Rat des villes, rat des champs

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Lectrice acharnée depuis toujours, je m'aventure occasionnellement sur les chemins de l'écriture. Toujours pour le plaisir ! Aujourd'hui j'ose (un peu) partager avec les autres  [+]

Bruno souleva le coin du rideau, et il put voir qu’une belle journée se préparait. La lumière à cette heure était encore grise, le soleil n’ayant pas encore soulevé ses rayons au-dessus de la crête des montagnes, et l’air était légèrement vaporeux. Mais un œil averti pouvait immédiatement distinguer un ciel clair et sans nuages dans le demi jour naissant.
Le café coulait goutte à goutte dans la cafetière, emplissant la cuisine de son arôme. Le matériel de randonnée attendait sagement posé contre le mur du couloir : raquettes, bâtons, et une bonne paire de chaussures de marche. Bruno allait et venait dans la cuisine, s’affairant avec la détermination de celui qui suit un plan bien établi. Ses gestes étaient précis et sûrs. Il emballait différentes victuailles pour son pique-nique, et posait également d’un autre côté de la table tous les accessoires qu’il allait emporter : lunettes, crème solaire, gants, bonnet. Toute la maisonnée était encore profondément endormie. Bruno aimait ce moment suspendu entre la nuit et le jour, où il était comme seul au monde, et entièrement maître de son destin. Les préparatifs étaient aussi importants que ce qui allait suivre. Ils faisaient partie intégrante du plaisir de la journée à venir. Le silence ouatait la maison, seulement interrompu par le ronflement du café qui finissait de passer.
Bruno avait fini ses préparatifs. Satisfait, il s’assit, il prit une rapide collation, soufflant sur le café encore bouillant, le regard dans le vague.
Son itinéraire était déjà tout prêt, il le repassait mentalement en revue avant le départ. Dehors, progressivement, la lumière se faisait plus insistante. C’était l’heure. Après avoir rincé sa tasse, ramassé les miettes sur la table d’un revers de main, rassemblé ses affaires, enfilé une polaire puis une veste, passé son sac à dos et ses chaussures, Bruno ouvrit la porte et sans une hésitation ni un regard derrière lui, sortit dans le petit matin.
L’air était vif et légèrement piquant. Un or très pâle dessinait la crête des montagnes en face du chalet, avant de se perdre dans le gris délavé du ciel. Au fond de la vallée, sur la droite, des nuées de brumes s’enroulaient le long des forêts sombres. La neige brillait faiblement sur le versant opposé de la montagne. Une voiture au moteur silencieux à cette distance, cheminait toute seule sur les lacets de la route en contrebas. L’aboiement d’un chien résonna dans le village, comme réverbéré par la pureté de l’air. C’était une journée parfaite pour randonner.

A quelques mètres de là, plus bas sur la route, Bernard marchait d’un pas vif, foulant le bitume de ses grosses chaussures de montagne, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. Il soufflait de petits nuages de vapeur avec sa bouche. Il entendit sonner sept heures au clocher du village, et fronça les sourcils. Il était en retard pour sa journée de travail. Il allongea le pas et finit par sortir les mains de ses poches pour accompagner sa marche du balancement de ses bras. S’il faisait trop attendre Paul, son collègue, ce dernier lui ferait certainement la tête. A cause de lui, ils risquaient une remarque du patron, et ce n’était pas la première. Tout ça parce qu’il avait eu du mal à se réveiller, et la soirée arrosée de la veille n’y était pas pour rien. Malgré ses bonnes résolutions, Bernard avait fait un petit tour au bar du village après le dîner, et un canon en entraînant un autre, il était rentré passé minuit, passablement éméché. Il était tombé lourdement sur son lit vide, la tête encore emplie des dernières blagues échangées sous la lumière jaune du comptoir, et de la lumière cristalline des étoiles sur le chemin du retour. A présent, il regrettait les excès de la soirée, car il avait la tête lourde et la bouche pâteuse malgré le café du matin.
