Qui l'eût cru ?

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Je suis conteuse, slameuse nouvelliste, auteur dramatique et… depuis peu, romancière. Même si certains de mes textes sont de sombre tonalité, je suis plutôt portée à voir le bon côté et  [+]

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— Tenez, c'est lui ! Ne vous retournez pas, il doit passer devant nous pour rentrer dans son immeuble.
La voix était mauvaise, le regard fuyant et la bouche amère.
Une ombre un peu voûtée se hâta vers la porte vitrée en bredouillant ce qui pouvait, avec beaucoup d'imagination, passer pour un salut, et des pas s'engagèrent dans l'escalier. Une rafale de vent obligea les deux commères à maintenir leurs chapeaux ; une porte claqua...
— Alors, comment le trouvez-vous, ce petit voyou ?
Madame Malois haussa dédaigneusement les épaules :
— Mais... banal, comme beaucoup de petits jeunes gens de son âge.
Madame Courlus pinça davantage les lèvres et haussa les épaules :
— Croyez-moi, on entendra parler de celui-ci avant longtemps ; oui, croyez-moi : je ne me trompe jamais !
Elle détestait les jeunes gens, Madame Courlus. Ils ne l'avaient jamais regardée quand elle était jeune fille et persistaient à l'ignorer quand ils la croisaient. Pas un de ces jeunes freluquets ne lui aurait jamais proposé de lui monter ses sacs quand elle revenait de courses, et elle leur en voulait d'être obligée de leur réclamer sa priorité dans les transports en commun. Et celui-là était pire que les autres ! Un jour de verglas, alors qu'elle était tombée dans la neige, il était passé près d'elle en faisant mine de l'ignorer, sans doute pour se dispenser de l'aider à se relever. L'effort n'eût pas été surhumain, pourtant, menue comme elle était !
Elle n'était certes pas bien lourde, Madame Courlus. Ni très avenante : petite, sèche et noiraude, cheveux autrefois gras, maintenant rares, et lunettes à double foyer... Le vieux gardien de la cité, Monsieur Maillet, un soir où il était un peu gris s'était arrêté près d'elle pour lui proposer un emploi d'épouvantail dans l'exploitation agricole de son frère, en province. Toute la cité, « officiellement » outrée par de tels propos avait bien ri.
Surpris par le courant d'air, le jeune Maurice Luthier, s'était senti très contrarié quand la porte lui avait échappé des mains et s'était refermée avec violence. Tout le monde avait dû entendre le vacarme, et les deux vieilles biques devant l'immeuble allaient avoir un nouveau motif de critique. Il alla à sa fenêtre et s'apprêtait à soulever le rideau quand il s'aperçut que l'une des deux commères, la plus moche, la plus vieille, regardait dans sa direction en hochant la tête.
Quelle sorcière !
Elle affichait un tel mépris, quand il passait près d'elle qu'il cherchait toujours à l'éviter. Mais elle semblait prendre un malin plaisir à se placer sur son chemin. Il devrait peut-être lui dire une fois pour toutes ce qu'il pensait d'elle. Elle serait choquée, furieuse, mais cesserait peut-être de le harceler. Il l'aurait volontiers aidée à transporter ses ridicules cabas, généralement pleins, mais il était d'un naturel timide et elle n'avait rien fait pour encourager ses velléités de services. Ainsi, un jour, alors qu'il s'approchait d'elle pour lui offrir son aide, elle avait eu un mouvement de recul et avait serré contre elle son petit sac. Stupide ! Que s'imaginait-elle ? Dire qu'il avait eu presque pitié d'elle, l'hiver précédent quand elle avait glissé et s'était étalée sur le trottoir. Elle avait l'air si humiliée qu'il avait jugé plus charitable d'ignorer la scène et de poursuivre son chemin comme s'il n'avait pas vu l'incident.
Maurice appuya tristement son front contre le carreau, à travers le mince tissu de voile de nylon.
Les deux vieilles femmes se séparaient en resserrant frileusement leurs pelisses de fourrure synthétique sur leurs épaules maigres.
