Raconte-moi la montagne !

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– Allez ! Je t'en prie ! Ne me fais pas languir. Raconte-moi la montagne !

– Voilà une exigence bien pressante, dit Richard.

– Horrible tyran.. Je suis peut-être non voyante, mais je t'aime aveuglement,
Ce qui mérite bien quelque compensation.

– Louise, n'avait qu'une faiblesse,
Son avidité aux récits des périples de son époux,
Alors Richard développait avec beaucoup d'application,
Les photos de ses courses montagneuses,
Et le plus nettement possible, avec ses mots,
Les clichés se révélaient dans l'imaginaire de son épouse.

– Heureusement, dit-il, que j'avais chaussé
Ces énormes godillots de cuir racornis, presque noirs
Tellement ils ont connu de sentiers et de rocailles,
Alourdis de tant de graisse, qu'on pourrait les frire,
Car le chemin du départ, était couvert de ces petits cailloux 
Qui roulent sous les semelles, tentant de vous entraîner,
Dans des glissades périlleuses, si non maîtrisées.

– Immédiatement, sur ma droite, le poteau indicateur, 
Poussant lui-même au milieu d'une touffe d’ambroisie,
Affichait en grosses lettres noires sur fond jaune,
La dent du corbeau « 2120m - Quatre heures »

– En le dépassant, souriant, je le saluais comme pour un ami.
Si tôt, le soleil peinait vraiment à réchauffer l’atmosphère,
Et en traversant les passages dans l'ombre, j'avais même frais,
Mais un frais ravigotant, de celui qui te fait sentir vivant,
Comme la caresse d'une douche glacée, une nuit d'été caniculaire.

– Louise ne put empercher de frissonner à l’évocation de la douche, 
Malgré les crépitements de la cheminée et le plaid sur ses jambes.

– Bien vite, la pente s'est faite plus raide, mais encore facile,
Après tout, c'est ce qui fait le charme de la montagne,
Le petit sentier, que des petits sabots ont certainement façonné
Courre au travers d'un champ de myrtilliers aux couleurs d'automne,
Tirant parfois tellement sur le rouge, qu'on pensait des taches de sang,
Sinuait, entre les pieds les plus robustes, allant même 
Jusqu’à l'obstruer par son feuillage, comme pour en préserver
l’intégrité, d'un paysage réservé à la nature et au sauvage. 

– Parfois, une légère bourrasque, faisait tressaillir les sommités,
Ce courant serpentait ainsi en va-et-vient incertain,
Et on pouvait le suivre clairement dans ses circonvolutions 
Mais, brisé par un enrochement qui coupait insidieusement sa course,
Il semblait revenir inlassablement à son point de départ,
Parsemant l'air d’arômes, en quelques subtiles effluves,
De terre mouillée et de végétaux endormis.

– Çà et là, quelques fruits persistaient et présentaient impudiquement,
Leur rondeur violacée, au premier rayon de soleil qui se montrerait.
Je ne manquais pas de grappiller, au passage, les plus accessibles,
Pour ressentir encore, le sucré aigrelet de ces petites perles givrées.

– Tiens ! D'ailleurs, je t’en ai rapporté une poignée...
Je sais que toi aussi, tu en raffoles ...

– Alors, lui savourait de la voir déguster délicatement les petites baies,
Une par une, teintant son joli sourire d'un baume coloré,
Et il attendait, de pouvoir dévorer à son tour, ses lèvres violacées.

– Allez, raconte encore, ! Dit-elle espiègle !.
Ne nous laissons pas distraire par ces intermèdes gourmands !

Déçu, Richard reprit son récit ;

– Sans ralentir, je traversais cette palette de couleurs,
Fouetté, griffé par les tiges les plus effrontées, 
Laissant sur mes mollets nus, des stigmates de jus,
D'une couleur d'encre, comme pour punir l'intrus,
Qui osait troubler la tranquillité du féerique tableau.

– Un corbeau dérangé dans sa pause, s'envole en râlant,
Et je vois bien au passage, dans son œil noir,
Toute l’exaspération que je lui inspire,
D'avoir interrompu son repos par ma flânerie.
Le comble, c'est que lui, par ses lamentations rauques
Trouble la tranquillité du site, à peine profané au lointain,
Par le crissement d'un grillon, un peu trop solitaire.

– L'oiseau maintenant éloigné, le silence reprend ses droits,
Si impressionnant, que j’interrompe la marche,
Pour ne pas en vandaliser la qualité, par des pas tapageurs.