Passé le virage, on apercevait la maison de Paul, en sortie de village, et debout à côté de son pick-up dont le moteur était allumé, la silhouette de Paul lui-même, les bras croisés et le regard scrutant le village. Même à cette distance, Bernard percevait parfaitement son air de reproche, et moitié par forfanterie, moitié pour tenter d’amadouer son collègue, il lança d’une voix forte tout en agitant son bras au-dessus de la tête : « ohé, Paul, salut, j’arrive ! »
Paul l’accueillit d’un bref salut sans sourire et ils sautèrent tous deux dans le pick-up, dont Paul desserra immédiatement le frein à main, le faisant bondir sur la route dans un grondement de moteur. Il conduisait vite, et les sapins défilaient autour d’eux tandis qu’un filet d’air frais s’engouffrait dans l’habitacle par les vitres entrouvertes. Bernard jugea plus prudent de ne pas relancer la conversation, et il se contenta de fixer en silence les bas-côtés de la route, tout en veillant à contre balancer les secousses des virages avec le poids de son corps. Il y avait pas mal de lacets jusqu’en bas, puis ils devaient emprunter une petite route qui remontait le long de l’autre versant pour rejoindre le chantier sur lequel ils travaillaient depuis plusieurs semaines. C’est sûr, ils allaient être en retard. Mais avec un peu de chance, le patron ne serait pas là pour le remarquer. Bernard comptait là-dessus, et en attendant, le mieux était encore de se taire. Au bout d’un moment, Paul mit la radio en route, et le son crachotant et criard emplit l’habitacle d’un semblant d’animation.
Après près d’une demi-heure de route, ils arrivèrent en vue du chantier, où déjà plusieurs hommes étaient à l’ouvrage. Les deux hommes sautèrent à terre, soulagés de voir qu’ils étaient arrivés finalement avant leur patron. Alors qu’ils se dirigeaient vers leurs collègues, Bernard ne put s’empêcher de donner une bourrade à Paul en lui disant : « eh, tu vois, ce n’était pas la peine de te faire un sang d’encre pendant tout le trajet ! » Paul ne daigna pas répondre, mais il lui lança un regard qui en disait long. Bernard était incorrigible, et du moment qu’il ne se faisait pas prendre, il se sentait aussi innocent qu’un gosse. Paul avait renoncé à le faire changer, mais il se demandait presque chaque jour ce qui le poussait à se charger d’un tel fardeau et à ne pas tout simplement le planter là, pour lui apprendre. Quelques instants plus tard, tout le monde se saluait et il ne restait plus rien du mutisme matinal du trajet.

De l’autre côté de la montagne, Bruno avait entamé sa montée. Il avait d’abord pris un chemin qui partait de la route principale et s’enfonçait dans les champs, bordé çà et là de quelques bouleaux. Sur les premiers mètres, le sol était encore à nu, mélange spongieux de boue et de graviers, puis très vite, il se couvrait de neige, d’abord lourde et salie par la terre qu’elle recouvrait, puis plus épaisse et compacte, bien que facile à traverser avec le pied. Des trous aux bords arrondis marquaient le passage de précédents promeneurs. Bruno chaussa ses raquettes, puis il entreprit son ascension d’un pas cadencé, scandé par le balancier de ses bâtons.
Le chemin s’élevait rapidement, et Bruno peina à trouver son souffle. Il haletait sous l’effort, sentant son cœur cogner contre sa poitrine. Mais il savait d’expérience que la sensation pénible ne durerait que quelques minutes, et qu’ensuite sa respiration se stabiliserait, ouverte et profonde, et qu’en se synchronisant avec ses pas elle leur communiquerait son rythme entraînant. Bruno avançait rapidement le long du chemin bordé par les sapins et les épicéas, sentant son corps se réchauffer au fur et à mesure de sa progression, tandis que le soleil de plus en plus haut faisait resplendir la neige encore gelée du matin.
