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Quitter la ville

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Maxime Bolasell

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Je n’ai jamais cru en la chance. Les choses arrivent. Certaines sont qualifiées de chanceuses. C’est un point de vue. Toujours et seulement. C’est comme ça que je vois les choses. Je n’essaie pas de convaincre la foule des gens autour de moi qui évoquent leur déveine chronique ou leur bonne étoile. Mais enfin, malgré tout, sans me contredire tout à fait, on peut dire que mon existence aurait pu tourner autrement, qu’il aurait pu m’arriver à moi aussi des surprises joyeuses, de celles qui font sourire un long moment après qu’elles sont advenues, celles qui font dire quand le tunnel s’obscurcit confusément « tout de même ça valait la peine... ». Et sans évoquer un ténébreux orage, on peut dire que la vie ne m’a pas apporté ce sel consolateur, ces parenthèses enivrantes après lesquelles nous courons tous. Je sais pourtant ce qu’il aurait fallu faire pour qu’il en soit autrement. Dans une certaine mesure, on peut dire que j’ai tenté, si cela a un sens, de me soustraire à mon destin. Avec mes armes. Pas grand-chose, c’est comme ça, qui puis-je ? Non, contrairement à la rumeur, je n’ai pas baissé les bras. Je tiens ici, avant de rentrer dans l’ombre pure dont on ne ressort pas, à évoquer ces efforts consentis en vain pour m’extirper de la gangue épaisse qui me retint toujours prisonnier. Car j’ai vécu prisonnier. Prisonnier de la ville où j’ai grandi.
Il faut pour cela revenir à mon adolescence. Une adolescence vécue dans une insouciance lourde de conséquences. C’est à ce moment, après une enfance ordinaire, sans drame de cour d’assise ni non plus de joie remarquable, que j’ai commencé à creuser ma sépulture, comme ces moines reclus qui, quand ils ne marmottent pas dans leurs barbes ou ne ratissent pas leurs potagers, préparent leur propre tombeau, se croyant je le soupçonne, plus malins que les autres. Mais revenons à moi et tâchons de ne pas juger nos prochains, concentrons-nous sur notre propre débâcle, notre lente déréliction consentie, notre cancer choyé, notre pathétique gigotement.
J’ai marché dans ma ville comme je le crois personne avant moi, au point d’en connaître tous les recoins, toutes les odeurs, toutes les hontes dissimulées. J’en connaissais le rythme des fontaines, les horaires des éboueurs, les aboiements des chiens errants. Je pouvais reconnaître au premier accord tous les clochards chanteurs qu’elle recélait, et mieux que personne j’entendais (et j’entends encore) son silence d’avant l’aube, ses oiseaux vulgaires et leur pépiement ridicule.
J’ai quadrillé l’espace comme une araignée démente tissant une toile dont elle se trouverait in fine prisonnière. J’ai marché dans toutes les rues, emprunté des moindres venelles, gravi tous les escaliers de tous les appartements, joué au funambule sur tous les balcons situés en hauteur, escaladé tous les échafaudages, je me suis égratigné sur toutes les clôtures, caché derrière chaque poubelle, j’ai uriné sur chaque réverbère, rêvant dans ces tranquilles moments à une issue Nervalienne bien trop élevée pour moi. J’ai développé une science militaire des itinéraires les plus obscurs, et ce tant de fois, que j’ai élaboré sans m’en rendre compte, un réseau avec des codes compliqués, proche du plan de la ville tel qu’on peut le trouver à l’office de tourisme, mais avec des nuances personnelles subtiles impossibles à énumérer mais dont je peux citer quelques exemples. J’empruntais certaines rues dans un sens et non dans un autre. Il y a des rues dans lesquelles je ne me hasardais que la nuit, d’autres que j’évitais à tout prix, préférant faire un détour, d’autres que je remontais en courant, d’autres encore que je parcourais à allure modérée, m’asseyant parfois là où le mobilier urbain me permettait de le faire. Au fond de certaines impasses, je me cognais parfois le front, par goût de l’échec. Les bars, les estaminets, les épiceries de nuit où l’on pouvait se procurer de l’alcool bon marché constituaient les relais nécessaires à mes marches incessantes. Quel était le but de ces déambulations ? Avec le recul des années, je crois pouvoir affirmer qu’elles étaient leur propre finalité. Je marchais pour marcher, buvais pour boire, parlais (car je parlais beaucoup) pour parler, sans souci de problématique, de dessein, ni non plus et c’est heureux, c’est la seule vertu que je me concède, sans avancer aucune certitude. Ainsi, de manière insidieuse, avec mon consentement larvé, la ville parvint à me parquer en son sein. C’est moi qui avais délimité mon espace vital par ces rondes incessantes, à la fois détenu et maton. Je m’acquittais d’une peine endurée pour une faute inexprimable dont seule la mort pourra me délivrer.
