Question de peau

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Lauréat
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Pourquoi on a aimé ?

Question de peau, de désir, d’attraction… Ou bien de possession, de pouvoir ? Un texte déroutant, captivant et même amusant. Le tout porté pa

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Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de  [+]

Image de Hiver 2021
Lorsque Carine m’a quitté, cela a été pour moi une véritable catastrophe, un éboulement, un raz de marée, l’armageddon, le pire des lendemains de cuite. Je me suis retrouvé nu, désarmé comme un nourisson, sans même assez de force pour pleurer.
Ah pour ça, je n’ai rien vu venir. Avec Carine, nous ne nous disputions jamais ou presque. Jusqu’à la fin, elle est restée d’une constante douceur à mon égard. Le jour de son déménagement, pour le domicile de son nouvel amant, elle m’affublait encore du surnom affectueux qu’elle avait choisi pour me désigner. J’étais d’autant plus affligé de m’entendre nommer avec tant de gentillesse. J’aurais préféré une franche engueulade, des cris, un accès de haine, au moins une trace de rancœur, cela m’eût aidé à tourner la page. Mais être relégué à l’égal d’un nounours en peluche, qu’une adolescente embrasse avec nostalgie avant de courir vers des amours plus charnels, me brisait le cœur.
Mais que voulez-vous, Carine n’avait rien à me reprocher. J’avais beau la harceler de questions quant à mes insuffisances et autres indignités, elle m’assurait qu’elle ne me reconnaissait aucun tort. J’avais toujours été un compagnon doux et attentif. Elle ne se plaignait de rien.
Elle n’y pouvait rien. Moi, non plus. Entre elle et ce type, cela avait été le coup de foudre. Une attirance invisible, qu’il eût été, selon ses dires, bien inutile de contrarier.
« C’est une question de peau, on n’y peut rien », m’a-t-elle asséné en guise d’explication conclusive.
Une question de peau ! Comme si la mienne était couverte de pustules ou de poils disgracieux. Je l’ai douce comme un bébé. Décidemment, rien de devait m’être épargné.
Pour bien faire, Carine m’a laissé entendre qu’elle avait enfin connu la satisfaction physique avec son nouveau Jules. Question d’épiderme, là aussi sans doute.
Il est vrai qu’entre nous, l’explosion des sens n’avait jamais été à l’ordre du jour. Même au temps des premiers enthousiasmes. Pourtant, nous nous entendions bien. Les mêmes goûts, musicaux, cinématographiques ou simplement esthétiques. Sans compter notre appétit commun pour la science. Nous étions tous les deux chercheurs en neurosciences. Nos recherches étaient complémentaires et en rien concurrentielles. Tout nous disposait à connaître l’extase sexuelle.
Pourtant, Carine ne s’est jamais véritablement enthousiasmée dans mes bras. J’ai eu beau consulter des ouvrages spécialisés, expérimenter des techniques savantes pour réchauffer sa libido, je ne suis jamais parvenu à la sortir de sa torpeur. À force d’épuisement, j’ai même fini par me convaincre de son indifférence pour la chose. Après tout, cela ne me gênait guère. Carine se concédait sans réticence. C’était déjà ça. J’étais un peu, pour elle, comme le chat qu’on laisse ronronner près de soi même s’il fait un bruit de tous les diables. On ne le chasse pas. Il est si mignon. Carine usait de la même patience à mon égard. Au cours de nos conjonctions, elle me caressait la tête comme elle l’eût fait à un animal de compagnie. J’étais son joujou, c’est d’ailleurs comme cela qu’elle m’appelait dans l’intimité. Joujou !
Avant qu’elle ne referme définitivement la porte derrière elle, j’ai eu droit à un dernier sourire de compassion.
— Si tu te sens vraiment mal, tu peux m’appeler. Je ne te répondrai peut-être pas tout de suite, mais je te rappellerai. Au revoir joujou !

