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« RACHHEEEEEL. RAAAACHELLLL.
Pourquoi, mais pourquoi faut-il toujours qu’elle ébranle la maison dès que quelqu’un en franchit le seuil ? Et pourquoi, surtout, est-ce lors ce que j’applique la touche la plus tendre, la plus rose, la plus douce sur le visage rond de l’enfant endormi de Rubens que je reproduis patiemment depuis plusieurs semaines ?
-Ima ? Comment ?
-Mickaël vient te voir. Il revient de Paris.
Ce grand benêt, casquette vissée sur la tête, son manteau trop serré sur la poitrine, aux boutons prêts à céder à la moindre toux, qui croit toujours que Kandinsky est un psychanalyste russe. Et ma peinture qui sèche...
-Ouiiiii. Viens ma fille. C’est pour toi qu’il est venu.
Résignée, je quitte ma blouse, nettoie vigoureusement les poils soyeux de mon précieux pinceau au savon noir, délasse mes cheveux bruns remontés en chignon et m’ébroue tel un cheval qui sait qu’il doit tourner sur la piste, docilement, pour faire honneur à son maître. Je descends les deux volées de cet escalier de chêne, feignant cet élan ridicule de la surprise et du contentement.
-Comment te portes-tu petite cousine ?
-Bien. Vraiment.
-Tu sais qu’elle enseigne à Columbia ? Tu le sais ?
-Ima il s’en moque.
-Mais bien sûr que non.
De son bras potelé elle fait pivoter mon pauvre cousin boudiné et l’entraine dans le salon de réception.
-On file se gaver de macarons, rejoins nous vite.
Maman. Tellement aimante, tellement protectrice, tellement juive. Si juste dans son rôle de femme d’intérieur. Si fière de son mari ambassadeur, elle, fille d’un petit joailler berlinois, respectable, pratiquant, convaincu que la main de l’homme est faite pour fondre l’or mais pas le fer. Un père disparu à Auschwitz, comme tant d’autres, comme tous ses parents.

Dans cette grande maison de briques néo-gothique de Brooklyn, si peu raffinée mais spacieuse et calme, je peins. Depuis toujours. Depuis les multiples déplacements de mon père que nous accompagnions partout. Florence bien sûr, puis Londres, Paris, Le Caire. Les fragments d’histoire et de beauté de ces villes m’ont éduquée avant les mots. Ce que je sais des hommes je le connais de leurs plus belles œuvres, de leur plus belle âme. Le génie de certains excuse parfois toute la violence des autres.

Ce que j’aime au-delà de tout c’est m’approcher de la toile, sentir l’odeur de la peinture sèche. On ne le sait pas assez mais les pigments ont un goût, toujours.

Je me souviendrai longtemps de ma langue sur la toile d’un Soulages qui exposait sur Madison avenue. Papa m’avait permis d’approcher les châssis tandis qu’il achevait les préparatifs du vernissage de cette exposition internationale. Les rampes de sécurité n’avaient pas encore pris place devant les œuvres. Le noir velouté de la toile qui me faisait face avait nécessairement un goût. De réglisse peut être. Corsé certainement. Poivré et musqué je le pressentais. Il fallait que je sache. Pour rendre à cette œuvre tous ses sens. Peut-être même aurais-je gouté à la sueur du Maître qui tient le pinceau. J’appliquai ma langue comme j’applique l’acrylique, avec ferveur, amour, en fermant les yeux. Je me suis perdue dans cet océan noir, profond, âcre et merveilleux pour ne plus en revenir.

Il le fallait ; je serai peintre. Ou j’en mourrai.

Dès que je pus tenir entre mes doigts encore petits un pinceau, je réclamais toujours plus de couleurs, de toiles et d’espace. J’étais l’odieuse petite fille capricieuse, bouleversée, qui souhaitait exposer à ses parents aimants et émerveillés ses jolies toiles, ses plus belles épreuves ; je demeurais confinée dans ma vaste chambre et j’offrais à leurs yeux l’éclosion fébrile de mon talent naissant, leur fierté était telle que, sans le savoir, ils nourrissaient ce petit monstre tapis dans mes entrailles dont ils me reprocheraient bientôt la morsure.

Je ne me dispersais pas, ne causait aucune peine à maman dont les amies chagrines par la faute de leurs filles, trop intéressées par les bals et les garçons, ne sauraient tenir leur rang d’honorables épouses dévouées et talentueuses comme était appelée à le devenir sa fille.