Les passages d’un état à un autre paraissent toujours tenir du prodige si l’on ne prend pas en compte la durée d’une transformation. On devient autre par l’usure de la répétition, par le frottement du réel qui nous érode insensiblement, jusqu’à ce que se fasse jour un autre nous-mêmes, comme ces concrétions calcaires, décharge de fossiles entassés, qui mettent des milliers d’années à révéler leur apaisante beauté.
Quoi qu’il en soit, les années me passèrent sur le râble avec une telle rage, qu’à l’âge où j’aurais encore pu m’échapper de l’emprise de la ville, j’étais vidé de toute énergie vitale, lessivé comme on dit. Je me réveillais alors tous les matins, éreinté, pourtant dans la force de ma jeunesse, comme ce vieux boxeur dans la nouvelle de Jack London, à qui il manque seulement un bon steak pour battre son jeune rival. C’est exactement ça, il me manquait le sang bouillonnant que l’on boit pour conquérir le monde. A la place, la ville me flattait par la connaissance que j’avais d’elle, et peu à peu je m’enfonçais dans sa tiède confiance comme dans un marécage. Je n’étais pas prisonnier au sens propre, cela semble évident. J’étais comme le personnage de Kafka incapable d’affronter le gardien de la porte de la loi. Il n’y a dans le devoir de difficulté que de le faire. J’avais beau me répéter l’injonction, je demeurais passif, sclérosé. Je poussais comme les arbustes au travers des grillages, blessé par le métal en de multiples endroits, contraint par celui-ci à ne pouvoir m’échapper.
Je ne veux pas passer pour une victime, j’aurais pu, j’aurais dû m’enfuir. C’est toujours plus facile à dire lorsqu’il est trop tard pour s’échapper.
L’espoir d’une vie meilleure me taraudait tout de même, quoi de plus normal à cette période de la vie ? Mais, incapable que j’étais de passer du rôle de spectateur à celui d’acteur, je me résolus peu à peu à contraindre mes attentes plutôt qu’à les réaliser. Je frappais les espoirs que je nourrissais alors de toutes mes forces, comme on frappe une pièce de métal avec un marteau pour lui donner la forme que l’on veut. J’écrasais mes rêves avec la vigueur qui me restait, appelons ça l’énergie du désespoir bien que ce mot sonne creux comme un écho sans origine. Je cognais, je cognais, et les tremblements du métal remontaient dans mon bras et faisaient vibrer mon être, comme parcouru par une onde électrique. Hélas, si je n’avais pas le courage de les vivre, je n’avais non plus la force d’éradiquer tout à fait mes chimères. C’est ainsi que je fomentai mon premier projet d’évasion. J’étais incapable de m’enfuir certes, mais le salut pouvait venir de l’extérieur. Si mes espoirs traversaient la frontière qui me séparait du dehors, s’ils parvenaient à s’échapper de la ville et vivre une vie autonome, peut-être parviendraient-ils à venir me chercher par la suite, comme lors de ces spectaculaires évasions par hélicoptère, où les complices des truands lancent une échelle de corde dans la cour des prisons pendant la promenade.
