Quête spirituelle

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Lauréat
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Pourquoi on a aimé ?

Vous ne priez pas assez Saint-Antoine de Padoue, c'est clair. Vous devriez pourtant... Il peut faire des miracles ! Si vous perdez votre doigt, pa

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J'ai grandi dans une maison où toutes les pièces, hormis la salle de bain, étaient équipées de bibliothèques. Chez-nous on ne pouvait pas échapper à la lecture : l'ennui était même un vice  [+]

Image de Automne 19

Sur mes deux genoux, je priais. Je priais tous les saints, dont un en particulier : saint Antoine de Padoue.

« Saint Antoine de Padoue, vous qui retrouvez tout, aidez-moi à retrouver ce que j’ai perdu. ».

Je n’ai pas l’habitude de prier pour quémander, je trouve que ça tient plus de l’animisme que de la religion catholique. A-t-on idée d’aller négocier avec les forces supérieures ? Un job contre dix Pater ! Non, ce n’est pas pour moi. Mais je prie souvent, pour remercier ou pour engager une conversation avec mon interlocuteur peu loquace. Des fois, je l’accuse, je lui fais des procès, il ne se défend pas, c’est facile. De manière générale, je suis reconnaissante pour une réussite, pour une belle journée, pour ma santé.

Pourtant je me suis mise sur mes deux genoux, sur le sol bétonné encombré de vieux bois et tapissé de crasse, et j’ai prié comme je n’ai jamais prié avant.

« Saint Antoine de Padoue, vous qui retrouvez tout, aidez-moi à retrouver ce que j’ai perdu. »

Enfin, « ce que le Monsieur a perdu », j’ai corrigé mentalement.

Mon uniforme, qui sentait encore ce matin la lessive, l’ordre et la bonne volonté, était à présent sale et cendré par la poussière.

— De quel côté il dit qu’il a sauté ? ai-je demandé à mon chef par l’entrebâillement de la porte du garage.
— Il l’a vu partir sur sa gauche.

Je me suis remise à chercher, mais j’étais un peu distraite. Je me suis rappelé, comme un mantra, pourquoi j’avais signé pour cinq ans chez les pompiers :

1. Pour ne plus me sentir inutile.

2. Pour savoir ce que j’avais dans le ventre – à ce sujet, j’ai eu ma réponse : vous, moi, eux, on a que de la viande à l’intérieur.

3. Pour me sentir plus près de Dieu.

Et c’est comme cela que je me suis retrouvée sur mes genoux, à quatre pattes, à prier, et prier de plus en plus fort chaque minute qui passait et dévorait ce petit bout de chair.

J’ai examiné de près la scie circulaire qui avait tranché le doigt : bricolée sur une table de fortune, un tuyau d’aspirateur était accroché à la sortie de la lame aux dents acérées. J’ai dévissé l’appareil pour inspecter le tube jusqu’au ventre de la bête qui avait avalé la sciure. Rien. J’ai ensuite suivi du regard quelques petites tâches sur l’établi, il était moucheté de sang. En levant les yeux, j’ai retrouvé d’autres éclaboussures rouges semblables, là où avait sûrement rebondi le pouce. J’étais de nouveau sur les rotules, je passai à contrecœur en position à plat ventre pour farfouiller dans le capharnaüm de l’atelier.

Depuis que je suis sapeur pompier, plus rien ne me choque, à part la saleté chez les gens. On ne s’imagine pas la saleté dans laquelle vivent nos voisins derrière leurs portes closes. Souvent, ils sont sales eux-mêmes, comme s’ils avaient fait corps avec cet écosystème fongique. Ils s’y abandonnent autant qu’ils le nourrissent.

Dans un nuage de poussière opaque et gras, j’ai encore remué vis, bouts de tuyaux cassés, et autres ficelles effilochées en espérant trouver dans cette casse domestique la pièce manquante à mon puzzle humain qui attendait depuis trop longtemps dans l’ambulance.

« Saint Antoine de Padoue, rendez-moi le pouce du Monsieur. »

Là, j’ai commencé à m’énerver sérieusement. J’étais seule et je marmonnais, peut-être que le message passerait mieux à voix haute. C’était de l’injustice. Mon père m’a raconté qu’avec un ami, ils avaient visité une église de bord de route. De celles qui n’ont plus d’ouailles, mais font œuvre de sanctuaire aux croûtes d’artistes obscurs. Souvent on y croise des scènes de plus en plus mystiques à mesure qu’on les oublie. Son ami avait perdu son portefeuille. Mon père lui conseille de prier : « Demande à saint Antoine de Padoue, tu vas le retrouver. » Comme il était moins adepte de saint Antoine que de saint Thomas, le gars n’a pas voulu prier. Mon père – de la trempe des bons samaritains – s’acquitte de la tâche. Une demi-heure plus tard, alors que tout espoir semble perdu, une dame – sûrement l’âme responsable d’entretenir la flamme des cierges –, leur court après en brandissant ledit portefeuille. Mon père m’a raconté l’anecdote, convaincu d’avoir fait la démonstration de la toute-puissance divine.

