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R 4003

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Nina Peronnard

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Elle se souvenait précisément de la première fois qu’elle avait ressenti ça. Cette chaleur agréable qui parcourait tout son corps, la sensation de ses veines qui palpitaient dans son cou, cette chose qui lui donnait des pensées folles. Elle se souvenait que sa tête avait tourné, et elle avait trouvé ça agréable. En faisant appel à ses souvenirs, rangés dans un coin sombre et étroit de son esprit, elle pouvait comparer cette sensation à la première fois où elle avait ouvert les yeux. Alors comme la première fois, parce que cette sensation était épuisante mais passionnante, elle prit une grande bouffée d’air. L’expérience était plus exaltante encore, elle se mit à ressentir des petits picotements tout le long de son corps et elle eut envie de pleurer. Non pas parce qu’elle était triste. Elle ne savait pas ce que cela voulait dire. Elle avait l’impression de renaitre, elle avait compris quelque chose. Ce qui grandissait à l’intérieur d’elle, elle ne pouvait pas le contrôler.
La lumière obscure de la lune qui passait entre les stores traçait des lignes blanches sur ses jambes dénudées. Là, le drap paraissait bleu océan, mais en réalité il était gris. Elle préférait la couleur qu’il projetait dans la nuit noir plutôt que dans la lumière du jour. Après la scène épuisante qu’elle venait de vivre, elle se rendormi immédiatement. Le matin, à son réveil, elle avala la pilule habituelle qui trônait sur sa table de chevet et se prépara pour sa journée de travail.
Il se passa une semaine sans qu’elle ne repense à cet évènement. C’était comme s’il s’était évaporé de sa mémoire. Chaque matin, après s’être réveillée, elle avalait sa pilule et se préparait pour sa journée de travail. Le soir, quand elle rentrait, elle avalait la seconde pilule de sa journée et sortait son carnet de coloriage. Elle remplissait les pages de gris, de vert et de jaune. Puis, après un dîner simple, généralement une salade accompagnée de pommes de terre vapeur, elle allait se coucher.
Un matin, elle constata que le pot de pilule était vide. Alors comme chaque matin, elle se prépara pour sa journée de travail mais avant de s’y rendre, elle passa au magasin des besoins. Au comptoir, on lui demanda de décliner son identité. « R 4003 ». La femme du comptoir lui donna un pot de pilule d’air en échange de l’ancien pot et d’une note à l’intention des quotas. Quand elle saisit le pot, R 4003 fut prise de flashs, une remontée de souvenirs. Elle espéra que les traits de son visage ne l’avaient pas trahit et s’empressa de sortir du magasin. Elle se sentait enfin pleine de vie, complète comme si elle avait retrouvé la pièce manquante du puzzle.
Les journées de travail de R 4003 consistaient à corriger les fautes d’orthographe des rapports de condamnés pour des crimes contre l’Etat. C’était bien le seul crime qui puisse exister. Cependant R 4003 n’avait pas une connaissance sur ces crimes car elle ne prêtait jamais attention aux histoires. Ce jour-là, quand elle s’installa à son bureau, elle rangea son pot de pilule dans son sac sans prendre l’habituel et alluma son ordinateur. Elle lut le premier rapport qu’elle avait reçu. Et ce fut l’heure de la pause de midi. Habituellement, R 4003 corrigeait deux rapports par demi-journée. Mais aujourd’hui, elle était touchée par cette histoire. Elle avait tenté de retenir ses larmes, puis elle les avait essuyés discrètement.
A la fin de sa journée, R 4003 rentra chez elle. A son bureau, elle sorti son carnet de coloriage et ses trois crayons de couleurs. Elle s’apprêtait à remplir une nouvelle page comme chaque soir. Mais cette fois-ci, elle senti une force dans son poignée, une énergie inhabituelle commandée par son cerveau. Elle ne voulait plus colorier. Elle ne voulait plus être esclave de cette activité qui la paralysait, qui éteignait ses pensées chaque soir. R 4003 resserra les doigts autour du crayon gris et, au lieu de remplir du vide, elle traça des lignes, elle fit des boucles, elle dessina des boucles. Depuis ce matin, elle avait ressenti tellement de choses, elle s’était souvenue d’un millier de souvenirs, d’un milliard de sensations. Elle avait besoin de le dire, mais personne ne l’écouterait, tout le monde la dénoncerait. Alors elle écrivit dans son carnet de coloriage, le seul qui garderait le Secret.
