Quelques secondes d’éternité

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Charles, appuyé au lavabo de sa minuscule salle de bain, se fait face et contemple les vestiges de son corps, jadis si beau. Ce matin, il se reconnait un peu. Ses traits lui semblent familiers, ils lui évoquent un lointain parent, un oncle ou un cousin. La plupart du temps, ses yeux se perdent dans le tableau désolant que dessine le miroir à la recherche d'un souvenir aussi infime soit-il. Il se scrute, s'interroge, mais son appel reste trop souvent sans réponse.

Aujourd'hui est un jour « avec », « avec sa tête » pour être précis, il le sent. Il faut en profiter. Charles le sait, ces instants sont trop brefs. Alors, sans attendre l'aide-soignante, il enfile, tout seul, son pantalon, ses chaussettes puis chemise, gilet et pantoufles, à la volée, une simple formalité. Un sentiment contradictoire l'envahie alors, il est fier. Fier de si peu de choses.

Prêt à sortir de sa chambre, prêt à conquérir le monde, Charles perçoit un sentiment familier, une vague de douceur qui lui picote les profondeurs du ventre et de laquelle émergent les souvenirs lointains d'une rentrée scolaire, d'un premier flirt, la naissance d'un premier enfant, un mariage et des bribes d'instants magiques. Ces instants éphémères de mémoire sont devenus si rares, l'émotion n'en est que plus grande. D'un revers de main, il essuie le sel de ses joues, ouvre la porte qui donne sur le couloir rose et lumineux dans lequel il plonge en même temps que ses mains dans les poches de son gilet.

Tout au fond, logé dans un pli, ses doigts effleurent un papier plié en quatre. Charles est tenté de l'extraire au plus vite, mais son instinct lui souffle d'attendre d'être arrivé dans le jardin de la résidence. Tant de choses inappropriées apparaissent soudainement dans ses affaires qu'il préfère ne pas s'exposer au regard inquisiteur du personnel. Sait-on jamais.

A l'aube de ses 75 ans, se cacher pour un bout de papier est à la fois pathétique et jubilatoire. Quelle excitation, quel mystère ! Et en même temps, quelle angoisse, celle d'être déçu s'il ne s'agissait que d'un vulgaire décompte de points au tarot, ou une liste de course ramassée dans une allée ?

  • Bon sang, faites que ce soit le message d'une admiratrice secrète, ou un scandale d'Etat !

Charles se dirige sur le petit banc éloigné, souvent délaissé par les autres résidents, à l'ombre d'un vieux chêne. Il se positionne de dos, les fesses perpendiculaires aux lames de bois pour une opération délicate qui consiste à se laisser légèrement tomber en arrière tout en retenant sa chute. C'est comme cela qu'on s'assoit, passé un certain âge. Charles n'est pourtant pas si vieux mais la maladie qui le ronge, non contente de lui voler ses proches, son identité et son histoire, le dépossède aussi surement de son corps.

Une fois installé et sans manquer de scruter les alentours, Charles saisi le papier, l'expose au grand jour, puis le déplie.

Ce qu'il découvre alors le foudroie tant par sa familiarité que son improbabilité. Sous ses yeux, Charles peut lire quelques lignes rédigées de sa propre main, et datées d'il y a un mois.

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Mon cher Charles, Mon vieil ami,

Voilà des lunes que des pans entiers de ta mémoires s'affaissent, te laissant quasi nu de tout souvenir et de toute autonomie. Le temps faisant son œuvre, ta lucidité vacille et s'éteindra sous peu. Remercie ce bon Monsieur Alzheimer d'avoir mis un nom sur ton démon.

A l'heure où tu couches ces quelques mots emplis d'espoir sur un bout de papier volé, les lumières de ton esprit brillent du meilleur éclat possible. Espérons qu'il en sera de même au moment de les lire.