« C’est triste, ai-je pensé. Les saints sont si peu sollicités qu’ils font du zèle pour un portefeuille. »

Vous comprendrez que j’étais indignée. Si saint Antoine de Padoue devait intervenir, c’était pour un pouce sectionné, pas pour une carte bancaire.

En soulevant une boîte remplie de boulons, j’ai sursauté. La quincaillerie s’est répandue avec un bruit de vaisselle cassée.

— Tu l’as trouvé ?
— Une araignée.

Mon chef a levé les yeux au ciel.

— Elle était velue.

J’ai maudit ce garage bordélique et toutes les horreurs que j’avais dénichées au sol. Le pouce de notre bon Monsieur restait porté disparu. Mon autre collègue m’a rejoint et a fait mine de chercher à son tour. Je voyais bien qu’il avait perdu la foi. Il avait reposé le kit « section de membre » ce qui ne laissait rien augurer de bon. Il tapotait de la pointe de ses rangers les caisses de vieux robinets en laiton. Une collection de clés rouillées était à moitié recouverte de croquettes attaquées, elles aussi, par un velours de crasse ou une quelconque maladie de l’abandon et de la négligence.

— Si on le retrouve maintenant, je ne sais pas si ça vaudra la peine, m’a-t-il dit sur le ton de la conversation en repoussant distraitement la gamelle du chien.
— Quand même… Ça va pas faire propre si le gars revient bricoler et qu’il le retrouve. Ou alors, imagine : il a perdu son doigt pour de bon, il est là quelque part qui pourrit et qui sent de plus en plus fort, mais impossible de mettre la main dessus. T’aimerais sentir ton doigt mort qui traîne dans la pièce comme un fantôme ?

Il s’est gratté la tête en soupirant. Je suis retournée à mon inspection méthodique des lieux. Je donnais l’impression d’être un expert de la Crim', alors que je me sentais comme ce que j’étais : un sapeur pompier débutant complètement impuissant. La femme du vieux est entrée.

— Alors vous l’avez ?
— On cherche, a répondu mon collègue en agitant une boîte qui traînait par là.

C’est à ce moment que je l’ai aperçu. Un ongle, trop long et un peu noir au bout, accroché à un pouce, lui-même accroché à rien. Mis à part l’ongle, le morceau était très sain. Il n’y avait pas la moindre trace de sang. Il était posé entre deux caissettes en bois, en toute simplicité. J’ai eu comme un blanc : j’avais beau chercher un pouce, ça vous fait quand même quelque chose de tomber nez à nez avec un doigt.

« Loulou ! Loulou dehors ! »

Je n’ai rien vu venir, le labrador couleur crème s’est glissé là où mon bras tendu essayait d’attraper le membre. Il a déniché sa proie. En s’extirpant hors des décombres, il m’a renversée sur mes fesses. Je l’ai aussitôt saisi par le collier, mais il a jeté sa tête en arrière avec un bruit humide et sourd de la mâchoire : « CLOPF ! » Loulou avait avalé un bout de son maître.

La dame a eu un hoquet. Elle a plaqué ses deux mains sur sa bouche. Peut-être par surprise, sûrement parce qu’elle a vomi un peu. Le chien et le pouce sont sortis du garage en trottinant. Il n’y avait plus rien à faire ici.

Dans l’ambulance, il a fallu donner la nouvelle à notre victime. Ce doit être étrange, en quelques minutes, de se mettre à parler d’un bout de vous-même comme s’il vous avait quitté de son propre chef. J’étais curieuse de savoir ce que ça faisait, mais je n’ai pas fait de commentaire, la séparation était trop récente.

Je m’y suis prise comme dans les films lorsque le médecin annonce la mort d’un proche :

— On a fait tout ce qu’on a pu Monsieur, mais c’est votre chien qui l’a eu le premier.

Il a acquiescé, ému, puis il a souri en serrant contre lui sa main qui ressemblait à une poupée de chiffon blanc à l’exception de quelques taches de sang noir.

— Vous savez, les labradors sont de sacrés compagnons, m’a-t-il dit.

Foutu pour foutu, il devait se dire qu’il valait mieux que son doigt traîne dans son chien plutôt que n’importe où. J’ai trouvé cette idée obscène, à bien des égards, et je l’ai chassée de mon esprit.

