Rapport de couple

il y a
8 min
765
lectures
75
Lauréat
Jury
Recommandé
Image de Automne 2016
Mon mari va mourir.

J’avais rencontré Maurice à l’occasion d’un bal donné dans le grand salon de la préfecture. Lui, bien sûr, avait cru au hasard du destin. Moi seule sais qu’il n’en fut rien.
À cette époque, il n’était pas question de quitter sa famille sans se marier. L’usage voulait que les filles attendent sagement les propositions d’un éventuel prétendant. Certaines étaient même si confiantes dans la promesse conjugale qu’elles étaient convaincues d’en sortir heureuses et comblées d’un bonheur à la dimension de leur attente.
Je pensais différemment ; il me suffisait de regarder autour de moi, j’étais jeune et belle, et le regard des hommes ne me laissait aucune illusion sur la nature de leur engagement. À la maison, je ne pouvais rien espérer de mes parents, dont l’acharnement à apparaître unis ne parvenait pas à taire la réalité d’une imposture permanente.
Moi, j’avais décidé de ne pas attendre, j’irais le chercher, j’irais me servir. Je prendrais les devants, juste une longueur d’avance sur tous ceux qui pensaient décider de ce que deviendrait ma vie.
Le choisir… En prendre un, puisqu’il le faut, non que le besoin s’en fasse sentir. À cet âge, la solitude pèse peu, et la liberté est si précieuse. J’aurais pu attendre, mais il me semblait urgent de ne pas laisser d’initiative au temps : un cocktail, un repas de famille, une journée à la campagne et vous vous retrouviez engagée. Trop tard… Les parents s’étaient entendus, l’affaire était pratiquement conclue, on n’attendait plus que votre accord…
Alors vite, en prendre un, et tant qu’à faire, puisqu’on était devant le magasin… autant porter son choix sur le plus beau parti de la vitrine : un jeune homme fortuné et doté d’un caractère facile et conciliant.
Il me fallut donc orienter au plus vite mes recherches vers cette espèce protégée qui avait grandi dans les hôtels particuliers du centre-ville, ces jeunes hommes dont la fortune des parents s’était amassée en couches successives et régulières depuis si longtemps qu’elle avait fini par prendre vie. Elle se multipliait toute seule et ne demandait à ses jeunes propriétaires que d’autoriser par une série de paraphes chaque étape de sa belle croissance.
Toutefois, pour ce qui me concernait, la fortune ne suffisait pas : il fallait aussi s’assurer du caractère. Heureusement, la plupart des jeunes gens que je côtoyais dans ces quartiers étaient bien nés. Tout leur étant acquis dès leur naissance, ils n’avaient jamais eu à se battre et n’avaient par conséquent jamais appris à se défendre…
Ce gibier, que je n’étais pas seule à convoiter, était d’une approche délicate. Pour fréquenter cette catégorie de prétendants, il fallait appartenir à la bonne société. À défaut de fortune, mon père était, à cette époque, procureur du tribunal de la ville, et toutes les portes des beaux quartiers nous étaient ouvertes.
De réceptions en soirées mondaines, il me fallut rapidement saisir ma chance : mon choix se porta sur Maurice Hénin, héritier des champagnes du même nom.
Dans un premier temps, il me fut facile de le séduire, de lui céder un peu et de maintenir une abstinence vertueuse et permanente jusqu’au mariage, garantie indispensable à la sécurité de mon projet.
Le soir même, je lui offris la nuit de noces qu’il attendait.
J’ai toujours su ce que je faisais, et pourquoi je le faisais.
Dès le lendemain, en revanche, je m’efforçai de tout mettre en œuvre pour éviter que son appétit ne pût croître en mangeant. Les plats lui furent donc servis sans enthousiasme et dans l’austérité du devoir. Il s’agissait de tout faire pour éviter que certaines pratiques ne développent chez ce garçon, par ailleurs raisonnable, une bien fâcheuse gourmandise. Sans trop me forcer, j’affichai de mon côté une absence totale de réaction aux efforts qu’il déployait chaque soir pour m’emmener dans les révélations et les délices du plaisir charnel.
Comme tous les hommes, il se découragea.

Maurice était un garçon intelligent. Je n’eus pas grand-chose à lui laisser entendre pour qu’il comprît à demi-mot que je lui accordais toute liberté pour trouver ailleurs ce qu’il ne trouvait pas chez lui. II allait de soi qu’en contrepartie, il jouerait le jeu et assurerait les apparences.
Maurice était un homme de paix. Il prit avec discrétion des maîtresses qui eurent toute ma bienveillance pour le peu qu’elles acceptèrent de se cantonner à leur rôle de divertissement sans menacer l’équilibre de notre couple.