Ces deux pipelettes avaient-elles vraiment été des petites filles comme celles qu'il voyait jouer au jardin public en face de son bureau ? Avaient-elles vraiment été de jeunes filles timides ou enjouées, sauvages ou hardies comme celles qu'il côtoyait régulièrement, qui lui faisaient bouillir le sang et lui mettaient la sueur au front ? Cela lui paraissait impossible !
Et moi, se demanda-t-il en regardant l'ombre s'étendre sur la cité, quel vieux monsieur vais-je devenir ?
Il ouvrit sa fenêtre pour rafraîchir ses joues brûlantes.
Le froid était vif, mais il ne gelait pas, et il n'y avait pas de brouillard. Peut-être neigerait-il bientôt.
Maurice aimait la neige. Elle lui faisait penser à la barbe à papa que sa mère lui achetait autrefois quand elle l'emmenait dans les fêtes foraines.
Oui, il l'aimait, la neige !
Il l'aimait bien blanche, à l'aube, quand elle forme un épais matelas encore inviolé. Elle ne restait jamais longtemps ainsi, hélas. La cité était trop peuplée et elle ne tardait pas à se creuser sous les pas de travailleurs, et à présenter d'horribles traînées brunes dès que les enfants venaient y frotter leurs godillots malpropres.
Que lui arriverait-il s'il se laissait tomber sur elle de son troisième étage ? Amortirait-elle sa chute ? Se blesserait-il ? Non ! Elle serait douce, épaisse, accueillante comme un lit... Il resterait étendu de tout son long, le visage enfoui dans cette ouate moelleuse et immaculée.
Le jeune homme leva le nez vers le mince croissant de lune qui émergeait d'une déchirure du plafond nuageux. Les nuages aussi devaient être doux et parfumés ; comme de la mousse à raser.
Pourvu que l'aube ne soit pas trop brumeuse ! pensa-t-il soudain avec une certaine appréhension.
Le brouillard était sans doute son fantasme le plus obsédant, celui qu'il craignait le plus. Il avait dû se maîtriser plusieurs fois pour s'empêcher d'envoyer sa voiture dans ce mur caoutchouteux contre lequel il aurait aimé rebondir. Il avait été bien près de le faire, l'hiver précédent, grisé par l'atmosphère irréelle d'une matinée blanche et silencieuse. Il zigzaguait en chantonnant et allait foncer sur le bas-côté quand une série de coups de klaxon l'avait forcé à se remettre sagement sur sa travée. L'automobiliste qui le suivait l'avait alors doublé, l'air furieux et l'index collé à la tempe.
Ça l'avait troublé...
Était-il fou, lui, l'enfant gâté de ce couple désuni qui se l'était longtemps arraché avant qu'il ne décidât de vivre « sa » vie et de mettre père et mère d'accord en plaçant cinq cents kilomètres entre eux et lui ? Était-il fou d'avoir de telles idées ? Les autres gens n'en avaient-ils pas de semblables ?
D'ailleurs, des idées, il en avait de pires qui lui traversaient fréquemment la tête et le remplissaient de honte. Ainsi, il aurait aimé savoir quel effet cela faisait de rentrer de toute la vitesse d'un véhicule automobile dans un corps humain, un corps tendre fait de chair et d'os, un corps humain mal protégé par de fines enveloppes de peau et de chiffon... Était-ce mou, un corps contre lequel on se précipitait ainsi ? Cela faisait-il vraiment beaucoup de sang ? Beaucoup de souffrances ? Beaucoup de larmes ?
Maurice interrompit l'abominable vision en se précipitant dans la salle de bain. Il se passa le visage sous l'eau glacée et se mit à pleurer. Oui, il devenait sans doute fou. La solitude, peut-être ? Le manque de communication avec ses semblables ?
Il était si sauvage et ses réactions étaient si imprévisibles qu'il avait découragé tous ses collègues de travail qui ne lui reconnaissaient que deux qualités : son perfectionnisme et sa grande disponibilité. Maurice travaillait vite et bien ; il était toujours d'accord pour prendre les permanences que personne ne voulait assurer à l'agence. Pour le reste, on le tenait plutôt à l'écart.
Le jeune homme alla s'étendre sur son lit et s'endormit presque aussitôt.