Pourquoi pas ? Le monde du dehors avait la possibilité de me venir en aide, il suffisait de le solliciter pensai-je alors. Ma première idée fut d’utiliser justement la voie des airs. Comme je ne voulais pas mettre tous les œufs dans le même panier comme on dit, je décidai d’une première tentative avec des espoirs de taille réduite. Inutile de prendre des risques insensés qui me condamneraient du premier coup. Je choisis parmi mes envies celles dont je pourrais me passer le plus facilement si j’étais contraint d’y renoncer. Un tel comportement, tellement pleutre que j’en rougis encore, ne pouvait pas m’emmener bien loin. En outre, ces envies que je considérais à l’époque comme peu de choses prennent une autre proportion au soir de ma vie. Peut-être ai-je perdu l’essentiel à cet instant ? C’est que j’abhorrais mes fantasmes, leur trivialité, j’avais honte de les avouer à mes amis, ne les vivais naturellement jamais avec mes maîtresses, et me les avouais à moi-même à grand-peine, dans des moments de solitude coupable, de stupre mortifère. Quand j’y songe, je vois davantage de pureté dans ces images qui me dégoutaient que dans les motifs sanguinolents accrochés aux murs des chapelles que j’arpente désormais par ennui.
Mais revenons à ce moment fatidique, ma première tentative de fuite de la ville. Je remplis quelques ballons de baudruche avec tous les désirs les plus vils qui m’habitaient. La gaudriole, la fanfreluche, les décolletés ajourés, la dentelle, les galanteries d’estaminet, les mots salaces, les parfums capiteux, les petits mots tendres et ridicules de l’alcôve, les morsures, les froufrous, le couinement des ressorts, les contorsions douloureuses, les rires et les pleurs post-coïtaux, les huiles, les onguents, les traces de rouge à lèvres, les insultes, les sourires gênés, les cris retenus, tout cela ne pèse pas bien lourd... il y avait à peine de quoi remplir un ou deux ballons de baudruche. Mais, précautionneux, je préférai glisser tous mes espoirs de sexualité assouvie dans une dizaine de ballons de tailles et de couleurs différentes qui passeraient sans aucune doute pour des jouets d’enfants inattentifs ou maladroits. Mais la ville ! La ville ne s’en laissa pas compter. On songe un peu trop facilement en regardant la valse languide des nuages et les nappes éthérées se déliter paresseusement que « là-haut », tout n’est que liberté, le haut et le bas, le sud le nord, toutes les directions en somme sont des potentats qu’on élit dans une oisive tranquillité. Or, rien n’est plus faux, l’infini nous abuse, et le ciel est quadrillé aussi certainement que le pavé régulier du parterre. Les avions puis les satellites, les météorites puis les astéroïdes, éventuellement les comètes, sont des objets dont il vaut mieux ne pas croiser la route. Cela est évident ! Mais plus près de nous, la ville empêche par un subtil réseau presqu’invisible, l’échappatoire dorée apparemment toute proche. En effet, la cité tisse au-dessus d’elle–même une toile compliquée. Les lignes à haute tension, les fils téléphoniques, les câbles en tous genres sur lesquels les oiseaux aux becs aiguisés font penser à des barbelés géants rendent toute fuite impossible.
Mes pauvres ballons remplis d’espoir triviaux éclatèrent au bout de quelques secondes, piqués par les moineaux vigilants, lacérés par les antennes de radio, certains furent capturés par le réseau étroit des télécommunications. J’avais procédé à mon lâcher de ballons dans un petit jardinet, une cour minuscule toujours à l’ombre, où seul le chiendent parvenait à pousser, à l’arrière de l’immeuble que j’occupais. Je retrouvai les lambeaux pluri-colorés des ballons morts jonchant les trottoirs de mon quartier à peine quelques heures après, comme des tâches de sang de dessins animés. Bien que je ne coure aucun risque, je les regardai du coin de l’œil, comme si j’avais enfreint la Loi. Les espoirs que j’avais glissés à l’intérieur avaient pourtant été disséminés aux quatre vents sitôt leur capsules de survie explosées.
Devant l’évidence, je me préparai à une vie sexuelle sans joie, routinière et mécanique. Ce qu’elle fût. Les ébats peu nombreux auxquels je m’acquittais le plus souvent par devoir ou reconnaissance, me concernèrent de moins en moins. Je continuais d’avoir un semblant d’activité de « ce côté-là », par souci de bienséance et pour tenter (car on se sait jamais ce qu’il se passe de l’autre côté de la montagne), de satisfaire mes « partenaires ».
En somme, cette mésaventure ne portait pas à conséquence, la bagatelle tout de même n’est pas tout. J’espérais encore pouvoir m’épanouir et vivre enfin. Il suffisait pour cela de m’arracher à la ville. J’avais sans doute agi inconsidérément, de manière impulsive, et bien que cet échec contînt sans doute les suivants, je continuais de croire en moi, en mes « possibilités », et ne me résignai pas.