Bruno s’était fixé un but pour la matinée : atteindre le refuge qui se trouvait à mi-hauteur, ancienne bergerie désormais dévolue au repos des randonneurs. Il estimait à environ 3h30 de marche la durée nécessaire pour l’atteindre, ce qui était parfaitement raisonnable pour un marcheur entraîné comme il l’était. Il fallait d’abord monter au travers de la forêt sur un premier versant de la montagne, puis rejoindre une combe où le sentier était presque à plat tandis que la végétation se faisait moins dense. De temps à autre, Bruno levait les yeux pour apercevoir les rapaces qui tournoyaient haut dans le ciel, en poussant des cris aigus.
Son esprit s’échappait dans cette nature nue, galopant comme un cheval sauvage lâché sans bride dans les étendues de son monde intérieur. Pourquoi l’avait-elle regardé avec cet air aigre, l’autre jour, lorsqu’il était rentré du travail ? Difficile de deviner ce qui pouvait bien diriger ses humeurs. Au début, elle se contentait de lui jeter de temps à autre des regards perplexes, un peu déçus. Parce qu’il n’était pas celui qu’elle croyait qu’il serait lorsqu’ils s’étaient rencontrés ? Quoi qu’il en soit, il n’avait pas vraiment essayé de faire disparaître ces brumes de ressentiment qui voilaient leur relation. Au contraire, il avait commencé à se dérober, à rentrer plus tard et à chercher les occasions d’éviter sa présence. Ce qui avait aggravé la distance entre eux. Aujourd’hui, cette randonnée, c’était aussi pour se retrouver seul. La paix allait venir de cette longue solitude au milieu des paysages de montagne, où seule la nature serait sa compagne.
La montée était progressive, régulière. A cette altitude, sur les bas-côtés du chemin, il y avait encore de petits arbustes feuillus, à présent dégarnis, et qui tendaient leurs branches griffues et noires sur son passage. La lumière qui s’épandait dans le ciel, d’un bleu translucide, semblait ricocher contre les gouttelettes de glace suspendues aux rameaux. Pourtant, le soleil restait encore caché derrière la silhouette des montagnes. Le froid était vif, la neige de plus en plus profonde sur le chemin. L’image de sa femme endormie flotta un instant devant les yeux de Bruno, masquant le paysage. Ce matin quand il avait quitté la chambre, la nuit était encore profonde, mais le reflet bleu de l’écran de son téléphone portable, dont il avait coupé l’alarme d’un geste vif afin de ne pas la réveiller, avait l’espace d’un instant découpé son profil appuyé sur l’oreiller, serein dans le sommeil. Quand elle était éveillée, combien de fois avait-il surpris, quand elle ne se savait pas observée, un pli amer aux commissures de ses lèvres qui trahissait des pensées désagréables, peut-être à son encontre. Mais peut-être qu’ils auraient l’occasion, cette semaine, de partager quelques bons moments. Cela arrivait encore, et les vacances à la montagne étaient propices à ces parenthèses où ils se retrouvaient comme avant. Bruno se redressa légèrement à cette pensée, échafaudant des plans. Ce soir lorsqu’il serait rentré, il s’occuperait des enfants pour se faire pardonner sa longue ballade en solitaire, et il savait qu’elle aimait lorsqu’il jouait avec eux, quand il faisait le papa sympathique et plein d’énergie qui les faisait rire aux éclats. Elle le regarderait de côté, tout en préparant le repas, jetant des regards amusés et heureux sur leur joyeux chahut. Il veillerait à ce que le jeu ne dégénère pas, qu’il ne se termine pas en cris, ce qui arrivait parfois si les enfants étaient fatigués et s’il ne contrôlait pas suffisamment la situation – et alors tout était gâché. Elle s’énervait en demandant aux enfants d’arrêter, puis lui reprochait d’aller trop loin, et finissait par emmener les enfants prendre un bain en faisant claquer les portes derrière elle. Mais ce soir, il sentirait quand le moment serait venu de calmer le jeu, de résister à leurs « encore ! encore ! » et de les aider à reprendre leur souffle. Ce serait lui qui les accompagnerait à la salle de bains, allez zou, on y va, c’est l’heure de se préparer pour le repas. Ils redescendraient ensuite apaisés et sages, les cheveux encore humides bien peignés sur le côté, de vrais petits anges dans leurs pyjamas, et leur bonne odeur de savon se mêlerait agréablement à celle du repas qui les attendait, bien chaud et fumant sur la table de la salle à manger.