Il était entendu que je serai peintre entre autres qualités qu’une jeune femme, fille d’ambassadeur, se devait de posséder, pour briller auprès du gendre parfait que je ne manquerai pas de rencontrer bientôt, naturellement enclin à exposer sa jeune propriété aux regards d’hommes mûrs envieux, toute acquise à la carrière brillante de celui dont elle témoignerait des audacieuses diatribes au Congrès, perchée sur un tabouret haut, palette en main, fresquiste éphémère des murs d’un salon ou d’un quelconque patio.

Pourtant je grandis, dans ma chambre, les galeries et les musées.

Et je fus amoureuse.

La première fois, j’avais 14 ans. Un homme merveilleux dont je ne connais que le dos. Un dos musclé aux côtes fines, sculptées, un dos en sueur, opiniâtre, incliné sur l’ouvrage, qui s’échine dans sa tâche, baigné par la lumière du jour qui lui caresse la nuque. Il est raboteur de parquet. Courbet a fait de lui l’homme le plus désirable. Il fait naître une fleur dans mon ventre qui s’épanouit. Il n’a pas eu besoin de mot pour éveiller en moi un printemps d’émotions.

Puis, il s’efface dans mon souvenir.

Un autre lui succède, un peu plus tard, c’est son sourire triste, celui de Gian Lorenzo Bernini, dit le Bernin, qui me tétanise et me transit. Il est jeune sur cet autoportrait. Une moustache de mousseline noire sur des lèvres rouges, charnues. Un nez fin et long. Une jolie fossette à son menton. Et deux yeux noirs, fous, trop expressifs comme si le peintre avait voulu exagérer, exacerber la possession de son âme par un mal profond, trop intense. Presque insupportable. Cette rage jure avec ces traits posés, enfantins. Il hurle à mon visage que la peinture appartient aux démens. Qu’elle prend possession de vous. Il n’est plus un homme. Il a tout perdu. Il le sait et le crie.

Et puis tant d’autres.

Ces pigments et ces résines travaillés par des hommes impatients de vivre sur leurs toiles tendues, qui se jettent dans la bataille. Peindre ou mourir. Comme un reflux trop violent de spasmes et de crispations contenues. C’est pour cela que je peins, pour eux tous.

J’avais tant œuvré pour que soient respectés mes choix, j’avais courbé plusieurs fois l’échine, tel un petit dragon de bois articulé dont les membres qu’on tord reviennent en place grâce aux vilains ressorts apparents et dont la gueule toujours béante dodeline gentiment.

Jamais je n’avais exprimé de position tranchée, préférant le retrait, la solitude des galeries désertées et la proximité de ces femmes et de ces hommes indolents, tassés sur leur chaise inconfortable, rompus à la rigueur de leur fonction, austères et peu amènes gardiens de salles vides de monde mais riches de toiles dont ils ne percevaient plus qu’un écho lointain désormais à trop les croiser. J’éprouvais une affection particulière pour ces êtres ternes qui, bien que las, auraient, je me plais à le croire, défendu de leur corps parfois chétif et découragé de leur regard toujours courroucé l’accès de mes chefs d’œuvre à des hordes de touristes bruyants et incultes.

Je sortais peu, rencontrais peu et, probablement, parlais peu. Je nourrissais cependant des dialogues intérieurs avec Ingres et ses femmes follement improbables, sublimées par le désir du peintre, avec Soutine et ses balafres, ce sang répandu, flamboyant, ce peintre de l’instable, du déséquilibre, de la folie, de la faim et de la misère. Avec Pollock aussi, lui qui me noie dans ses toiles, m’attrapant de ces deux bras forts et virils, me contraignant à m’y perdre de toutes ses forces.

Plus je sentais grandir en moi l’impérieuse nécessité de les rejoindre tous, de participer à cette célébration de la beauté, de l’intelligence et de la sensualité, plus je sentais mes forces me quitter, je m’épuisais dans ma propre tension. Mon être entier aspirait à se perdre dans la création d’une œuvre magistrale qui l’aurait emporté et anéanti, dissous dans la toile et les pigments. J’aurais atteint l’ultime état.

Alors il fallut que je parle, moi qui ne savais que tenir ce petit animal soyeux et doux, docile dans ma main, de couleur changeante, qui m’autorisait toutes les fantaisies, souple, humide et sucré en bouche.

Je le caressais machinalement, toujours dans la poche de mon tablier, ce premier pinceau, cadeau merveilleux, celui qui m’avait vu hésiter, grandir, affronter les imperfections de l’apprêt sur lequel je le faisais glisser sans même parfois anticiper sa course, lorsque je dus affronter mes deux parents, assis côte à côte dans ce salon si froid, si loin de la chaleur de mes ocres et de mes terres de Sienne.

Droite, le corps tremblant, la voix vacillante, les yeux mi-clos je me concentre et me remémore les tournesols furieux de Van Gogh, inflexibles, impérieux, affrontant le soleil à son zénith, le défiant de leurs pétales jaunes. Je serai l’un de ces tournesols, toujours orientée vers mon unique destin.