Je crois bien que j’ai pleuré deux jours de suite. Même dans mon sommeil, je ne devais pas m’arrêter car, au réveil, j’avais toujours les yeux mouillés. J’ai souffert comme jamais auparavant, mais je n’ai pas appelé Carine. Joujou n’a pas miaulé pour attendrir sa maîtresse infidèle. J’avais ma fierté tout de même. Et puis, j’étais vexé d’être considéré comme un petit être fragile. Une bestiole innocente et sans défense. Une sourde colère montait en moi. Elle m’a bien aidé d’ailleurs à sortir de l’ornière.
J’ai fini par guérir.

Attention, cela ne s’est pas fait sans douleur. J’en ai tout de même bien bavé. Mais enfin, j’ai fini par réintégrer le marché de la séduction. Cela m’a demandé un grand effort car la drague n’a jamais été mon fort. Bien sûr, il y avait bien eu mon histoire avec Carine, mais je ne pouvais, en l’occasion, me décerner aucun mérite, c’est elle qui avait tout fait. A l’époque, ma timidité et mes maladresses la divertissaient de ses habituels courtisans plus habiles. Notre amitié s’est muée naturellement en douce passion. En très douce passion de son côté. Je me demande même si elle ne m’a jamais considéré autrement qu’un copain ou, comme je l’ai déjà dit, un animal de compagnie.
Cette fois, je ne pouvais pas compter sur une telle aubaine. Je me rendais bien compte que si je restais inactif, je finirais mes jours seul. Les femmes ne se jetaient pas sur moi. C’était un fait incontestable. J’avais beau faire des efforts vestimentaires, me démener en salle de musculation, soigner mes lectures, aucune ne faisait le premier pas. Je devais forcément aller contre ma nature. Surtout que le cheptel disponible s’était beaucoup réduit en vingt ans. Les femmes de mon âge étaient souvent en couple ou définitivement déçues par les hommes. L’affaire se présentait bien mal.
J’ai puisé sur internet des dizaines de conseils sur les techniques de séduction, j’ai même acheté plusieurs ouvrages sur le sujet, puis je me suis lancé. Chaque jour, je m’efforçais de conquérir les grâces des célibataires de mon entourage. Je n’ai jamais obtenu mieux que des sourires amusés. Le plus souvent, je me faisais rembarrer poliment. Si j’insistais, je ne manquais pas de récolter quelques paroles amères. J’avais beau m’appliquer à respecter les consignes, le résultat n’était jamais celui que les différents auteurs laissaient espérer. J’ai fini par laisser tomber les conseilleurs, tout cela était de la publicité mensongère. La séduction n’était pas affaire de technique, j’en étais maintenant convaincu. Tout devait se faire naturellement.
J’en suis venu à la conclusion que je n’avais qu’une stratégie à suivre : multiplier les occasions de rencontre. C’était mathématique, je finirai bien par trouver celle qui me correspondrait. Je n’aurais alors rien à faire. L’accord des âmes se ferait de lui-même. Il fallait juste aider le hasard. Bien sûr, si je réduisais mon terrain de chasse aux secrétaires du labo et aux serveuses de bar, je ne me donnais pas toutes les chances de rencontrer l’âme sœur.
En esprit rationnel, mon statut de chercheur oblige, je me suis payé les services d’une agence matrimoniale. Dans ces conditions, je ne manquerai pas de rencontrer le succès. Je ne suis pas laid, ni obèse. Mes caractéristiques physiques ne pouvaient pas être un obstacle majeur. Il ne fallait pas s’inquiéter. Je devais au contraire me détendre pour montrer le meilleur de moi-même.
J’ai enchaîné plusieurs rendez-vous qui se sont tous aimablement déroulés. Mes interlocutrices ne pouvaient jouer les outragées face à mes approches malhabiles. Nous étions tous deux là pour la même chose. C’était beaucoup plus confortable.