Les jours passèrent, R 4003 continua d’écrire dans son carnet et délaissa ses pilules. Chaque journée de travail était plus difficile que la précédente. Elle développait des lacunes en concentrations, cela la poussait à ignorer les histoires contre son gré. Ce qui la démoralisait de jour en jour. Mais quand elle rentrait le soir et qu’elle ouvrait son carnet, elle retrouvait le bonheur. Elle écrivait ses rêves, ses pensées, ses sensations, ses peurs. La nuit, elle ne s’endormait pas aussi facilement qu’avant, elle avait de plus en plus de mal à se lever le matin. Elle se rendit compte que le regard que lui portaient ses collègues n’était plus le même, ils semblaient se méfier d’elle. Un matin, dans le miroir de la salle de bain, R 4003 remarqua les traces bleues qui étaient apparues sous ses yeux. Cette image lui rappela à quel point elle détestait son travail et combien elle s’ennuyait terriblement. Sur son bureau trônait son carnet maintenant remplit de mots. Elle eut une idée folle pour se rappeler son adrénaline des débuts.
A travers les box, une vibration de ses fossettes, sa main qui tient fermement son sac en bandoulière. R 4003 rejoignait son box le cœur battant. Sur son passage, ses collègues lui jetaient tous un regard vide mais méfiant, seulement pas plus que d’habitude. R 4003 s’assit à son bureau est inspira comme elle l’avait fait la première fois. Elle posa son sac à ses pieds et y jeta un rapide coup d’œil pour s’assurer qu’elle n’avait pas perdu son carnet. Elle se mordilla la lèvre inférieure et ouvrit le premier rapport qu’elle avait reçu. En début d’après-midi, elle sentit un sentiment d’affaiblissement la traverser. Elle n’était pas arrivée à la moitié de son premier rapport qu’elle se sentait déjà anéanti par le vide émotionnel qui l’entourait. Son regard retrouvait toujours son carnet à ses pieds. R 4003 délaissa son document dactylographié et se mit à écrire avec son crayon gris. Deux heures plus tard, elle ne faisait plus attention à ceux qui l’entouraient. Elle se sentait vivre. Elle n’avait pas remarqué que ses pieds, à chaque fois qu’ils touchaient le sol produisait une musique saccadée qui avaient mis en alerte ses voisins. L’un d’eux avait écarquillé les yeux en regardant par-dessus son épaule et s’était empressé d’appeler la brigade de réparation.
Dans ce bureau – épuré serait un euphémisme – étaient installées deux chaises blanches en métal entre quatre murs blancs. Les stores blancs étaient suffisamment entrouverts pour laisser passer la lumière naturelle mais pas assez pour voir l’extérieur. Le réparateur portait des chaussures, un pantalon et un pull blancs. Une paire de lunettes grossissait ses yeux minuscules, son crâne était dégarnit. Il tenait dans ses mains un carnet et un crayon blancs. A deux mètres, sur l’autre chaise blanche, R 4003 lui faisait face, ce demandant curieusement de ce qui allait lui arriver.
« Je sais que ce que vous avez vécu est dur. Vous avez beaucoup souffert. Et vous vous êtes posé bon nombre de questions. Croyez-moi, je suis là pour vous aider, alors tentez de n’oublier aucun détail. Pouvez-vous me parler de la première fois que vous l’avez ressenti ? »
Elle sourit.
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Image de Francoise Rohee
Francoise Rohee · il y a
c'est toujours un plaisir de te lire Nina, bravo tu es sacrément douée ma chérie !
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