Les années passèrent, chacun de son côté, chacun pour soi. Nous nous retrouvions, bien sûr, aussi régulièrement que l’exigeait la représentation de notre association.
Comme tous les hommes, Maurice avait du mal à assumer l’échec de son couple. Lui aussi eût été profondément rassuré de rendre heureuse son épouse. Il prit quelques initiatives. Il me combla de cadeaux, me proposa quelques voyages, évoqua même avec prudence les vides que comblent parfois les enfants… Il m’apparut honnête de le décourager rapidement.

D’autres années passèrent.
Curieusement, le temps faisant, nous formions un couple de plus en plus crédible, d’autant qu’autour de nous, pas mal de nos amis qui s’étaient accouplés avec passion s’étaient déchirés avec la même ferveur, laissant derrière eux un champ de haine et de ressentiment. Depuis peu, il nous arrivait même d’échanger sur nos activités et d’y prendre un intérêt qui dépassait parfois le minimum imposé par le protocole. Maurice s’inquiétait de la santé de mes chiens, et il m’arrivait de lui poser quelques questions sur l’art inuit, auquel, il s’était récemment mis à s’intéresser.
Ainsi, lorsqu’il me demanda de l’accompagner chez ce spécialiste du poumon vers lequel de récentes et inquiétantes analyses l’avaient orienté, j’avais cru bon d’accepter, estimant que Maurice méritait bien ce petit geste de ma part.
La visite fut longue et éprouvante.
Profitant de l’absence de Maurice, retenu provisoirement entre les mains d’une radiologue, l’éminent professeur me confia que l’état de mon mari était critique et, pour tout dire, désespéré. Mon absence de compassion dut passer aux yeux du spécialiste pour une forme supérieure de chagrin, un blocage émotionnel de toute manifestation de la douleur, car il s’approcha de moi et, s’adressant à voix basse, il se mit à me réconforter de toute sa sollicitude : « La vie est parfois bien cruelle, il vous faudra être forte… »
Mon mari allait mourir, et il est vrai que je tardais à m’émouvoir, mais une telle distance nous avait si longtemps séparés…
Néanmoins, quelques minutes plus tard, seule dans la salle d’attente, je dus quand même reconnaître que la nouvelle ne me laissait pas complètement indifférente. Chacun avait beau vivre sa vie loin de l’autre, on n’avait pas moins pris certaines habitudes, on se croisait, on se suivait, on s’accompagnait…
Nous repartîmes vers la maison à pied, bras dessus, bras dessous, comme jamais nous ne nous étions promenés. Maurice avait refusé de prendre le taxi. Je pense qu’il avait besoin de parler.
Maurice était fin et intuitif, il avait deviné la gravité des confidences du médecin.
L’air était doux, c’était une fin d’après-midi de printemps, les arbres sur le boulevard étaient d’un vert tendre ; Maurice me serra un peu plus fort le bras et me dit simplement :
— Combien ?…
Je lui répondis sans faillir :
— Trois mois.
Il accusa le coup et hocha la tête en silence.
— Accepterais-tu de boire un verre avec moi, à cette terrasse, par exemple ?…
Je ne répondis rien mais je guidais nos pas vers les fauteuils d’osier de la brasserie. Nous restâmes longtemps assis, silencieux, à regarder les promeneurs défiler sur le boulevard.
Après un long moment, Maurice se tourna vers moi et me dit :
— Ça va mieux, nous pouvons rentrer, je te remercie.
Nous sommes repartis sans un mot jusque chez nous. Pour ce qui me concernait, je n’osai lui avouer qu’il y avait bien longtemps que je n’avais pas éprouvé un plaisir aussi simple.