Quelques flocons de neige voltigèrent bientôt dans le ciel, et quelques-uns, passant par la fenêtre laissée ouverte, vinrent mourir sur le radiateur brûlant.

Quand Maurice se réveilla, le lendemain, tout était gris pâle. Le brouillard était tombé sur la cité et formait, avec l'épais tapis de neige qui s'était constitué pendant la nuit, une masse indistincte. C'est donc avec un sentiment de joie fiévreuse teintée de crainte que le jeune homme s'installa au volant de sa R5 presque neuve.
Il ne voyait pas à vingt pas devant sa voiture.
La bretelle d'autoroute, étant malaisée à rejoindre, il s'engagea à faible allure sur la départementale en direction de Paris et s'enfonça dans l'épaisseur cotonneuse qui se referma sur lui...
Il roulait depuis une demi-heure et son vertige criminel, voluptueux et malsain l'avait à nouveau saisi quand, plus rapide que l'éclair, la vision d'une petite ombre furtive qui traversait devant lui le fit frémir. Un petit corps tendre d'enfant tout doux, tout fragile dans son enveloppe inefficace de peau et de chiffon. Un petit corps de chair, d'os et de sang...
Maurice tremblait d'énervement...
Il entrevit un mur de clôture, une borne kilométrique, un arbre... Il lui sembla voir un pantin écartelé voltiger devant lui, et des millions d'étoiles rouges envahir son champ visuel... Ses maxillaires étaient douloureusement contractés, ainsi que ses mains sur le volant.

— Tiens ! Qu'est-ce que je vous disais, hier ? triompha Madame Courlus en attirant l'attention de son amie vers le car de police qui s'était arrêté à quelques mètres d'elles et laissait descendre un Maurice pâle et échevelé. Avec la tête qu'il a, il a dû en faire de belles ! Un assassin ! Et ça ne doit pas être son premier coup ! Dieu sait ce qu'« ils » vont trouver en perquisitionnant chez lui !
Le ricanement de la mégère se figea cependant : l'un des deux fonctionnaires saluait militairement le « voyou » tandis que l'autre le gratifiait de quelques tapes amicales sur l'épaule.
Les deux femmes se regardèrent avec une stupéfaction outrée...
Ce n'est que le lendemain qu'un entrefilet dans le journal leur apprit qu'un jeune homme aux réflexes et au sang-froid extraordinaires avait réussi, au péril de sa propre vie, à éviter un adolescent qui traversait bien imprudemment la route verglacée.
Qui l'eût cru ?...
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Phil BOTTLE · il y a
Ne juge pas, si tu ne veux pas être jugé! L'habit ne fait pas le moine! Quand tu montre quelqu'un de ton index, tes quatre autres doigts te regardent! ... j'en passe et des meilleurs... Un héros, et absence de vraie héroïne! Mais tout de même, de la neige, de la blanche, moi je ne veux pas médire mais enfin... je trouve cela louche. D'habitude, c'est à la petite cuillère, non?
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Joëlle Brethes · il y a
Mon héros ignorait qu'il en était un ;)
Quant aux deux langues de vipère qui déversent leur noires pensées à la louche car elles ignorent l'usage de la petite cuiller, il vaut mieux les ignorer.
Merci à vous, en tout cas, Phil, de ne pas avoir ignoré ma page que vous êtes en train de parcourir consciencieusement !!! 😊💖