Avec certaines, nous nous sommes revus plusieurs fois. J’ai parfois cru que l’affaire allait se conclure, mais à chaque fois, l’épisode du premier baiser ou de l’effeuillage ruinait mes espérances. C’était comme si un court-circuit se produisait dès que j’enlaçais ma promise. Tout se gelait entre nous. Le même phénomène se reproduisait comme avec Carine. Je me souvenais que nos premières conjonctions avaient été si désastreuses qu’elles avaient bien failli provoquer la fin de notre amour. Ses ultimes paroles me revenaient en mémoire : « c’est une question de peau, on n’y peut rien ».
Oui, c’était là que se trouvait le problème. Dès que je touchais une femme, elle ne pensait plus qu’à me fuir. La règle ne souffrait d’aucune exception. Pourtant, plusieurs me trouvaient à leur goût. Elles me le faisaient comprendre ou parfois allaient jusqu’à me le dire. Mes yeux bleus remportaient les meilleurs suffrages. Cela ne les rendait pas plus disposées à mes caresses. Pourtant, je me lavais soigneusement, je me parfumais avec les meilleures essences, ma peau elle-même était saine et presque aussi douce que celle d’un nouveau-né.
Quelque chose émanait de moi qui contrecarrait le désir féminin. J’ai exploré la littérature sur le sujet, mais je n’ai rien trouvé que ces fameuses phéromones. Mais après tout, ne fallait-il pas renverser l’hypothèse ? Plutôt que soupçonner quelque odeur désagréable ou onde négative, ne pouvait-on envisager une stérilité olfactive et magnétique de mon épiderme. Il n’émettait peut-être rien de ce qu’il fallait pour alimenter le consentement de mes compagnes. C’est en tout cas à cette conclusion que je me suis rendu. La suite a montré la pertinence de mon intuition.
Ma spécialité professionnelle me prédisposait tout particulièrement à trouver la solution de mon problème. J’y ai tout de même consacré tout mon temps libre pendant de longs mois. En même temps, je n’avais rien de mieux à faire. Les soirées à faire le joli cœur pour ne pas aboutir au moindre accouplement, je n’en voulais plus. Il me fallait désormais jouer à coup sûr.
Vous me croirez ou non, mais à force d’acharnement, mes recherches ont abouti à la mise au point d’un minuscule boîtier électronique que je dissimulais derrière une oreille par le moyen d’un piercing plutôt élégant. Il était connecté en Bluetooth à mon téléphone portable. À l’aide d’une application de mon cru, je pouvais ainsi commander à mon cerveau d’émettre un mélange d’odeurs et d’ondes à ultra fréquences censées m’aliéner les individus de l’autre sexe. Je pouvais moduler l’intensité des effets selon mon humeur et ma disponibilité sexuelle. Il me fallait tout de même des instants de pause ou de tendresse. Je ne suis pas une bête. Et puis, je ne tenais pas à déclencher la passion des laiderons ou briser des couples au risque de quelques mauvais coups. Je n’ai jamais été très courageux.
La réalisation et la mise au point de mon prototype m’a coûté une petite fortune. Mais quand on veut aimer, on ne compte pas. Et j’avais soif d’amour comme un escargot rêve d’eau dans le désert.
Quand Anna, ma collègue de labo, m’a vu arriver avec mon piercing, elle n’a pas manqué de me brocarder. Je m’y attendais. Elle n’avait jamais été très tendre avec moi. Je l’appréciais pour ses compétences, elle m’était un complément indéniable, mais je la craignais un peu. Jamais je ne m’étais risqué à la courtiser même si elle était plutôt bien faite de sa personne. Je n’étais assurément pas son type. Sur ce point, aucun doute n’était possible.
C’est précisément pour cette raison que j’ai décidé de tester mon invention sur elle. Une adversaire plus redoutable, je n’en pouvais pas trouver.
J’ai profité d’une de ses pauses cigarette pour déclencher l’expérience. Le curseur était au quart de la puissance, mais j’espérais un résultat visible.
Je n’ai pas été déçu.

