Rachel

il y a
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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Deux nattes blondes se balançaient lourdement dans ton petit dos. Les rubans pourpres qui les attachaient s'accordaient au rouge écarlate de ta robe courte. Tes souliers en tissu claquaient sur le pavé de la rue, mêlant leur battement joyeux aux rires frais des bambins. Les pommettes rosies par ses courses folles, un large sourire éclairait ton visage espiègle.
Le soir, lorsque tu rentrais du parc, tu babillais ingénument en serrant la main de ta mère, lui offrais une pâquerette cueillie sur la pelouse et fixais toujours de tes doux yeux bleus la figure maternelle. Alors, d'une voix aimante, elle te chantait un refrain en yiddish.

Et puis les sourires caressant se sont raréfiés, les camarades aussi. Le parc t'était interdit, la confiserie aussi. Les brimades se sont multipliés, les apparitions du bonhomme hargneux aussi.

Un soir, ta mère paniquée t'as prise par la main, t'as donné une minute pour choisir une peluche et la rejoindre sur le palier de l'appartement. Ton père, ton frère, ta sœur étaient déjà au bas de l'escalier. Tu as serré le petit ourson contre ton cœur quand le grand monsieur en noir t'a fait monter à l'arrière de la voiture. Tu as pleuré aussi, parce que tu avais peur. Ta mère aussi d'ailleurs. Ton père était très tendu, il gardait les lèvres serrées, comme ton grand frère.
Le monsieur conduisait vite, la route était chaotique. Ballottée entre la poitrine rassurante de ta mère et la paroi glacée du véhicule, tu osais tout juste respirer.
Incapable de comprendre pourquoi et pourtant grave, tu avais cessé de pleurer.
Là où vous êtes arrivés, il y avait plein de gens comme vous, l'air ahuri et perdu, et d'autres plus maigres, errant comme des fantômes entre les grandes maisons brinquebalantes. Tes parents vous ont écrasé contre eux et ont répété mille fois que tout allait bien, qu'ils étaient là, avec vous, que rien ne pouvait vous arriver. Et ta mère a pleuré. Pas toi.

Tu trouvais l'endroit effrayant et il t'as fallut plusieurs jours pour décrocher tes doigts du jupon maternel. Pendant un temps, le ciel est redevenu clair, comme le sourire de tes voisins de paillasse, deux gamins crasseux et exsangues, orphelins de père, de mère, de lit et d'amis, un peu comme toi, un peu comme tous. Ils t'ont souri, le premier vrai sourire que tu recevais depuis des semaines.
Puis un nuage est passé, puis un autre et un orage noir a élu domicile au dessus de ta tête blonde. Ton père et ton frère sont montés dans un grand train en regardant leurs pieds, avec beaucoup d'autres hommes qui baissaient la tête. Ils t'ont fait un petit signe de la main avant de disparaître dans la masse soumise. Elle les a avalés, d'un coup et ne les a pas recrachés. Une demi-douzaine de messieurs en noir riant et criant très fort en poussant ton père et ses compagnons vers les wagons.
Et tu as demandé à ta mère effondrée pourquoi il n'y avait pas de fenêtres.

Tu croyais toujours aux paroles de tes parents. Ton père allait revenir. Ton frère avec. Tous les matins, avant que le monsieur en noir ne passe dans votre maison, tu te faufilais vers le quai, pour vérifier qu'ils n'étaient pas arrivés la nuit. Tu as eu des poux, ils pullulaient partout, dans tes cheveux, tes vêtements, ta couchette. Nulle part où leur échapper, ni aux poux ni aux messieurs en noir. Une présence étouffante et invisible qui te dévorait dans une lutte déloyale.