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Phil BOTTLE · il y a
Consciencieusement et avec un plaisir non dissimulé.
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Liline · il y a
La communication... ou plutôt son manque. Chacun(e) dans sa bulle. Bonne fin mais les commères ont-elles changé ? Bisous de Liline
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Joëlle Brethes · il y a
Bonne question concernant les commères. Je suppose qu'elles doivent considérer Maurice comme une sorte de "Dr Jekyll et Mr Hyde" dont il faut encore plus se méfier ! ;)
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Brigitte Bardou · il y a
Je ne sais pas comment j’ai fait pour passer à côté de cette nouvelle...
Oui, c’est un bon gars Maurice mais c’est quand même pas tout net dans sa tête. Faut que tu le surveilles de près, Joëlle ! Quant aux cancanières on a tous les mêmes à deux pas de chez nous.
Bravo Joëlle ! C’est un très bon texte avec une chute inattendue qui fait du bien...

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Joëlle Brethes · il y a
Ca nous console, lui et moi, de ne pas avoir eu les honneurs de la finale ;) Merci, Brigitte. Bonne soirée et à +
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Le combat intérieur de ce Maurice m'a laissé K.O
Bravo!

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Joëlle Brethes · il y a
J'espère, Jean-Pierre, que vous vous en remettrez ! En tout cas, merci d'être passé ! Bon week-end :)
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Ombrage lafanelle · il y a
Un texte qui dénonce les jugements hâtifs que l'on a les uns sur les autres, les raccourcis de penser quand on voit quelqu'un pour la première fois, mais également les parts sombres qui dorment en chacun d'entre nous et qui ne seront jamais prêtes à se réveiller. Très beau texte bravo
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Joëlle Brethes · il y a
C'est très gentil, merci, Ombrage ! Bises :)
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Adrien Voegtlin · il y a
Faut-il vraiment se fier aux apparences et écouter les cancans des commères ?
Très bon texte avec une fin qui ragaillardit et qui peut-être abasourdit les cancanières.

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Joëlle Brethes · il y a
Les cancanière n'en sont toujours pas revenues, en effet ! ;) Merci, Adrien. Bonne journée et à +
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Il suffit d’un rien pour que naisse un malentendu, ambiance si bien rendue !
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Joëlle Brethes · il y a
Merci Marie-Solange !...
Certaines personnes sont, hélas, très douées pour voir le mal partout en sautant à pieds joints sur le plus ténu des "indices"... Bises :)

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Cali Mero · il y a
Zut!, je n'avais pas vu que j'avais voté. J'ai relu, et l'incompréhension quand il n'y a pas de communication entre les personnes, surtout avec la différence d'âge, mais pas que...Ce brave garçon Maurice avec bien trop des idées noires, trop seul, trop perfectionniste, trop timide et qui manque d'amis.
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Joëlle Brethes · il y a
Hihihi... ça fait même longtemps que tu as soutenu ce texte !!! Tu étais parmi mes premiers (é)lecteurs ! Maurice et moi apprécions ce deuxième passage sur cette page et te disons... à bientôt pour le 3ème ;)
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Aubry Françon · il y a
Que de malentendus, de non-dits, de fausses idées dans les relations inter-générationnelles voire inter-humaines tout court. Merci pour ce récit !
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Joëlle Brethes · il y a
Merci à vous, Françon :) Maurice et moi avons apprécié votre passage :) Bonne journée et à +
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Marie Quinio · il y a
Ah les jeunes, les jeunes... y'a plus d'jeunesse et qu'est-ce qu'ils sont malpolis, y'a plus de politesse et y'a plus de saison... mais où qu'on va, où qu'on va !!? ;) sympa de te retrouver Joëlle
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Joëlle Brethes · il y a
Mes deux vieilles harpies qui t'ont lue au premier degré m'ont lancé un regard insolent tandis que mon Maurice nous a adressé un clin d'œil plein d'une assurance toute neuve ! Merci, Marie et à + :)

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