Voilà, Maurice allait mourir…
Quand même, à bien y réfléchir, sa disparition allait forcément avoir des incidences sur mon organisation.
Sur le plan financier, je ne me faisais pas de soucis mais, quand même, j’avais tellement été habituée au luxe que je ne pouvais envisager sans appréhension une réduction de mon train de vie.
Maurice me rassura rapidement.
Le soir même, il frappa à ma porte ; il souhaitait s’entretenir avec moi. Il ne voulait pas me déranger mais, étant donné les circonstances, il lui semblait important de me tenir au courant des dispositions qu’il avait prises dans son testament.
C’est curieux comme la proximité de la mort donne une dimension ridicule à tout ce qui fait les préoccupations des vivants. Pour autant, son geste ne me laissa pas indifférente, et si j’affichai quant à la forme un certain détachement, je restai néanmoins très attentive quant au fond.
Non seulement Maurice se mit donc à m’expliquer en détail qu’il me faisait héritière de tout ce qu’il pouvait me transmettre, mais il m’indiqua également que, depuis notre mariage, il avait ouvert quelques assurances vie en ma faveur. Il ne s’attarda pas davantage sur ce sujet et sembla même ne pas remarquer le léger mouvement de tête que je lui adressai en guise de remerciement.
Il ajouta aussitôt d’une voix moins assurée que, malgré tout, il avait toujours pensé à moi… Chaque jour… depuis notre mariage… Et c’est précisément à ce moment-là, juste avant de regagner son appartement, qu’il se retourna pour me dire : « Tu es ma femme, tu sais, pour moi… Tu l’es et tu l’as toujours été… »
C’est curieux mais, de toute la soirée, je fus incapable de déterminer exactement ce qui me procurait le plus de plaisir. Bien sûr, je pouvais être satisfaite, mon avenir était plus qu’assuré, mais les derniers mots de Maurice m’avaient touchée ; le ton surtout, comme une vérité qu’il voulait me laisser…
Quand on est une femme, on n’est pas insensible à ces choses-là.
Dès le lendemain, je lui ai offert de prendre nos repas ensemble.
Trois mois… On pouvait quand même bousculer nos petites habitudes.
En fin d’après-midi, j’ai eu très envie de retourner dans cette brasserie, sur le boulevard. J’ai traversé l’appartement pour me rendre chez Maurice et lui proposer d’y aller ensemble. Nous avons retrouvé la terrasse et nous y avons passé un agréable moment. Nous observions les passants, et chacun allait de sa réflexion et de son commentaire.
À un moment Maurice a ri… et juste après, nos regards se sont figés, gravement. Maurice a posé sa main sur la mienne, il m’a souri et m’a confié que ce rire lui faisait du bien. Sur le chemin du retour, je lui ai pris le bras, je lui ai dit que s’il avait besoin de moi, je ferais ce que je pourrais pour l’aider.

Un jour Maurice m’a parlé de ses maîtresses, il m’a dit avoir toujours regretté de ne pas avoir réussi à s’entendre avec moi. Il avait simplement cherché à combler le vide, sans plus.
Il me dit qu’il n’aurait jamais pu me voir partir, qu’il avait besoin de me savoir là, même aussi lointaine, aussi distante, aussi indifférente à sa présence. Un jour, il m’avoua sans pudeur qu’il m’avait toujours aimée. Je retrouvais là le jeune homme que j’avais séduit jadis, cet amoureux transi, celui qui s’était placé à ma merci, que j’avais mené jusqu’au mariage, sans l’aimer, uniquement parce qu’il représentait une opportunité confortable d’échapper à une famille ennuyeuse.
La maladie progressait, et nous ne nous quittions plus. Je l’accompagnais partout, le traitement devenait de plus en plus difficile à supporter. Je connaissais désormais tous les services de la ville et, partout, le personnel me regardait avec admiration. Souvent, lorsque nous nous retrouvions à deux, Maurice me posait la même question : « Pourquoi, pourquoi n’avons-nous pas réussi à nous entendre ?… Pourquoi avons-nous attendu la fin ?… »
Il me faisait mal de l’entendre ainsi gémir et me supplier. Je lui disais de ne pas se tourmenter inutilement, de se concentrer sur sa maladie, qu’il n’y avait pas de réponses à ses questions et que la vie était souvent ainsi… Impossible à expliquer.

Lorsqu’il entra aux soins intensifs, je demandai à rester au plus près de lui, à dormir dans sa chambre, à ses côtés. On me fit comprendre que tout dévouement avait ses limites, que mes visites quotidiennes suffisaient et que l’on me préviendrait de l’heure du dernier moment.
On me téléphona, un vendredi soir. Je me précipitai à l’hôpital.
Maurice était entouré de tubes, de câbles et de tuyaux, et, sur une petite table, des appareils enregistraient les derniers battements de sa vie.
Délicatement, je parvins quand même à me glisser à ses côtés ; la position était inconfortable mais je n’osais bouger, il avait réussi à poser la tête sur ma poitrine. Les yeux fermés, je pouvais lui caresser le front… Sa conscience s’interrompait parfois, puis la douleur le reprenait, des râles plaintifs avec, régulièrement, cette phrase qui revenait dans un souffle épuisé : « Pourquoi si tard, dis-moi pourquoi si tard ?… Si tard. »
Il s’est éteint, il était 22 heures 30 ; l’appareil a donné l’alerte, il y eut des bruits dans le couloir, et la porte s’ouvrit.
Les infirmières débranchèrent les câbles et les tuyaux dans des gestes rapides et routiniers, elles tirèrent le lit, et le mort quitta la chambre dans un roulement feutré et discret qui, finalement, convenait bien à ce qu’avait été la vie de Maurice.