Ta dégradation est probablement le prix à payer pour avoir profité d'une si belle vie. Tu as eu la plus belle de femmes et les plus adorables enfants qu'un homme puisse rêver de connaître. Tes amis ont été nombreux et ta carrière sans égale. Tu as toujours veillé à être droit, juste et à l'écoute des autres. Aujourd'hui, si tu tends l'oreille, que tu lis dans les yeux de ceux qui t'aiment, tu peux percevoir la souffrance que tu leur infliges, bien malgré toi. L'oublie que tu leur imposes est une torture à laquelle tu dois mettre fin, par amour.

Sois fort, ne laisse pas le chaos les abîmer, je t'en conjure. Il est temps de mettre un terme à ton histoire avant que tu ne sois définitivement plus en mesure d'en écrire l'issue. Il faut le faire aujourd'hui ! Demain sera trop tard.

PS : Si tout se passe comme prévu, tu trouveras une pilule à la composition létale soigneusement cachée la boite à lunette, dans ton armoire.

Charles.

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De ses mains tremblantes, Charles replie le bout de papier et le garde un temps au creux de sa paume. Des pensées mal ordonnées virevoltent dans sa tête, se regroupent en certitudes et se dispersent en de nombreux petits nuages sombres de doutes. Tant de questions bouleversent le vieil homme à cet instant et cependant une certitude s'impose à lui : il est l'auteur du message et conscient de ses enjeux.

C'est à présent l'angoisse qui le saisi. Ces lignes ont été rédigées il y a un mois déjà. Combien d'occasions a-t-il manqué de les découvrir, de les comprendre, de les mettre en œuvre ? Avait-il déjà lu la lettre et l'avait-il oubliée ? Que se passerait-il s'il devait se perdre dans quelques secondes, quelques minutes ? aurait-il une nouvelle chance d'honorer ses instructions ? Aujourd'hui, serait-il le dernier instant d'une longue et riche vie ?

Pour Charles, une course contre la montre, contre le temps, la maladie, contre lui-même, vient de débuter. Un seul objectif, rejoindre sa chambre, y arriver conscient et en finir, pour les siens.

Le cœur battant à tout rompre il définit ses objectifs : d'abord se lever, puis remonter l'allée gravillonnée, rejoindre l'ascenseur, longer le couloir puis, enfin, gagner le temple du repos, peut être, éternel.

Après deux tentatives, le vieil homme parvient au point de bascule et déplie ses jambes. Il est debout et d'un pas mal assuré entreprend de rebondir d'une jambe sur l'autre en direction le bâtiment de grès rose.

  • Où se trouve la porte d'entrée déjà ?

Charles est soudainement pris d'une légère faiblesse, sa tension électrique vacille quelques secondes comme les soirs d'orage dans les maisons. Mais le jus revient.

  • Droit devant, la porte est là !

Cependant, le trouble grandit, le ciel vire au gris profond, le vent se lève sur les certitudes. Ce pourrait-il que le calme se vrille, que la tempête balaie tout ?

  • Pitié, pas maintenant ! Laissez-moi encore un peu de temps, bon sang.

Charles hâte le pas. Il arrive à la porte, saisi la poignée et l'ouvre avec détermination. Il est accueilli par des odeurs de soupe chaude et d'urine. Madame Morneville, une aide-soignante, se réjouit de le trouver là.

  • Charles ! Vous tombez bien, il est l'heure de passer à table. Suivez-moi, je vais vous installer.

Dans la tête du vieil homme, se succèdent des flocons de neiges, un grésillement, puis un noir absolu... une salle de cantine... de la neige à nouveau... des cris, des rires. Il cligne des yeux, reviens à lui.

Combien de temps s'est écoulé ? La soupe, posée devant lui, est intacte mais fume encore. L'aide-soignante l'interpelle.

  • Mangez Charles ! ça va être froid.

Il ne sent pas concerné. Qui est ce Charles à qui l'on s'adresse ?

Il met les mains dans les poches. Au contact de la lettre secrète, une idée fugitive remonte à la surface.