– As-tu déjà ressenti ces instants de silence absolument total,
Lourd, oppressant même,
Ou l'absence de son, rend presque angoissant, le fait d’être là,
Seul.... 
Il faut vraiment forcer sa raison, ses convictions,
Pour admettre que ce n'est que momentané,
Et que dans un moment, peut-être, tout va redevenir sonore,
J'ai alors crié ton nom, aussi fort que je le pouvais..... Louise... !!!
Et c’était comme si la vie avait ressuscité,
Car en écho, ton doux nom courrait d'une roche à l'autre,
Entraînant une cacophonie de cris et piaillements divers,
Par toute une faune dissimulée et soudainement dérangée
Et j'aimais à penser que c’était grâce à toi...

– C'est sans regret que je quittais ce tapis flamboyant,
Pour affronter les premiers raidillons, saupoudrés
De quelques flocons de neige, recroquevillés entre les rocs,
Recherchant la fraîcheur préservée de leur ombre,
Pour prolonger désespérément leur existence. 

– Assez vite, la marche devient presque escalade,
Et les mains, naturellement, viennent en soutient.
Pour assurer le cheminement d’arêtes en arêtes.
Le sentier, toujours bien marqué, serpente quasiment
Vers le sommet, que l'on peut parfois apercevoir,
Si l'on est pas éblouis de lumière, maintenant bien présente.

– Comme chaque pas me rapproche aussi du soleil
Une courte pause pour souffler, et ranger mon pull,
Va me permettre une légère collation avant d’affronter
Cette plus si lointaine, dent de corbeau.

– Dans le sac à dos, l'eau est restée fraîche,
Tout en buvant, je prends aussi le temps d'admirer le paysage.
L’étendue multicolore que j'avais précédemment traversée,
Tout ce vallonnement végétal piqueté de pin rabougris par endroit.

Avec la hauteur, se formait maintenant une toile impressionniste,
Que les rayons du soleil embrasaient, pour en sublimer les nuances.
Bien que la beauté étourdissante du tableau accrochait le regard,
Il me fallait, presque à contre cœur, quitter cette position,
Reprendre ma trotte, et tourner le dos à cette œuvre d'art.

– J'aime sentir sur mes mains, la froidure des roches,
Que le sentier contourne, pour faciliter la grimpée.
Des passages délicats, mais nullement périlleux,
Requièrent une vigilance un peu plus soutenue,
Car une chute ne serait pas sans conséquences,
Et c'est sur mes quatre appuis que je grignote
En progression lente, la distance qui me sépare du sommet. 

– On y débouche comme au sortir d'un terrier,
Avec un dernier coup de rein, baigné de lumière,
Debout, là, sur cette pointe dérisoire,
Une délivrance béate, seul au monde,
Qui s'offre en un panoramique époustouflant,
Aussi loin que porte le regard, la montagne exhibe
Ses plus hautes cimes, une dentelle d'aiguilles blanches,
Serties sur des écrins de forêts verdoyantes,
Veinée par endroits de filaments qui relient des villages.

– On voudrait rester à contempler, indéfiniment,
En tournant sur soi-même, la beauté de ce monde,
Vérifier si le coucher de soleil va effacer cet enchantement,
Mais je sais, ma chérie, que tu m'attends, 
Alors je prends doucement le chemin du retour, 
Non sans jeter un regard au loin, « La roche pourrie »
Pour toi, une autre course prochaine.

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M. Iraje · il y a
Un spectacle son et lumière qui stimule tous les sens ...
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RAC · il y a
C'est plutôt 'bien vu' !
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Gerard de Savoie · il y a
merci RAC, bien vu aussi..
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Vrac · il y a
Écrire devrait être toujours raconter le monde à une aveugle, avec cette netteté, et lire révéler des images dans son imaginaire.

Le récit de cette course en montagne a cette qualité de précision qui rend compte de la beauté

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Gerard de Savoie · il y a
merci, Vrac , pour ces encouragements
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Randolph · il y a
Merci pour ce partage de l'amour de la montagne. Sans faire de pub, je ne peux pas m'empêcher de vous inviter à lire "La bulle et la carapace" ! J'attends avec impatience votre avis, sincère, sur ce texte. Et dans la foulée, mais dans un tout autre registre, "Au loin". Merci d'avance, Gérard, et bonne journée.
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Paul Thery · il y a
Une très jolie ballade qui prend forme à travers les yeux d'un être aimé (juste une remarque: l'hésitation sur le temps du récit (présent/imparfait-passé simple sous employé) désarçonne un peu le lecteur (enfin, juste un peu, je pinaille...) ;-))
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Gerard de Savoie · il y a
merci, Paul, pour cette remarque...... oui, en effet, c'est pas si facile, d'avancer sur le sentier et maintenir la cadence avec les temps... même en me relisant, je n'arrive pas à me corriger... merci de m'avoir lu..