Voilà, mon mari est mort.
Je suis assise à la terrasse de la brasserie, seule, toute vêtue de noir. J’y viens boire le thé, chaque après-midi.
Je crois que Maurice est content de voir que sa veuve est à sa place, qu’elle pense à lui… Un jour, quand je serai lasse de voir défiler les passants, quand la pluie me fera triste, quand mon thé sera un peu trop amer, un jour je te dirai pourquoi, Maurice, je te dirai comment et pourquoi…
Je te dirai comment une jeune fille se méfie des hommes, comment elle s’oblige à ne pas croire à la vérité de leurs sentiments, à la durée de leurs promesses, comment après quelques années s’installe la conviction que son mariage ne sera en rien différent des autres mariages… Tu comprendras alors, Maurice, que si cette jeune fille que tu aimais tant n’a rien vu, si elle est passée à côté, c’est que cette jeune fille ne pouvait reconnaître ce à quoi, dès le départ, elle avait refusé de croire.
Voilà, le vent se lève, le garçon est venu prendre sa monnaie. Je me lève, j’ajuste mon manteau. Voilà, je vais rentrer à la maison…
Comme hier…
Comme demain…
Seule.

Recommandé
75

Un petit mot pour l'auteur ? 69 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ardillon
Ardillon · il y a
une banale affaire en somme qui a dit qu'il n'en avait pas une pour racheter les autres
Image de Arlo G
Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
Image de Herbet
Herbet · il y a
Merci de vos encouragements. un recueil de l'ensemble de mes nouvelles est accessibles sur Autres-talents.fr: son titre: Quelque uns parmi d'autres... encore merci
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Je sors de cette lecture complètement bouleversée.
Un texte très bien écrit et très émouvant. Une belle sélection de SE ☺

Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Je comprends que Sh Ed recommande ce texte puissant et émouvant à la fois, j'ai eu beaucoup de plaisir à le lire !
Image de Herbet
Herbet · il y a
Merci de vos encouragements. un recueil de l'ensemble de mes nouvelles est accessibles sur Autres-talents.fr: son titre: Quelque uns parmi d'autres... encore merci
Image de Colette Seigue
Colette Seigue · il y a
Superbement émouvant ce récit de vie amoureuse.Beaucoup de délicatesse et de pudeur.
Image de Herbet
Herbet · il y a
Merci de vos encouragements. un recueil de l'ensemble de mes nouvelles est accessibles sur Autres-talents.fr: son titre: Quelque uns parmi d'autres... encore merci
Image de Herbet
Herbet · il y a
Merci de vos encouragements. un recueil de l'ensemble de mes nouvelles est accessibles sur Autres-talents.fr. son titre: Quelque uns parmi d'autres...
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
La solitude, je l'embrasse quotidiennement. Joliment écrit, je ressens profondément la solitude de ce personnage féminin, et j'ai envie de la réconforter.
Sandrine.

Image de Ardillon
Ardillon · il y a
elle fout la m... et elle se plaint que ça sent ...réconforte moi j'ai besoin de rire
Image de Herbet
Herbet · il y a
Merci de vos encouragements. un recueil de l'ensemble de mes nouvelles est accessibles sur Autres-talents.fr. son titre: Quelque uns parmi d'autres...
Image de Arlo G
Arlo G · il y a
Très belle histoire d'amour même sur le tard. Généralement cela commence par l'amour et se termine dans l'habitude et la connivence. Là c'est juste le contraire. J'aime. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son TTC le petit voyeur explorateur et son poème Découverte de l'immensité dans la matinale en cavale 2016. Bon après-midi à vous
Image de Herbet
Herbet · il y a
merci de vos encouragements, je pars découvrir votre voyeur explorateur
Roger

Image de Nozha
Nozha · il y a
Très belle conclusion!!!

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Fluor Elevator

Nicolas Juliam

Les yeux collés, l'esprit embué. Comme tous les matins, j'entre machinalement et la tête basse dans l’ascenseur. Mais, à la différence des autres jours, son parfum est là. Et elle aussi. Dans... [+]