Oui, voilà comment la soirée débuterait, et tout se passerait à merveille, et ils seraient à nouveau une famille unie. A cette pensée, il leva les yeux et prit soudain conscience du ciel au-dessus de lui, de la lumière qui resplendissait et du vol d’un rapace qui tournoyait au loin. C’était comme si le monde alentour, les ramures des sapins qui commençaient à s’accrocher à flanc de coteaux, les éboulis de pierre le long d’une paroi abrupte située à l’apic d’un éperon rocheux, la neige étincelante, le grondement éloigné d’une route en contrebas, qui formait comme une basse sur laquelle venaient se détacher, plus précises, plus incisives, les trilles d’un oiseau à proximité, l’air vif, le petit halo de vapeur que formait son souffle – tout cela et bien d’autres sensations encore, avait subitement ressurgi du gouffre sombre de ses pensées.

Sur le chantier, la matinée était passée relativement vite, rythmée par les tâches qui s’enchaînaient. Les ouvriers étaient concentrés et précis. On entendait le craquement sinistre du bois puis le fouettement des branches à son passage quand un arbre s’abattait, précédé de l’habituel cri bref d’avertissement. Puis les hommes s’affairaient longuement sur le géant à terre. Le rugissement des tronçonneuses s’accompagnait d’une odeur d’essence, légère mais tenace. Les troncs débités venaient s’empiler sur les bas-côtés, soigneusement rangés. Vers onze heures, ce fut la pause, et les hommes s’installèrent sans façons au pied d’un grand sapin, nullement dérangés par le tapis d’aiguilles sèches et craquantes pour déballer leur casse-croute. Pendant quelques minutes, il y eut peu de paroles, chacun reprenant un peu d’énergie après l’effort fourni. On entendait le froissement des sacs en papier et le ploc du bouchon de liège que l’on fait sauter hors du goulot, et la bouteille de rouge circulait ensuite pour remplir les gobelets tendus. Sous l’effet du vin et de la nourriture, les hommes se détendirent peu à peu, et les conversations se mirent à aller bon train. Paul parlait avec animation du dernier match de foot avec l’un des ouvriers assis à sa gauche, ignorant ouvertement Bernard. Ce dernier ne s’était pas assis complètement, il était accroupi et se balançait sur ses pieds, tout en mordant à pleines dents dans son pain, qu’il agrémentait de petits morceaux de saucisson sec dont il taillait habilement des rondelles avec son opinel. Contrairement aux autres hommes dont les épouses avaient pour la plupart préparé les en-cas, avec des sandwichs bien garnis emballés séparément dans du papier aluminium, Bernard s’était contenté de s’emparer, au moment de partir, d’un morceau de pain de la veille et du bâton de saucisson qui traînait sur le plan de travail de sa cuisine. Mais cela lui suffisait amplement, et les rasades de rouge dont il arrosait le tout faisaient descendre son casse-croute aussi bien que celui des autres. La conversation avait dévié à présent sur les difficultés économiques qui jetaient une ombre sur l’avenir de l’exploitation forestière dans la région.
« Alain nous a dit qu’il n’y a rien de sûr pour les prochains chantiers, lança Paul, on a encore 6 semaines de travail sûr devant nous, mais après, il n’y a rien de garanti.

- La scierie a encore pas mal de commandes, non ?
- Ben justement, il paraît qu’il y en a qui se sont décommandées.

- Bof, on parle toujours de ça, mais jusqu’à présent, ça a toujours tourné, non ?, lança l’un des ouvriers avec une intonation un peu inquiète malgré lui.