Il faut dire qu’à l’époque, avant que je ne fomente mon projet de fuite, je n’étais pas prisonnier à temps complet si j’ose dire. La ville me permettait de quitter son enceinte. Je voyageais beaucoup, ce qui me donnait l’illusion de n’être pas séquestré, mais plutôt en transit dans ma ville. Il n’est pire justice que la justice simulée... cela vaut sans doute pour l’idée de liberté. La ville consentait à me laisser partir, parfois aux antipodes, parfois pour des durées assez longues, car elle me savait tenu par un élastique invisible et incassable. Plus je partais loin, plus en revenant je m’enfonçais en elle, au point de faire corps avec ses murs, ses culs-de-sac insalubres, au point même de lui ressembler. Sur mon visage, des rides dessinaient ses artères principales et mon air cireux prenait la teinte jaune des murs de ses fortifications. Comme la terre attire la pomme de Newton, une force m’attirait vers le cœur de la ville, le quartier sale de la cathédrale où je commettais mes méfaits les plus authentiques.
Après l’épisode des ballons, la ville, j’en étais certain, avait eu vent de mes intentions. Elle m’interdirait désormais de quitter ses murs, même pour un instant. Mon exil hypothétique devenait un exil sans retour, je le devinais. La ville avait-elle mis à jour mon entreprise insensée grâce à sa structure même ? Ou bien avais-je été dénoncé ? Qui sait, peut-être est-ce moi qui, un soir d’ivresse, m’étais laissé aller à des aveux, à quelque hasardeuse fanfaronnade ?
Quoi qu’il en soit, je sentis que la ville resserrait sa surveillance. Elle m’interdisait de franchir les zones commerciales qui la délimitaient et je dus à partir de cet instant faire mes achats dans mon quartier afin de ne pas attirer ses soupçons. Je décidais aussi de cesser de boire afin d’éviter de me compromettre. J’agissais désormais dans la plus grande discrétion.
Dans la cave de mon immeuble, à l’abri des regards indiscrets, je regroupai mes espoirs les plus essentiels, ceux qui me permettraient (ou pas) de devenir ce que j’étais. Je les disposai sur un établi, du plus modeste au plus démesuré. Mon plan était audacieux, et peu s’en fallut que je ne réussisse mon coup. Mes espoirs professionnels, artistiques ou amoureux avaient plus ou moins la même apparence. Ils ressemblaient dans une certaine mesure à des défenses d’éléphant, leur forme incurvée vers le ciel évoquant leur nature optimiste et leur teinte ivoire possédant une nuance rosée subtile, reliquat de leur origine sanguine, car les espoirs naissent sans doute d’un élan du cœur, d’une pulsation primordiale.
Pour avoir une chance de succès, il fallait impérativement que mes espoirs aient la même apparence rectiligne. Dans un premier temps, je m’ingéniai donc à briser leur cambrure. Je dus frapper de toutes mes forces encore et encore pour briser leur courbe vitale. Leur surface martyrisée se couvrit rapidement d’ecchymoses violettes, de sang-pris, de plaies rougeâtres qui ne saignaient jamais. A la fin, lorsque mes espoirs furent parfaitement droits, ils semblaient recouverts d’une couche de rouille uniforme proche du noir, ce qui était tout de même une chance, compte tenu de ce à quoi je les destinais. Pour mettre toutes les chances de mon côté, il fallait aussi que mes espoirs possèdent exactement la même taille, au millimètre près. Je sciai donc les plus longs, ce qui prit un temps très long car le matériau dont les espoirs sont constitués est incroyablement résistant. Ce fut pénible et douloureux. Physiquement, mais aussi parce qu’il fallait consentir à abandonner des morceaux d’espérance sur le carreau de mon atelier. Je dus faire mon deuil de certaines de mes aspirations les plus hautes, les voyant s’enfoncer et disparaître dans l’épaisse couche de sciure.
