Ralf et la source

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Bossman vit dans une maison de briques rouges à l'orée d'une forêt située à l'est de l'Europe  [+]

Aujourd’hui, rien à faire.
Alors Ralf descend la longue allée de bouleaux. Entre deux alignements d’arbres, l’allée est étroite mais si longue et si droite que Ralf semble plonger dans une image reflétée à l’infini entre deux miroirs. L’extrémité de l’allée est bien là, sous les yeux de Ralf, mais inaccessible, noyée dans le nombre infini de l’image répétée d’un bouleau. Pourtant, Ralf a bien l’intention de se rendre là-bas, tout au bout.
Sur cette ligne bien droite, il marche d’un pas mesuré à l’extrême, contourne les cailloux et les branches, retire parfois les branches qui gênent parce que la sente doit être propre et bien dégagée. Il faut pouvoir passer sans encombre et de manière souveraine, comme en son jardin. Il les saisit avec la délicatesse d’un chirurgien et les dépose sur le côté, au-delà de l’alignement. Il fait encore froid. La végétation est brune et sèche comme une noix. Ralf a enfilé un vieil anorak dont la fermeture éclair ne fonctionne pas. L’anorak se ferme encore avec les boutons-pression. Mais lorsque Ralf marche, le troisième bouton se défait et l’air vif lui pénètre les côtes. Un couple de bouvreuils se pose sur la branche d’un bouleau et le promeneur s’arrête à nouveau, attend son tour pour passer.
La femelle s’est envolée. Le mâle observe Ralf, sûrement par curiosité. Ralf ne bouge pas. Le vent agite tendrement la branche et berce l’oiseau qui s’en accommode. La femelle chante quelque part et le mâle s’envole à son tour. La voie est libre. Alors Ralf arrache la branche sur laquelle était posé l‘oiseau et poursuit sa route. Entre deux infinis, Ralf descend la longue allée. Contourne les branches et les crottes de chevreuils. Remet le troisième bouton-pression et éternue.
Ralf s’arrête. Tend l’oreille.
Au bout de la longue allée se dresse l’ancienne forêt. Ralf entend déjà son gémissement. Le vent d’ouest qui agite les grands aulnes et les grands pins. Ralf reprend sa descente. La pente est douce et son pas mesuré à l’extrême, d’une lenteur entre arrêt et mouvement. Non pas que Ralf aime la lenteur. Ralf doit rassembler ses pensées. Il ne veut pas perdre le contrôle. Il ne souhaite pas qu’un pas lui échappe. Il n’est pas question pour lui de piétiner l’une de ces crottes immondes.
À l’entrée de la forêt ancienne, les sentiments ont pris une teinte qu’il ne parvient pas à définir. Et Ralf à peur de se perdre. Un sentiment sauvage et intime l’invite sous les ramées. Chaque arbre voudrait lui raconter une histoire différente, lui chuchoter ses sornettes à propos des jeux de la lumière, des vents, des créatures qui l’habitent. Les silences se font concurrence. Ralf les ignore ou du moins s’efforce de les ignorer, passe son chemin. Ralf ignore lui-même le sens de ces promenades. Il les traite comme un mal nécessaire, une corvée.
Ralf s’arrête à nouveau et écoute le murmure d’un écoulement.
Il se dirige vers le bruit. Vers la source. S’approche avec une sorte de solennité. Une solennité mécanique. La source est un trou d’eau boueux. L’agitation de l’eau se devine à peine. L’eau s’écoule et forme un fin ruisseau qui dévale entre les pentes d’un ravin, apparaît et disparaît sous les branches et les feuilles mortes. La source est encombrée de vieilles branches. Ralf éprouve le besoin de nettoyer tout ça. Il s’approche prudemment. Ses pieds s’enfoncent un peu dans la boue. Il retire les branches noircies et gluantes, va les déposer plus loin. Quand l’opération est finie, il s’éloigne de vingt-cinq pas, aperçoit une pierre ronde et blanche, la ramasse avec la main gauche, puis sort un chiffon blanc de sa poche, un chiffon plié en quatre. Il le déplie et essuie la pierre avec soin, replie le chiffon en quatre et le place dans la poche de l’anorak, revient à la source, pose la pierre au bord du trou d’eau.