Tous les regards avaient convergé vers le contremaître, qui finissait tranquillement de remballer son casse-croute.
« Ben tu dis rien, Gérard ?
- Vous faites pas de bile, les gars, répondit-il d’une voix calme. C’est vrai que j’ai rien de confirmé, mais ça ne devrait pas tarder. »
Malgré son ton assuré, les hommes eurent l’air mal à l’aise. Nul ne voulait ouvertement contredire Gérard, dont l’autorité était incontestée. Mais ils ne pouvaient pas pour autant s’empêcher de ressentir de l’inquiétude en entendant confirmer par sa bouche même ce qui n’avait été jusqu’à présente que des rumeurs. Il n’y avait rien de sûr pour les prochains chantiers. Voilà ce qui était objectif, malgré la façon tranquille, presque nonchalante, avec laquelle Gérard s’était redressé, signifiant qu’il fallait lui faire confiance, que tout irait bien. Aussi personne ne s’exprimait, mais les hommes baissaient la tête, certains allant même jusqu’à la hocher légèrement en signe de discrète réprobation.
Bernard seul regardait les autres, cherchant leur regard, le visage quelque peu congestionné par les larges rasades de vin qu’il venait de prendre, et dont la rougeur était avivée par l’émotion qu’il ressentait subitement. Il se remit debout d’un bond, surpris lui-même de la colère qui le submergeait.
« Eh les gars, explosa-t-il, vous ne dites rien ? Tout le monde s’en fout, c’est ça ? Parce que moi c’est la première fois que j’entends parler de cette histoire ! Et j’ai besoin de mon taf ! »
Personne ne répondit, certains ouvriers, gênés, commençant à rassembler leurs affaires pour se donner une contenance.

« Eh bien, Paul, et toi, pourquoi tu ne m’as jamais parlé de ça ?

- ça va, Bernard, tu ne vas pas faire tout un foin. Pourquoi est-ce que je t’en aurais parlé, hein ? T’as pas entendu ce qu’a dit Gérard ? Y a rien de grave, y a rien de sûr de toute façon. T’as bien entendu ce qu’il a dit, non ?
La voix de Paul se voulait apaisante, mais on sentait un fond de sourde irritation derrière, comme le grondement lointain d’un torrent dans la montagne. Bernard ne se laissa ni amadouer, ni intimider. C’était quoi, tous ces mecs qui s’écrasaient ?
« Eh ben moi je comprends pas pourquoi vous dites rien, cracha-t-il avec hargne, conscient de l’effet que produisaient ses paroles sur le groupe (tous prenaient des airs consternés, quand ils ne se détournaient pas ostensiblement. Gérard seul restait impassible, et Paul gardait son visage légèrement coloré par la colère levé vers lui comme pour le défier), c’est toujours moi qui cause, je passe pour l’emmerdeur, mais merde, si on doit s’inquiéter pour notre boulot, j’aimerais bien que quelqu’un me tienne au courant ! »

Il ne s’était pas tourné vers Gérard, continuant à s’adresser à Paul, mais tous voyaient bien contre qui ses paroles étaient dirigées. Gérard demeurait silencieux. Bernard, voyant que personne ne lui répondait, reprenait de plus belle, comme quelqu’un qui secoue furieusement le tronc d’un arbre pour en faire tomber les fruits :
« Mais c’est pas vrai, vous allez pas me dire que vous vous en foutez ! Y a que moi qui dois payer un crédit, ou quoi ? Paul, merde, et ta femme ? et ta bicoque ? Tu restes bien tranquille, bien calme, comme si tout ça ne changeait rien. Eh bien grand bien te fasse ! mais que tu ne m’aies rien dit, ça je le digère pas !