Au bout d’une année d’efforts, je possédai une dizaine de tronçons d’espoirs identiques et parfaitement alignés. Les derniers jours précédant ma tentative d’évasion, je les observais longuement l’un après l’autre. S’ils venaient à se réaliser, même seulement la moitié d’entre eux, même un seul (le plus secret que j’osais à peine m’avouer), qui sait jusqu’où je pourrais aller ? Ce fut le moment le plus joyeux de ma vie. Celui du rêve éveillé. Les murs de la ville emprisonnaient bien sûr encore mon regard, je continuais d’échanger avec la populace idiote de ma cité, et le quotidien me soumettait à son fouet avec la même rage, pourtant, je regardais plus loin, à l’intérieur de moi, en songeant que demain peut-être, j’allais enfin vivre.
J’achetai sous un prête-nom un bleu de travail que je déchirai par endroits et salis avec joie dans mon atelier. Je me laissai pousser une barbe de quelques jours, me mis à fumer comme les ouvriers, et appris à cracher par terre. J’étais fin prêt. Je dissimulai ma joie autant que possible derrière le masque de la misère et me dirigeai vers la gare.
J’intégrai un lundi une équipe de cheminots dont je savais qu’elle devait remplacer des longerons sur la voie ferrée à la limite de la ville. Personne ne me posa de questions. Il y avait dans le lot des travailleurs des personnes engagées par des agences d’intérim qui ne parlaient même pas notre langue. Ma mise négligée et mes manières rustres me permirent de me fondre dans la masse sans éveiller la moindre curiosité. Je portais mes espoirs sur le dos. A l’extrémité, j’avais attaché un fanion rouge afin d’avertir les cyclistes ou les automobilistes distraits. Quand nous arrivâmes à la limite de la ville, je sentis mon cœur s’affoler dans ma poitrine mais n’en laissai rien paraître. Nous quittâmes la route au niveau du panneau indiquant la sortie de l’agglomération pour gagner le mâchefer où nos pas cadencés prirent le son rocailleux d’une armée prête pour la bataille.
Chacun semblait connaître son rôle et se mettait au travail consciencieusement. Je n’eus pas à me justifier lorsque je m’aventurai loin de la zone du chantier. Comme c’était facile... j’avais préparé toute une série d’excuses et de prétextes pour pouvoir me soustraire au groupe, j’avais même étudié le mécanisme d’un aiguillage pour expliquer mon isolement à un quelconque contremaître. Mais non, on ne me demanda rien. Les pauvres bougres qui s’échinaient sur leurs outils n’avaient que faire de mon histoire, et ne travaillaient certainement pas au solde de la ville. Je marchai quelques kilomètres sur la voie ferrée, mes espoirs sur mon dos comme un balluchon de métal. J’aperçus les premiers pâturages vallonnés, les premières vaches qui ressemblaient de loin à des sofas confortables. Soudain, on m’apostropha.
Et toi ? Ouais toi... qu’est-ce que tu fichais ? Ça fait un moment que je t’attends...
Sorti d’une baraque en fer que je venais de longer, un cheminot vêtu comme moi attendait ma réponse. Avec mes espoirs sur le dos, il était impossible de m’enfuir en courant. Où serai-je allé sans eux ? Je simulai l’étonnement.
Ah c’est ici ? J’ai eu du mal à trouver...
L’homme sourit. Ce n’était qu’un sous-fifre. Il se fichait bien que celui qu’il attendait fût en retard. Il se roula tranquillement une cigarette.
Pose tes machins là... ça doit peser une tonne ! Ils auraient pu te faire venir sur une carriole... la voie fonctionne jusque ici tout de même... regarde, c’est là qu’on va les fixer.... dix c’est bien ça ?
Derrière la baraque, je notai effectivement sur une voie annexe que des longerons manquaient. Des travées de bois et des vis énormes étaient entassées près d’un charriot renversé.
Note... ça presse pas ! On est que tous les deux, alors...
Je déposai mes espoirs précautionneusement sur le mâchefer. L’homme me scruta d’un air bizarre et je me pensai un instant démasqué.
C’est pas de la porcelaine mon gars ! Mais attends... viens par là... allons n’aie pas peur !
Je ne parvenais pas à bouger alors il vint tout près.
Ça alors... tu me reconnais pas ? Jean ! Le collège... Mme Rabeyrolles notre prof de maths, on était à côté ? Ça y est ? Quelle vache !