Les messieurs dont ta mère parlait avec une méfiance effrayée t'ont aidée. L'un d'entre eux est entré dans votre baraque et t'a proposé une solution aux puces qui te grignotaient. Tu l'as suivi jusque dans une pièce à côtés des douches. D'autres femmes attendaient, quelques filles de ton âge et trois messieurs avec chacun une mallette dans les mains.
Tu es ressortie de la pièce propre, sans poux, sans cheveux, sans rubans, sans robe. Le monsieur t'a offert un joli pyjama rayé et des chaussures en toile. Il a même gribouillé un petit dessin sur ton bras avec un grand crayon qui piquait un peu. Ta mère à voulu pleurer quand elle t'a vu rentrer comme ça, mais elle n'en n'a pas eu la force. Quelques jours après, elle et ta sœur étaient comme toi. Le seul encore duveteux bien qu'un peu rêche était ton ourson. Il avait perdu un œil et une plaie sur son ventre rebondi avait laissé s'échapper une partie du coton du rembourrage qui avait fini dans tes chaussures pour pallier à l'inutilité des chaussettes.

Le bonhomme hargneux est apparu de moins en moins fréquemment. Tu entendais parfois sa voix cinglante à travers les hauts-parleurs. Il s’énervait beaucoup et aboyait constamment en un dialecte étrange. Ta mère appelait ces beuglements de l'allemand. Tu ne t'en préoccupais pas vraiment. Tes petits voisins jouaient avec toi et c'était là le plus important, peu importait les exigences inexpliquées des messieurs en noir qui voulaient vous compter tous les matins, quel que soit le temps.

Ta mère toussait un peu plus chaque jour, ta sœur la veillait constamment. Leurs regards étaient à chaque instant plus inquiets. Tu ne comprenais pas.

Ton implacable destin a fini par te rattraper. Tu étais si joyeuse de monter dans le grand train sans fenêtres, tu pensais rejoindre ton père. Ta sœur te tenait la main, mais ta mère n'était pas montée avec toi, elle avait disparu deux jours avant. Elle t'avais longuement embrassée, appelée chérie, cœur ou trésor. Elle s'excusait encore et encore, sans que tu ne saisisses quoi que ce soit. Un vague instinct te murait cependant dans un lourd silence. Elle t'avais promis de prendre le prochain train.
Et puis elle s'était endormie.

Vous êtes arrivées après six jours dans le wagon. Le médecin vous a envoyées dans un coin du quai, encombré de veilles femmes croulantes, de gamins rachitiques, des femmes enceintes crispées et de mères prostrées, tous squelettiques, tous musiciens jouant une même partition de souffles saccadés et de sanglots étranglés. Une étrange fumée flottait jusqu'à vous, mélangeant un parfum âcre de brûle et une odeur vive de mort. Un instant de panique, le pleur strident d'un bébé déchira l'air. Mouvement de foule autour de la pauvre mère débordée et du rejeton criard. Les messieurs en noir qui coururent pour faire taire l’inopportun hurlement. D'autres petits agitèrent leurs museaux noirs et se mirent à brailler en cœur.

Un rayon de soleil perçant péniblement l'épais orage. Une chance à saisir. Ta sœur te tira par le bras, violemment. Lorsque l'ourson maigrichon retomba sur le bitume glacé du quai, tu étais déjà loin dans la campagne polonaise.

Vous avez couru, vous avez rampé, vous vous êtes terrées. Main dans la main, la tête froide, les reins brisés. Combien de jours sont passés ? Tu l'as oublié. Ta sœur parlait de manger, de dormir, de se cacher. Tu pensais à ton ourson, qui gisait sur le bitume, à ta mère, qui dormait loin de toi, à ton père et à ton frère qui avaient dû aller dans une autre gare. Tu bénissais ta sœur qui savait aboyer, parler allemand comme disais ta mère, mais ses aboiements ressemblaient plus à des jappements de chiot qu'aux menaces baveuses du bonhomme hargneux. Tu l'as même vu sur une affiche une fois, avec un visage tendu, des petits yeux méchants et une moustache ridicule. C'était vraiment un chien.