- Allez, Bernard, ça suffit. » La voix de Paul sifflait entre ses lèvres pincées. « Le monde ne tourne pas qu’autour de ta pomme. Ca fait des semaines que je me coltine de te trimballer au boulot et de te ramener chez toi, tu crois que ça m’amuse de t’attendre tous les matins ? Tu nous fatigues avec tes histoires, à la fin ! »

Péniblement, il se redressa en prenant appui contre le tronc de l’arbre au pied duquel il avait mangé son casse-croûte, signifiant qu’il fallait en rester là. Mais Bernard ne l’entendait pas de cette oreille.
« C’est quoi ces conneries ? explosa-t-il en faisant quelques pas menaçants vers Paul. Qu’est-ce que ça a à voir ? Je te parle pas de ça, précisa-t-il sans savoir lui-même très bien ce que « ça » voulait bien dire, je te dis juste que je comprends pas qu’un ami me cache des choses, et des choses sacrément importantes en plus !
- Ecoute, Bernard, dit Paul d’un ton las, c’est pas parce que je t’aide un peu depuis que ta femme s’est barrée, qu’on est les meilleurs amis de la terre. Je t’en ai pas parlé parce que y avait rien à dire, et c’est tout. »

Cette dernière phrase sembla toucher Bernard, parce qu’il se tut, baissa la tête, et rougit brusquement. Gérard considérant que c’était le bon moment pour intervenir, fit quelques pas vers les deux hommes :
« Allez les gars, leur dit-il, c’est pas le moment de s’engueuler. On a du travail à abattre. »
Tous les ouvriers, soulagés de la fin de l’épisode pénible auquel ils venaient d’assister, se dispersèrent avec des murmures mi-approbateurs, mi-désolés. Paul qui se mordait les lèvres de ses dernières paroles, vint poser maladroitement sa main sur l’épaule de Bernard, qui continuait à fixer le sol devant lui.
« Je suis désolé, Bernard. Te bile pas, c’est tout. » lui dit-il d’une voix apaisante.
Bernard ne leva pas les yeux, mais il répondit à mi-voix : « Ca va, j’ai compris. T’étais pas obligé de dire ça devant tout le monde. Je me débrouillerai pour rentrer ce soir. »

Déjà la lumière déclinait à l’approche du soir. Le long du sentier, des congères de neige haute et brillante formaient comme une haie. De temps à autre, Bruno y plantait son bâton quand la trace qu’il suivait se faisait plus étroite et que ses bras avaient besoin d’espace au-delà. Alors le bâton s’enfonçait avec un bruit sourd, profondément, brisant d’abord une fine couche de neige croûtée avant de traverser des couches plus molles, plus ouateuses. Cela le déséquilibrait légèrement. Il soulevait son bras d’un coup sec, faisant s’envoler des éclats de poudreuse, attentif à ne pas laisser les flocons capricieux se glisser entre son gant et sa manche. Le ciel avait pris une couleur de cendre brillante, illuminé encore par le soleil déjà enfui derrière les cimes, mais prêt à basculer dans l’obscurité d’un instant à l’autre.
Bruno avançait vite à présent, dans la légère descente qui le ramenait vers le village. Il éprouvait dans tous les muscles de son corps la fatigue de la longue marche de la journée. Son visage qui avait été chauffé par le soleil, lui semblait comme un masque de cuir mal ajusté. De petits tiraillements se faisaient sentir le long de ses tibias, à l’attache des muscles, et jusque dans les chevilles. Mais la perspective du repos tout proche le ragaillardissait. Il préférait ne pas penser à l’accueil qui lui serait réservé (chaleureux, boudeur ?), se raccrochant à la perspective d’un bon bain chaud suivi d’une bière fraîche, qui étaient des certitudes. Pour le reste, il ne savait pas si sa femme aurait envie de partager une bonne soirée avec lui et les enfants, ayant déjà préparé le repas et mis la table, ou bien si, lui voulant de son escapade, elle préférerait se la jouer maussade, faisant mine d’être occupée à autre chose, rien de prêt dans la cuisine et les enfants encore en tenue de ski un peu débraillés et grognons après une journée passée à jouer dans la neige. Les deux scénarios étaient plausibles, et il ne voulait pas se fatiguer d’avance à essayer de deviner lequel se réaliserait. Néanmoins, dans les trois kilomètres qui lui restaient, il savait que plus il s’approcherait de la maison, et plus ces pensées allaient occuper le devant de son esprit, quoi qu’il en eût.