Il s’éloigne à nouveau, comme pour prendre une autre direction, vers le nord-est cette fois-ci, trouve une grosse pierre, angulaire et irrégulière, la soulève délicatement de la main gauche, et souffle dessus pour faire tomber les fourmis. Il ressort le chiffon qui est déjà moins propre, le déplie, essuie cette nouvelle pierre pour en ôter la poussière, replie le chiffon, le remet avec soin dans la poche de son anorak. Puis revient sur ses pas et pose la pierre angulaire à côté de l’autre, de sorte que l’eau ne la recouvre qu’à moitié. Ralf compte ses pas jusqu’à la pierre suivante, sort son petit carnet, note la direction et le nombre de pas et poursuit ainsi ce manège ridicule pendant de longues minutes dans les huit directions d’une rose des vents imaginaire. À chaque pierre, Ralf sort son petit carnet écorné, note le chiffre et recommence. Il s’arrête parfois comme éhonté et étonné de son propre manège, vérifie que personne ne le voit. Drôle de spectacle que celui d’un homme d’âge moyen, un peu négligé, diminué physiquement et qui pose des cailloux au bord d’une source. Et si quelqu’un le surprenait ? Ralf ne se dit même pas que c’est pour faire joli. Il est parfaitement indifférent à l’aspect esthétique. Non, par instinct, Ralf répond à un besoin plus profond, le besoin de faire de l’ordre, d’organiser, de tout remettre à sa place. Et selon sa vision des choses, une source dans la forêt doit être entourée de pierres pour ne pas être dégradée au rang de trou d’eau.
La source continue de murmurer. L’ancienne forêt de soupirer avec l’entêtement du vent. Le couple de bouvreuils s’envole. Les branches du vieil aulne grincent et ricanent d’avoir réussi à jouer un tour au vieux Ralf. La silhouette voûtée de Ralf s’éloigne, disparaît, là-haut, dans l’infini, tout au bout de l’allée des bouleaux.
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Ama Pola · il y a
Très belle écriture. Merci !
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Pascal Y. Bossman · il y a
Merci Ama Pola.
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James Wouaal · il y a
Voilà qui sort (agréablement) de l'ordinaire.
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Pascal Y. Bossman · il y a
Merci James Woual, au plaisir de vous relire, j'irai explorer prochainement vos nouvelles !
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Jeanne en B · il y a
Très dérangeant ce Ralf, je trouve. N'aime pas ou a peur de la forêt ? Vouloir la diriger selon sa vision peut être dangereux... surtout si elle se venge ensuite. Un texte intéressant ! Bonne journée
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Pascal Y. Bossman · il y a
Merci Jeanne ! J'aime beaucoup cette remarque d'autant plus qu'elle me surprend. Le personnage échappe à son inventeur, quel programme !
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Jeanne en B · il y a
Oui, attention à l'attaque des bouvreuils si Ralf finit par arracher toutes les branches sur lesquelles ils se posent... et que murmure la source ? Tous ces cailloux blancs me font plutôt penser à une sépulture... et ce long chemin rectiligne et propre à une allée de cimetière... et la vieille forêt que pense-t-elle de ce nettoyeur maniaque et méthodique qui lui-même est négligé ? Interprétation perso suscitée par ce texte bien écrit :-) j'espère bientôt vous lire à nouveau !
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Fred · il y a
C'est magnifique . Sacré puissance d'écriture
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Pascal Y. Bossman · il y a
Merci Fred
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Abi Allano · il y a
J'aime bien ce Ralf un peu décalé. Une jolie promenade en pleine nature.
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Pascal Y. Bossman · il y a
Etant en plein milieu de nulle-part, il nous semble décalé ;-)
Merci

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Abi Allano · il y a
Je crois que ce n'est pas la magie du lieu qui fait que le personnage est atypique mais plutôt l'inverse. (-;
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Volsi Maredda · il y a
joli instantané de solitude occupée
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Pascal Y. Bossman · il y a
Merci Volsi Maredda

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