  • Je dois aller dans ma chambre... Je dois aller dans ma chambre... JE DOIS ALLER DANS MA CHAMBRE !
  • Non, vous devez manger d'abord, lui répond Madame Morneville avec beaucoup de bienveillance.

Charles, obéissant, laisse échapper de sa main le précieux bout de papier qui s'échoue à ses pieds. La soupe sent bon et l'assiette doit être vidée.

En quelques cuillers, Charles a de nouveau 5 ans, il est assis sur les genoux de sa grand-mère, à la table de la cuisine. Il aspire bruyamment et jusqu'à la dernière goutte le liquide parfumé au thym, au persil et à l'estragon, puis, il tape sur la table en criant encore ! encore !

Le déjeuner terminé, tous les pensionnaires sont invités à se rendre dans la salle de repos, devant la télé, où la quasi-totalité entame une longue sieste collective, à laquelle Charles se joint bien volontiers, laissant la cantine au ballet des femmes de ménage qui ne manqueront pas de jeter les restes et les bouts de papier qui trainent.

Vers 17h00, Charles se réveille en sursaut, il a rêvé d'une sombre histoire de voyage dans le temps où un ancêtre serait venu dans le présent lui adresser un message au sujet de la fin du monde. Peu importe, il faut bien que cela arrive un jour. En attendant, Madame Morneville lui apporte une collation, une compote pomme-banane pour tenir jusqu'au diner. Charles n'aime que la compote aux poires.

  • De toutes façons, ici c'est toujours pareil, personne ne veut jouer avec moi, et au goûter, les autres ont toujours les meilleurs parfums.

Charles se sent triste, déçu, mais surtout très seul au monde. Assis au milieu de la salle de repos, les bras ballants, son regard se perd dans les profondeurs du néant. Les autres ont désertés les lieux, il n'y a plus de bruit, plus de mouvement, plus de meuble. Les murs sont nus, les lumières éteintes, les portes closes. Seuls subsistent les battements réguliers du cœur de Charles qui raisonnent dans sa tête vide. Par moment, un frémissement tente de naitre, de la neige et un grésillement, comme une chaine que le râteau de la télé tenterait d'accrocher. Une image de pellicule apparait comme projetée sur un mur puis se brouille, et à nouveau le blackout.

A 18h30, Madame Morneville doit changer le vieil homme qui s'est oublié et patauge dans ses fluides âcres et froids. Si son souffle ne gonflait pas encore sa cage thoracique, on aurait pensé à un pendu fraichement décroché de sa potence.

De 19h00 à 20h00, un léger repas est servi pour combler les estomacs tout en réunissant les conditions digestives propices à une nuit calme et reposante. En clair, une tartine, un yahourt et au lit.

Une fois son pyjama enfilé, Charles est allongé dans son lit et bordé.

  • Bonne nuit Charles, faites de beaux rêves !

Ça, les rêves sont forcément beaux quand on a la vie de Charles, aujourd'hui. Il vient probablement de vivre sa dernière grande aventure et son ultime moment de lucidité. Il s'apprête à fermer les yeux sur celui qu'il a été, participant à l'avance à ses propres funérailles.

Demain, au réveil (si on peut le nommer que cela), Charles commencera une boucle sans fin, condamné à vivre sempiternellement la même journée sans mémoire, sans dignité, sans personnalité. Seul subsistera le cortège de proches épleurés, meurtris par la souffrance, relégués au rang des inconnus, des anonymes... eux qui ont tant compté.

Puis un jour, le jeu pervers du temps et de la maladie cessera. Alors, Charles pourra rejoindre l'autre côté et redevenir Lui, se souvenir !

Il est 21h00 ce 21 août 2021, Charles inspire profondément, tire instinctivement la couverture à lui, ajuste son oreiller, quand soudain, un flash crépite sous ses yeux, une connexion semble vouloir s'établir, l'électricité revient, la lumière s'allume.

Bon sang, j'ai oublié de prendre mon médicament ! Je crois qu'il est... dans ma boite à lunette... dans l'armoire.

 

 

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