Mes parents ont pris peur lorsque je les ai avertis que je ne serai jamais femme d’avocate ou de diplomate. Maman a compensé le chagrin immense que je lui infligeais en dévastant les étals de pâtisseries fines chez Angelina. Papa s’est fermé. Les yeux battus. J’étais possédée et je devrais vraisemblablement suivre une thérapie. Par chance, j’aurais accès aux meilleurs professionnels du pays de mon choix. J’acceptais la thérapie en France. Et je suivrai les cours de l’Ecole du Louvre.

Pour ne pas devenir folle, ne pas ressembler à le Bernin, j’ai étudié. Longtemps. J’ai mis des mots sur les couleurs, donné du sens à la composition, appris les Ecoles et leurs Maîtres. J’y ai perdu le talent de mes dieux. J’y ai gagné la paix. Je ne sais si j’ai échoué, finalement.

Je fais le bonheur de mes parents, je ne suis pas devenue l’échevelée torturée, pieds nus dans un atelier qui pue la térébenthine, jonché de toiles inachevés et de châssis brisés. J’ai intelligemment géré une carrière. La passion ne m’a pas dévorée. Je ne me suis pas perdue dans mes toiles. Je les tends patiemment sur mes châssis. Je copie beaucoup. Je crée peu. J’ai maîtrisé en moi l’impérieuse vibration.

Mes parents sont heureux.

Je suis heureuse.

J’ai 24 ans et cette année j’enseigne l’Art et son histoire à l’Université de Columbia.
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RAC · il y a
Très bien décrit, beacup de nuances. On y croit. Merci pour ce bon moment !
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Florence Bourbon · il y a
Bonjour, merci de ce commentaire, vous m'avez sortie de ma torpeur ; j'ai vécu tant de vies depuis un an que j'avais quitté ce monde des mots. Il me rappelle à lui.
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RAC · il y a
Tant mieux ! A bientôt sur nos pages respectives...
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour la richesse de cet immense talent, Florence ! Une invitation
à venir découvrir “Sanglante Justice” qui est en Finale pour le Court et
le Noir 2018. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sanglante-justice

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Virgo34 · il y a
Comme quoi la peinture cohabite bien avec le littérature.
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Anne Marie Menras · il y a
Dommage qu'un talent de peintre aussi prometteur n'ait pas pu se vouer à la création pure et simple...Enfin, grâce à elle, on vit une approche très personnelle des oeuvres de quelques grands peintres !!!
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Corinei · il y a
Eze yoffi
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Geny Montel · il y a
Le terme "aimer" la peinture dans tous les sens du terme. Une belle histoire.
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Gil · il y a
Quelle belle langue ! Vous parlez très bien non seulement des tableaux, mais aussi d'une passion contrariée, disons plutôt apaisée, assagie mais regrettée. Si cette histoire était vraie, vous ne devriez pas regretter d'être passée du pinceau à la plume...
J'ai particulièrement apprécié le choix des "hommes" de la narratrice... Je suis seulement un peu déçu qu'elle soit passée à côté des charmes de mon aïeul, le Gil de Watteau, de son port altier, de la profondeur de son regard, de son élégance résumée dans les deux souliers enrubannés !

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Florence Bourbon · il y a
Comme vous me donnez envie de retourner l'admirer. Cette sensualité si douce et si subtile chez lui. Vous avez raison elle s est trop attachée à la folie pour vivre vraiment et heureusement. Merci de vos encouragements.
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Jarrié · il y a
Quelle richesse en vous. Avec l'émotion d'un amoureux de peinture et l'admiration d'un petit conteur.
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Florence Bourbon · il y a
Peut être vais je livrer en ce cas ma thérapeute. Bien fragile. Vous verrez le style est encore différent. Presque clinique ;)
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Florence Bourbon · il y a
Je crains de bien faire passer les émotions sans toutefois les vivre vraiment. Est ce possible selon vous ? Peut on vivre par le regard de ceux qu'on faut naître? N'est ce pas le plys grand péché d orgueil qui soit ?
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Jarrié · il y a
Qui nous di, t qu'à quelques détails prés, de tels personnages n'ont pas existé. Nos écrits n'ont qu'un but finalement , se parler, échanger en faisant fi de ce monde fait d'indifférence ? Bonne nuit.
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Florence Bourbon · il y a
Bonne nuit
A très bientôt

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Grenelle · il y a
Une histoire académique jusqu'à la dernière touche.
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Eliza · il y a
Une approche littéraire de la peinture par petites touches sensibles, que c'est joli !
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Florence Bourbon · il y a
Merci Eliza.
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