— J’ai été menuisier toute ma vie, pas une blessure. Et voilà qu’à 80 ans, c’est la boulette.

De boulette, je me suis fait la remarque que la coupure était bien nette et la plaie avait été compressée à temps, ça avait l’aspect d’une jolie tranche de bifteck de chez le boucher. J’ai trouvé ça « mignon ». Bizarrement. J’ai compris le mignon dans le sens de « filet mignon », cette chair rose qui procure la satisfaction du travail bien réalisé, loin de l’anarchie des films d’hémoglobine. C’était une belle amputation.

— J’ai un ancien collègue qui s’est fait mettre un orteil à la place, remarqua-t-il rêveur. Vous pensez qu’ils vont me mettre un orteil ? Ma femme trouve que j’ai de jolis pieds pour un homme. 

Faire le poirier, quand on a un orteil à la main, c’est un peu de la triche. Vu l’âge de ma victime, il était exclu que je lui fasse part de ces considérations qui me venaient tout naturellement, j’ai donc répondu :

— Des gens se font bien greffer leurs fesses sur le visage.
— Où va le monde ?

Nous avons fait quelques kilomètres en silence, il caressait distraitement son bandage.

— La douleur progresse ?
— Non non, ça me lance un peu, c’est tout…

Je l’ai quand même couvert parce qu’il était gris et qu’il tremblait un peu. Je savais que c’était moins la douleur que la dignité blessée : il avait tout de même perdu le sacro-pouce opposable. Au bout d’un moment, il a eu un petit rire satisfait.

— Une vie entière comme menuisier et aucune blessure. Moi qui avais peur que ça fasse mal… Finalement, ça s’est bien passé.

Je l’ai félicité, parce qu’il méritait bien ça :

— Votre petite scie circulaire, elle marche bien, c’est une belle tranche.
— Je l’ai bricolée comme ça…

Il était modeste en plus.

Finalement, la section était propre, il ne souffrait pas, il avait passé l’âge de faire du pouce le long de la route et le chien avait bien mangé. Il y a toujours de quoi être reconnaissant.

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Vous ne priez pas assez Saint-Antoine de Padoue, c'est clair. Vous devriez pourtant... Il peut faire des miracles ! Si vous perdez votre doigt, pa

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François Paul · il y a
Manier l'humour noir a ce rythme c'est un talent. Un très bon moment de lecture. Bon grand prix.
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Tili Meddifreno · il y a
Merci d'avoir pris le temps de lire une deuxième nouvelle François. Contente que vous ayez passé un bon moment !
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Ozias Eleke · il y a
Mes félicitations Tili. J'ai adoré vous lire.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Tili, je vous soutiens avec ma voix :) - bien que trop tard.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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D Rd · il y a
Très bonne histoire, bravo à vous !
Si vous souhaitez me lire en retour
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/presence-26

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Ma Pomme Plumée · il y a
Une bonne histoire, très bien écrite, et drôle avec ça ! (j'ai ri à plusieurs reprises en vous lisant, et ça ne m'arrive pas souvent) Merci pour ce chouette moment
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Tili Meddifreno · il y a
Très contente d'avoir fait rire. Au moins ça a suscité quelque chose.
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Fab Vincent-Galtié · il y a
Bien mené. Un très bon moment de lecture, merci !
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Tili Meddifreno · il y a
De rien ! Je suis bien contente que ça vous plaise.
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Chantane P. · il y a
Beaucoup d'humour!
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Tili Meddifreno · il y a
Merci Chantane ! (humour d'incomprise, on me trouve un peu trop sordide, alors je prends le compliment !)
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Sam Delazzi · il y a
J'ai beaucoup rigolé ! Pour la petite histoire, mon grand père a perdu son pouce de cette façon, mais il l'a ramassé et quand il a été voir la voisine en lui demandant de l'emmener à l'hôpital en lui montrant son pouce dans un chiffon, elle s'est évanoui, du coup c'est un autre voisin qui l'a emmené, mais à l'époque, la réparation n'existait pas, les docteurs lui ont demandé si il voulait l'emmener, mon grand père énervé à répondu " qu'est ce que vous voulez que j'en fasse ! "
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Tili Meddifreno · il y a
C'est vrai que ça fait un drôle de souvenir à ramener chez soi... Les docteurs de l'époque avaient visiblement aussi moins de tact ! Merci pour votre gentil message.
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Plumette P · il y a
Beaucoup d'humour pour cette petite histoire fort bien écrite. je me suis régalée, mais autant que le chien!
la chute est remarquable!

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Gisny delavalle · il y a
je ne regrette pas de l'avoir lu jusqu'à la fin. Ce que je ne fais pas toujours quand le texte est long. Bonne chance à vous.

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