Oui Jean bien sûr ! Ça me revenait. Je l’avais connu enfant, vers l’âge de douze ou treize ans. Comme il avait changé. Comme il avait l’air fatigué. Pouvions-nous avoir le même âge ? Je regardai ses traits durs, son œil malin, sa moue torve se tordre sur un sourire jaune infect. Aux commissures de ses lèvres blanches, des fils de bave infimes paraissaient assurer la mécanique de la parole. Je les aurais juré incassables à cet instant. Dans sa barbe, des poils roux laissaient deviner une violence à l’état de braises. Son visage qui souriait en évoquant un passé lointain n’était qu’une douloureuse grimace.
Viens, rentrons on va causer un brin... alors toi aussi tu travailles pour ces fils de putains ?
Soudain, alors que je transpirais quelques instants plus tôt sous le poids de mon faix, j’eus froid, et la proposition d’entrer dans la baraque m’apparut comme un immense soulagement. A l’intérieur un grand désordre régnait. Un transistor crachouillait une musique indistincte. Je m’approchai d’un poêle sale et puant le mazout en grelottant. Jean remarqua mon état de fièvre et ne s’en étonna pas. Il ouvrit un casier en métal vert et tira une bouteille de rhum de cuisine dont je connaissais bien la marque pour en avoir éclusé quand je n’avais assez d’argent pour une ivresse choisie. Sur la porte, un miroir fêlé me renvoya une image de moi inédite, proche de celle de mon hôte. Comme j’avais vieilli moi aussi. Je remarquai aussi des poils roux dans ma barbe, mais aussi des gris, et d’autres blancs comme des dragées de baptême.
C’est ça qui te faut mon gars... t’auras pris froid hier ! Je veux, avec la saucée qui nous est tombée dessus... les averses c’est pour les gens comme nous pas vrai ! Mais ça fait pas partir la crasse, regarde ça...
Il avança ses ongles noirs, pourtant rongés au sang. Je remarquai une alliance. Même les gens comme lui avaient trouvé chaussure à leur pied comme on dit. Il n’y avait que moi pour endurer le monde en solitaire. Jean servit deux verres à la transparence douteuse jusqu’à ras bord, comme font les pauvres.
Allez, bois ça mon gars !
Je voulus protester, conscient de ce que l’alcool pouvait me faire dire ou faire, mais j’étais incapable de refuser la rouille sucrée que cette main dégoûtante me tendait.
A la tienne !
A la tienne Jean !
Ma voix avait changé. Mon état fébrile la rendait tremblotante, mais on percevait aussi une nuance de joie à cause de l’alcool qu’on me proposait. J’entendis la pluie sur la tôle du toit marteler un message incompréhensible pour les humains. Jean décréta qu’il fallait attendre la fin de l’averse pour se mettre au travail. Alors nous nous concentrâmes sur la bouteille de rhum. Dehors le ciel était bas. Après un verre seulement, Jean, dont le foie était sans doute malade, semblait ivre. Son humeur changea en quelques minutes. Il évoqua sa grosse femme, ses enfants qu’il adorait bien qu’il les reconnût complètement idiots, la mort de son père, et tout un tas d’anecdotes sur des gens que je ne connaissais pas. Je me contentais d’acquiescer à ses allégations contre le patronat, et feignais de trouver drôles des souvenirs sans intérêt mal racontés. Je regardai le niveau de la bouteille de rhum qui descendait dangereusement et tentai de ne pas oublier le but que je m’étais fixé. Mais hélas, l’alcool eut une nouvelle fois raison de moi. Il eût été pourtant facile à ce moment-là de sortir de la baraque sous un prétexte quelconque, de prendre mes espoirs sur mon dos, et m’éloigner de la ville en suivant la voie ferrée jusqu’à la tombée de la nuit. Alors, avec l’argent que j’avais emporté, j’aurais pu me payer une nuit dans une auberge, prendre un bon repas chaud, et dormir dans des draps épais. Est-ce la pluie drue qui ne cessait de tomber, ou l’attente du moment où Jean remplirait un nouveau verre ? Je ne bougeai pas de mon tabouret, écoutant d’une oreille distraite les propos incohérents de Jean.
