte. Moi, je rêve que tout s'écroule, alors je creuse et je m'empiffre tant qu'il y a à bouffer. Eh ! Mais je sens comme un courant d'air dans ma galerie fraîchement creusée, je déteste ça. Oh, mais qu'est-ce que c'est que ce monstre que je devine à peine ? Un chat ? Une belette ? Un renard ? Au secours ! À l'aide !
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Marie Veil · il y a
Un petit narrateur au langage truculent, j'aime !
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Liam Azerio · il y a
Un point de vue original et mouvementé :)
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Thierry Schultz · il y a
J ai bien aimé cette histoire vue du côté rat taupier d autant plus que j ai utilisé le même procédé vu du côté... Fourmi ! Belle histoire Penelope, oui il s en passe de belles sous terre !
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Pénélope · il y a
Merci pour cette invitation sous terre chez les fourmis. J'y cours!
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Marie Van Marle · il y a
C'est bien d'avoir le point de vue du rat !
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M. Iraje · il y a
Un documentaire ... animé, très animé !
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Fleur A. · il y a
Génial ! Toutes mes voix
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Felix Culpa · il y a
J'apprends en vous lisant ! Merveilleux ! Mes 5 voix !
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VERONIK DAN · il y a
Ça grouille aussi de vie sous terre. Tout le monde a sa place. Très belle histoire.
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Lorenza Vuillaume · il y a
J'ai beaucoup aimé. Une interprétation du thème qui m'a plu et que j'ai trouvé touchante. Se mettre dans la peau d'un animal que l'on rejette tant malgré son utilité était une bonne idée. Un texte très vivant qui nous plonge avec brio dans la vie de ce petit campagnol !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Souvenirs et journal intime d’un résident permanent des grottes souterraines de nos jardins .
J’ai couru derrière le carmagnol que vous avez si bien personnifié