Quand elle s’est glissée dans mon dos, j’ai d’abord cru que c’était par curiosité. J’étais occupé à analyser le scan d’un cerveau en phase de sommeil profond. Une tache insolite m’alertait. J’en avais fait part à Anna car je pensais être sur le point de faire une découverte importante. Ce que je voyais sur mon écran d’ordinateur était vraiment surprenant. Le fait qu’Anna déboutonne ma chemise et caresse mon torse l’était plus encore. Quand elle s’est aventurée vers mon entrecuisse, nous touchions à l’irréalité. Anna s’était toujours montrée à mon égard d’une froideur impassible. Tout dans son attitude le disait. Je lui étais véritablement indifférent.
Cela ne l’a pas empêché, ce jour-là, de se jeter sur moi avec la frénésie d’une actrice rémunérée pour cet usage. Elle m’a véritablement dévasté. Dans son enthousiasme, elle me griffait le dos comme une bête sauvage. Son attitude m’a longtemps ravie. Je ne sentais pas la douleur. Puis, lorsqu’à mon troisième orgasme, mon désir s’est définitivement enfui, j’ai commencé à souffrir de douleurs pénibles. C’est qu’Anna s’acharnait avec trop d’impatience sur mon appendice afin de lui redonner quelque rigidité. Si le téléphone de service ne s’était pas mis à sonner, et que je n’avais pas utilisé ce prétexte pour me dégager de ma persécutrice, je crois qu’elle eût fini par m’émasculer.
Malgré ses protestations, j’ai réussi à me libérer de son emprise. Au passage, j’ai attrapé discrètement mon portable et tout en discourant avec mon interlocuteur, j’ai baissé l’intensité de mon dispositif à zéro. Je n’aurais pas dû agir avec tant de brutalité, mais j’étais en proie à la panique. Cette harpie, aux sens déréglés, me faisait trop penser à une mante religieuse. Et moi, je tenais à rester en un seul morceau.
Quand j’ai raccroché et que je me suis retourné vers elle, Anna n’avait pas du tout le même regard. Elle finissait de se rhabiller en chouinant comme une gosse. J’ai voulu la réconforter. Elle s’est mise à hurler.
— Ne m’approche pas. Qu’est-ce que tu m’as fait prendre ? Salaud ! Qu’est-ce que tu as mis dans mon café ?
J’ai voulu me défendre. Son café, elle l’avait pris au distributeur et pas un instant je ne m’étais approché du gobelet qu’elle avait d’ailleurs toujours gardé près d’elle. Ce qu’elle disait n’avait pas de sens. Cela ne l’empêchait de crier, au point d’alerter la sécurité.

Après une courte enquête, mais qui a semblé interminable à mes yeux, j’ai été absous de l’accusation de viol qu’avait lancé Anna contre moi. Je n’ai toutefois pas manqué d’être sanctionné au sein de mon organisation. Avoir une relation sexuelle dans mon labo ne faisait pas partie de mon cahier des charges. J’ai reçu un avertissement solennel et une perte de salaire. Mais, c’est surtout l’ostracisme dont j’ai été victime par la suite qui m’a le plus particulièrement meurtri. Les femmes ne voulaient plus m’adresser la parole, ni s’approcher de moi. Les hommes n’osaient pas me défendre de peur de subir une même opprobre. Certains me moquaient lourdement. Si Anna avait été véritablement consentante, comme la justice le reconnaissait, je devais être un bien mauvais coup pour provoquer à ce point sa colère. Eux n’auraient pas gâché une telle chance. Anna était si belle.
Je ne sais ce qui m’était le plus douloureux entre la haine des femmes et le mépris des hommes. Je décidai, en tout cas, de demander ma mutation. Ce n’était pas un maigre sacrifice, j’avais beaucoup travaillé pour obtenir mon poste actuel. Le labo que j’allais intégrer était beaucoup moins prestigieux. J’allais disposer d’un budget beaucoup plus resserré et entrer dans l’anonymat. Mes publications n’attireraient plus autant l’attention. J’en ai été dépité. Le seul point positif était que je serais désormais plus proche de ma famille. Cela m’aiderait à me sentir moins seul.