Aussi fut-il content de voir arriver, par un sentier venant de la gauche, un homme d’une quarantaine d’années qui marchait d’un bon pas et qui ne tarda pas à se mettre à sa hauteur et à engager la conversation.
« Bonne ballade ?
- Oui, une bien belle journée pour se promener, la meilleure de la semaine sans doute.
- Vous avez fait quel tour ?
- Oh, je suis allé sur le versant sud, par le chemin des muletiers d’abord, puis j’ai poussé jusqu’au refuge des chaumes. »
L’homme siffla entre ses dents, admiratif.
« Belle grimpette ! Cela a dû vous prendre un moment.
- Je suis parti ce matin, assez tôt. J’aime bien marcher, ajouta-t-il comme s’il lui fallait une justification. Et vous ? Vous êtes allé randonner ? » (Mais tout en posant la question, il savait que ce n’était pas le cas, rien qu’à l’apparence de l’homme).
« Non, moi je rentre du travail, grimaça effectivement ce dernier.
- Ah bon ? depuis la montagne, à pied ?
- Je suis ouvrier forestier, dit-il avec un haussement d’épaule. J’étais sur un chantier, plus haut. »
Les deux hommes se turent un instant.
Devant eux, le chemin se déroulait en pente douce, et ils avançaient rapidement, aidés par la déclivité, vers le village en contrebas. Il ne leur restait plus longtemps à faire avant d’arriver.
Après quelques instants de silence, comme s’il avait fini de ruminer quelque pensée, l’homme reprit :
« Mais si je rentre à pied, c’est que je me suis pris la tête avec les collègues. Alors j’ai préféré m’éclaircir les idées par une bonne petite marche de fin de journée ! »
Il rit lourdement.
« Ah, je suis désolé, fit simplement Bruno. Euh, ajouta-t-il après une courte hésitation, je ne veux pas être indiscret... Que s’est-il passé ?
- Des choses bêtes, vous savez... » L’homme fit un geste de la main, comme pour chasser un insecte importun. « Je me suis emporté, c’est un peu mon problème, je perds mon calme... Mais bon je ne comprends pas qu’ils acceptent tout sans rien dire, parfois je me dis que ce sont de vrais moutons. Vous ne trouvez pas ?
- Eh bien je ne sais pas... Qu’ils acceptent quoi ?
- Eh bien qu’on nous prenne pour des cons ! »
L’homme avait élevé la voix, et aussitôt, comme contrarié par son propre éclat, il se tut.
« Excusez-moi, reprit-il, vous voyez, je m’emporte... En fait ce sont des broutilles. On nous cache des choses qu’on devrait savoir... pour qu’on reste bien sages, et bien obéissants. Alors forcément ça m’énerve. Mais ce qui m’énerve le plus, c’est la réaction des autres : ils ont l’air de trouver ça très bien ! Il n’y a qu’une grande gueule comme moi pour l’ouvrir.
- Qu’est-ce qu’on vous a caché ?
- Eh bien que ce chantier pourrait bien être l’un des derniers avant un moment... »
Le silence retomba entre les deux hommes. Bernard avait maintenant l’air profondément soucieux, les poings fermés dans les poches, les sourcils froncés. Bruno se sentait gêné et ne savait plus quoi dire.
« Ben je suis sûr que ça va s’arranger, finit-il par hasarder. Mais je comprends parfaitement pourquoi cela vous a énervé, s’empressa-t-il d’ajouter, pour montrer que malgré sa tentative pour minimiser les choses, il comprenait la situation.