Le lendemain matin je me trouvai dans mon lit. Je me réveillai en sursaut tout habillé. J’avais seulement pris la peine d’enlever mes chaussures, crucifiées sur le tapis, leurs lacets pendant à chacune d’elle comme deux bras faméliques interminables. Dans les poches de mes pantalons, je ne retrouvai que quelques pièces de monnaie. J’avais sans doute dépensé dans les bars l’argent que j’avais mis de côté en prévision de ma fuite. Sur un bout de papier froissé, un numéro était griffonné sous le prénom Natascha. Qui était Natascha ? De quoi m’étais-je vanté auprès d’elle ? Lui avais-je révélé mon projet secret ? Comment savoir ?
J’enfilai à la hâte mes chaussures. J’étais décidé à retrouver mes espoirs et suivre la voie ferrée sans parler à personne. Ma tête était lourde mais ne me faisait pas souffrir. Mes mouvements étaient sensiblement ralentis par l’alcool toujours présent dans mon organisme, mais somme toute, cela pouvait aller. Tant pis pour l’argent, certains de mes espoirs étaient constitués d’idées audacieuses qui me permettraient de devenir riche rapidement, ce que je n’avais jamais été.
En arrivant à la gare, où se trouvait le point de rendez-vous des travailleurs, une animation inhabituelle m’intrigua. Les hommes formaient un cercle serré et semblaient débattre d’un sujet important. Par précaution, je restai à l’écart, tendant l’oreille afin de savoir de quoi il retournait. J’appris rapidement que Jean était mort dans la nuit. Il avait eu un accident en voiture en rentrant chez lui. Les cheminots semblaient marqués par la perte de l’un des leurs mais peu étonné. Jean buvait, tout le monde le savait, et chacun racontait une anecdote qui rendait l’accident de la nuit inévitable.
Un jeune homme blond qui m’avait repéré sortit du cercle et vint me poser des questions. Ne m’avait-il pas vu hier partir en direction de la baraque ? Avais-je parlé à Jean ? Je soupçonnai un agent de la ville et donnai des réponses vagues, qu’on pouvait interpréter de diverses façons, et qui, le cas échéant, si l’on venait à découvrir que j’avais effectivement passé du temps avec Jean, ne laissait rien deviner de mon projet d’évasion. L’homme se montra néanmoins insistant, et, comme il me demandait une cigarette, je lui donnai tout mon paquet pour couper court à la discussion, ce qui, je m’en rends compte à présent, me donnait toutes les apparences d’un coupable. Je fis demi-tour aussi discrètement que possible et rentrai chez moi affolé.
Je ne pouvais pas retourner à la baraque récupérer mes espoirs en plein jour. D’autres cheminots m’auraient peut-être aperçu hier. On allait m’interroger. Faire venir des policiers. Comment expliquer ma présence sur les lieux alors que je n’étais pas employé de la compagnie ferroviaire ? On aurait tôt fait de faire le lien avec le tas d’espoirs empilés à côté de la baraque. S’ils pouvaient très bien appartenir à quelqu’un d’autre, mes espoirs ne présentant aucune marque associée directement à ma personne, les professionnels de la police ne seraient pas dupes. Et grâce à leurs questions alambiquées, à leurs manières perverses de remuer l’eau trouble du doute, ils découvriraient finalement mes intentions. Dès lors que faire ?
Je passais la journée cloîtré dans mon appartement sujet à la plus grande agitation. Je remettais tout en question. L’averse de la veille était-elle fortuite ? Ou bien, était-ce une des prérogatives de la ville pour empêcher les déserteurs de la quitter ? De même, la présence d’un ancien camarade de classe était-elle aussi le fruit du hasard ? Quant à sa mort, ne s’agissait-il pas là encore d’un piège tendu par la ville ? Je tentai de me remémorer l’instant où j’avais appris le décès accidentel de Jean. Etait-ce là encore une mise en scène destinée à m’abuser ? Mais dans ce cas, pourquoi ne pas m’arrêter simplement ? Comme je tournais en rond dans mon appartement, les scénarii les plus improbables se présentaient à moi. J’étais dans mon isolement comme dans un rêve où rien ne semble incongru ou inconcevable. Devenais-je paranoïaque ? On ne peut pécher par excès de prudence me répétai-je sans cesse durant ces heures sombres.

***Pour ceux désirent lire la suite de la nouvelle me contacter sur mon fb Maxime Bolasell***

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