J’ai tenu bon quelques mois. Chaque dimanche, je mangeais chez mes parents. Ils en étaient ravis. Puis, ma misère sexuelle a fini par me peser. Je ne parvenais pas à avoir la moindre aventure. Je n’étais pourtant pas avare de courtoisies à l’égard de la gent féminine. Je courtisais même les plus repoussantes. J’obtins ainsi de solides amitiés, mais peu de coucheries. Pour ne pas dire aucune.
Vous l’avez déjà deviné, mais malgré ma première mésaventure, j’ai eu de nouveau recours à ma maudite invention. Le désespoir pousse souvent aux pires imprudences.
J’ai vite eu une vie sexuelle débridée. Je multipliais les conquêtes. Un geste du doigt sur l’écran de mon téléphone suffisait à convaincre les plus réticentes. Dans ma chambre, ce fut un défilé de beautés en tout genre. J’étais heureux comme jamais. Parfois, je n’avais pas à me lever à temps pour le déjeuner du dimanche en famille.
À la longue, j’ai appris à mieux gérer les impulsions envoyées à mon cerveau. Je pouvais ainsi calmer les ardeurs de mes partenaires tout en les maintenant dans un état d’affection suffisant à mon égard. Dans les premiers temps de mes expérimentations, les filles s’enfuyaient aussitôt l’acte accompli ou au mieux en plein milieu de la nuit. Je ne les trouvais jamais à mon réveil.
Ce qui me plaisait le mieux est que je pouvais rompre aisément avec une partenaire qui finissait par me sembler importune. Nul besoin d’explication ou d’un quelconque stratagème, j’ouvrais l’application sur mon portable et, en un mouvement du pouce, l’affaire était dans la poche, la fille partait d’elle-même, le plus souvent en s’excusant elle-même de son inconséquence. C’était vraiment pratique. Pour ça, on pouvait dire que j’étais aux anges.
Bien sûr, tout ne pouvait toujours aller aussi bien sinon je ne serais pas occupé à faire cette confession. Le bonheur se passe d’introspection.
Mon problème, ou mon tort, mais puis-je me reprocher un sentiment bien naturel, a été de tomber amoureux. Elle se nommait Julie et n’était même pas très belle. Pour la séduire, j’avais employé plusieurs semaines et m’étais infligé des impulsions d’une intensité jusqu’alors inédite. Je n’étais pas en cause. Elle avait subi un viol quelques années auparavant et en gardait un profond traumatisme.
À force d’acharnement, nous avons fini par vivre ensemble. Nous partagions heureusement des goûts communs. Les joies de la culture compensaient les exploits que nous ne faisions pas au lit. Pour obtenir la moindre copulation, je devais pousser le curseur à trois quarts ce qui m’occasionnait de fortes migraines et gâchait mon plaisir. Je n’y recourais qu’en cas d’excitation majeure.
C’était le cas ce fameux jeudi. Cela faisait trois semaines que nous n’avions rien fait. Il m’est venu l’idée saugrenue de rejoindre Julie sous la douche. Elle m’a accueilli avec des cris abominables. J’avais pourtant réglé les impulsions à un niveau élevé. Mais, je ne pouvais pas savoir que mon intrusion lui rappellerait la scène de son viol. Pour bien faire, la micro batterie de mon appareil ne tenait plus la charge. Les informations avaient été mal transmises à mon cerveau. Je n’émanais rien d’excitant.
Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que Julie m’ait quitté. Le soir même, elle est partie s’installer chez ses parents. Je n’ai jamais eu d’autre occasion de lui parler. Ni les lettres, ni les messages, rien n’y fit. Un jour où je l’attendais devant sa porte, elle m’a même menacé de porter plainte. Le souvenir de mes antécédents judiciaires m’a dissuadé de pousser plus avant mon entreprise de reconquête.
Je n’avais encore souffert à ce point car jamais je n’avais été à ce point épris d’une femme. Julie était vraiment la compagne idéale. Nous passions des heures à bavarder. Tout nous était commun. Seule la sexualité formait obstacle, mais je me rendais compte maintenant que ce n’était rien. Qu’est-ce qui m’avait pris de vouloir satisfaire à cette bête fantaisie érotique ? J’étais un imbécile. Vraiment.