Un jour vous êtes entrées dans un village. Une vieille dame vous a demandé d'entrer et vous a donné à manger. Tu te souviens toujours de ce bol de soupe, ou plutôt de ce bol d'eau chaude où de noyait un morceau de carotte fripé tendu avec un large sourire par cette femme maigre et poussiéreuse. Mais à ce moment, il t'a semblé voir la plus belle femme du monde. Tu es restée deux ans chez cette femme, avec ta sœur. Elles partaient aider les voisins qui ne faisaient pas la guerre dans les champs et toi, tu gardais les poules et les lapins. Tu n'as plus revu de monsieur en noir, même si tu entendais parfois aboyer quand la vieille femme te demandais de courir au grenier. Tu as été heureuse par moment, bien que tu demandais quelques fois si tes parents et ton frère viendraient.

Et puis un matin vous avez dit adieu à la femme. Le bonhomme hargneux était mort, la guerre était finie. Ta sœur t'a dit de bien lui serrer la main, que vous alliez prendre le train, le vrai, pas celui comme ton père. Tu lui as demandé où vous alliez. Elle t'a dit que vous partiez en Amérique, rejoindre tante Guila et les cousins.

Et tu as demandé si tes parents venaient. Elle ne t'as plus rien dit.

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Keith Simmonds · il y a
Un récit touchant et très bien écrit! Bravo! Mon vote!
Vous avez voté une première fois pour mon haïku, “En Plein Vol”, qui est en
Finale et je viens vous inviter à renouveler votre appréciation pour lui. Merci d’avance et bonne soirée!

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JadeGo · il y a
Merci de votre lecture et bon courage pour la finale ;)
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Nastasia B · il y a
Très beau texte, poignant, émouvant, fort. Bravo !
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JadeGo · il y a
Merci !
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Margue · il y a
très beau texte, poignant. 9a sent le vécu. Bravo
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JadeGo · il y a
J'ai eu la chance de ne pas le vivre, mais je prendrais votre remarque comme un compliment... Merci beaucoup de votre lecture.
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Elena Lmr · il y a
C'eat un très beau texte Jade, et une très belle héroïne qui nous tient par la main.
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JadeGo · il y a
Sa petite main vous salue et je l'entend vous remercier de l'avoir suivie. Merci de passer me lire, et je vais m'empresser d'en faire de même.
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Miss Free · il y a
Beau texte sous l'oeil de l'innocence. Comme Kraven ce texte m' a évoqué le film "la vie est belle".
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JadeGo · il y a
Un film qu'il me faut donc aller découvrir. Merci de votre lecture
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Beryl Dey Hemm · il y a
Un témoignage sur le vif et poignant... On le dirait vécu!
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JadeGo · il y a
J'ai eu cette chance de ne pas le vivre.... Mais suis (mal)heureuse d'avoir su vous le faire ressentir comme tel. Merci de votre passage ici !
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Br'rn · il y a
Terrible destin, terrible témoignage, que dire d'autre ? Se souvenir.
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JadeGo · il y a
Difficile de développer en effet...
Merci beaucoup de votre lecture.

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Utilisateur désactivé · il y a
cela m'a fait penser immédiatement au film de roberto benigni la vie est belle mais sans le coté humour du film ce qui est un bel exploit car le message est le même les parents mentent à leurs enfants pour essayer de preserver dans des moments aussi atroces un peu de cette innocence !bravo très joli texte!
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JadeGo · il y a
Je n'ai pas encore vu ce film mais je vais profiter de l'été pour me rattraper...
Heureuse que vous ayez apprécié ce texte, je ne pense pas être assez expérimentée pour faire de l'humour, qui plus est sur un sujet aussi dur, mais je promet de m'entrainer et peut être m'y risquer un jour....
Merci de votre lecture et de votre commentaire !

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Jonathan Carcone · il y a
Très beau texte qui mélange habillement l'innocence de l'enfance et l'horreur que peut apporter le monde adulte (surtout lors de cette période de l'histoire). Un point de vue passionnant superbement orchestré! Et une écriture magnifique...
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JadeGo · il y a
Analyse flatteuse qui me fait grand plaisir... D'autant plus venant de votre part !
Merci de votre lecture, et bonne chance pour le concours...

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Jonathan Carcone · il y a
Merci pour vos encouragements :)
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Maimai · il y a
Un "devoir de mémoire" très émouvant.
Merci pour eux!

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