- Oui, eh bien, vous avez raison, grommela Bernard, en fait cela ne sert à rien de s’inquiéter, tout ça c’est des oui dires, on n’en sait rien en fait... »
Il fit l’effort de redresser ses épaules, comme pour marquer qu’il déposait effectivement le poids de ses soucis tout en l’exprimant. Bruno lui jeta un regard de biais.
« Allez c’est vrai, vous avez dû certainement en passer par là déjà... on s’inquiète, et puis les choses s’arrangent. Si ce ne sont que des rumeurs, c’est qu’il n’y a rien de sûr. Vous savez ce que je ferais, moi, si j’étais vous ?
- Non ? demanda Bruno, sincèrement intéressé.
- Eh bien demain, j’irais voir mon chef, mais attention, pas en présence de tout le monde, en face à face. Et je lui poserais la question : est-ce qu’il y a des raisons de s’inquiéter ? Est-ce que les rumeurs sont vraies ?
- Ah oui, vous feriez ça ? Comme ça, tout simplement ?
- Mais oui, qu’est-ce que vous avez à craindre ?
- Mais s’il me confirme que c’est vrai ?
- Alors... Bruno hésita légèrement. Alors, reprit-il, je ne m’énerverais pas, parce que, si l’on y réfléchit bien, ce n’est pas sa faute, sans doute, à votre chef, ce qui arrive.
- Non, bougonna Bernard, sans doute, mais il n’a pas à nous le cacher.
- S’il vous le cache, c’est qu’il n’est pas à l’aise... Lui aussi il doit se faire pas mal de mouron d’ailleurs. Vous ne croyez pas ?
- Oui, je suppose, admit Bernard, comme à contrecœur. Bon admettons, je lui parle, il me dit que c’est vrai, comment est-ce que ça arrange mes affaires ?
- Ben c’est un coup dur, c’est sûr, mais vous pourrez peut-être prendre des dispositions, vous organiser pour retomber sur vos pattes. Il n’y a pas que ce travail, dans le coin ?
- Non, du travail, il y en a ailleurs, c’est sûr. Mais c’est moins pratique... Et puis celui-là, je le connais, je suis habitué... Mais des chantiers de forestiers, on peut en trouver avec d’autres boites.
Il jeta un coup d’œil à son compagnon de marche, mi étonné, mi admiratif.
Alors comme ça, vous savez donner de bons conseils, vous. Je crois que je n’y aurais pas pensé tout seul. C’est comme ça qu’on gère ses affaires, à la ville ?
Bruno rit légèrement.
Vous savez, lui dit-il, il est toujours facile de conseiller les autres que de savoir soi-même comment gérer ses problèmes. Vous savez quoi ? Moi, je suis comme les autres. A l’heure où je vous parle, oui juste en ce moment, je suis en train de me demander si j’ai envie de retrouver ma petite famille après cette belle journée au grand air !
- Ca alors, s’écria Bernard, les bonnes femmes, toutes les mêmes ! des emmerdeuses ! Tenez, on n’a qu’à aller s’en jeter un au café entre hommes en arrivant au village, ce sera sympa et je vous dois bien ça. »
Le ciel virait au mauve, l’air se faisait piquant et la respiration des deux hommes envoyait des petites bouffées de vapeur devant eux. Dans le repli de la vallée, on avait à présent une vue bien claire sur le village, avec ses maisons blotties autour du clocher. La neige peu à peu cédait le terrain à un sol boueux et caillouteux, détrempé par l’hiver. Les deux marcheurs avançaient de front, au même rythme, en se taisant à présent, mais étrangement connectés par leur échange, leurs pensées tourbillonnant en sens concentrique autour d’un même vortex.
« Bon, d’accord, merci de l’invitation répondit Bruno. Je ne m’attarderai pas, reprit-il après une légère pause. Je ne voudrais pas quand même pas qu’ils s’inquiètent, chez moi ! »
Les deux hommes se mirent à rire. Chacun allait forcément repartir vers sa vie, c’était évident. Mais l’espace d’un instant, ce qui allait arriver ensuite n’avait plus d’importance.
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