Je suis resté très longtemps sans me servir de mon invention. Je n’en voyais plus l’intérêt. Aucun appareil ne pourrait me permettre d’obtenir l’amour d’une femme. Il pourrait augmenter son désir, la rendre esclave de ses sens, mais elle ne serait jamais véritablement éprise de ma personne. C’était pourtant ce que je voulais, être aimé d’une femme. Les gesticulations sexuelles ne me suffisaient plus.
J’allais finir par jeter le boîtier à la poubelle, c’était sûr. La mode des piercings était d’ailleurs presque passée. Ou plutôt, tout le monde en avait.
Puis, j’ai vu cette fille dans le métro. Une beauté surnaturelle. En plus, elle lisait un roman peu connu de Simenon. Il ne m’en fallait pas plus pour me faire perdre la tête. Non, ce n’était pas possible, je ne pouvais pas laisser passer une telle merveille. Malheureusement, la rame était bondée. Il m’était impossible de m’approcher d’elle. Je ne la quittais toutefois pas des yeux et, quand elle s’est levée pour se rendre vers la porte de sortie, je l’ai suivie. La foule était si dense que j’ai un moment cru l’avoir perdue. Enfin, je l’ai retrouvée. Je me suis démené tant que j’ai pu. Elle était maintenant à deux pas. Dans la précipitation, j’ai sorti mon téléphone et j’ai poussé le curseur de l’application à fond. Il ne s’agissait pas de rater mon coup. Cette fille devait être à moi.
J’ai tendu ma main vers mon inconnue, mais je ne suis pas parvenu à la toucher. Une armée de femmes en rut s’est précipitée vers moi. Je me suis retrouvé à terre, écrasé par cette masse humaine. Je souffrais le martyre. On m’a arraché mes vêtements et de larges bandeaux de peau. Heureusement, je me suis évanoui. Le coma m’a épargné les douleurs de l’émasculation. De véritables bêtes sauvages, je vous dis. On n’a rien retrouvé de mes parties intimes, elles ont tout dévoré.
Les forces de l’ordre ont bien dû intervenir puisque je ne suis pas mort. Enfin, pas tout à fait, mon cœur fonctionne encore, tout comme mon cerveau. Le reste non. Je suis un vrai légume. Jamais, je ne sortirai de cette chambre d’hôpital. J’ai entendu plusieurs fois les infirmiers le dire.
On ne laisse pas entrer la moindre femme, même pas ma mère. Les infirmières, quels que soient leurs états de service, ne peuvent s’approcher de moi sans se jeter sur ma presque dépouille. Je n’ai pourtant plus d’attributs masculins. Cela peut paraître incroyable, mais c’est ainsi. Mon cerveau a subi une trop forte décharge. Il ne sera pas possible de revenir en arrière. Mon corps rendra toujours les femmes folles de désir. C’est affreux.

Il y a sûrement une morale à ma mésaventure, du type qui trop embrasse mal étreint. Même si je n’en vois pas de véritablement pertinente pour l’instant, j’ai tout le temps d’y penser. Je n’ai même que cela à faire. J’espère que cela ne va pas être trop long tout de même jusqu’à ma mort.
Si, au moins, je pouvais voir un visage de femme me sourire. Mais, un tel soulagement, je ne peux plus que l’imaginer en m’aidant de mes souvenirs, et cela n’a rien à voir avec la réalité. Malheureux que je suis...
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Kruz BATEk Louya · il y a
Je me rappelle bien de ce beau texte! Mérité...

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