Quelques grammes de polyester

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En compétition

Ingénieur de profession, je suis passionné de lecture et d'écriture depuis l'enfance. J'écris toutefois davantage de partitions que de textes depuis que j'ai commencé la pratique du piano et de  [+]

Image de Automne 2020
Le vieil homme habitait dans une grande bâtisse. Il y résidait depuis plus d’années que la plupart des chiens n’en vivent – d’ailleurs, il en était à son troisième. Ce serait son dernier, aussi. Compère et lui approchaient tranquillement de la fin de leur vie, et qu’importe lequel partirait le premier, il n’y aurait pas de remplacement pour le second.
Le vieil homme vivait depuis si longtemps dans cette maison que tout ce qui se trouvait autour avait eu le temps de changer. Tout changeait tout le temps, bien sûr, mais certaines choses changeaient plus vite, ou de façon plus visible, et c’était ce qui était arrivé au quartier ; de celui qu’il avait connu lorsqu’il s’y était installé, il ne restait que peu de choses : quelques arbres, une ou deux habitations aussi anciennes que la sienne, une grand-mère qui habitait au bout de la rue… Tout le reste était jeune. La voie de bitume qui s’étalait devant son portail, juste derrière le potager, avait été changée six fois depuis qu’il vivait là. Quant à l’ampoule du réverbère, au-dessus du muret qui ceignait la maison et son jardinet, elle était restée là presque aussi longtemps que lui. Mais même elle avait été changée, un mois plus tôt, des années après qu’elle ait cessé de fonctionner.
Lorsqu’il avait emménagé, il avait pris l’habitude de marcher dans les bois qui s’étendaient autour, le long des sentiers qui menaient l’homme patient jusque dans le centre-ville. L’homme pressé leur préférait les routes de goudron et les automobiles ; chacun y trouvait son compte, et cela convenait au vieil homme. Les bois s’étaient transformés en bosquets avec les années, puis il n’y avait plus eu qu’un petit parc aux arbres domestiqués, qui procurait une ombre agréable les jours d’été. Des immeubles avaient remplacé les bois, et avec eux étaient venus de nouveaux chemins, de nouvelles ruelles, et le vieil homme avait poursuivi son habitude d’aller marcher chaque jour, apprenant à connaître les HLM comme il avait appris à connaître les chênes et les bouleaux. Il partait chaque jour en fin d’après-midi, jamais tout à fait à la même heure, mais sans que celle-ci ne varie jamais beaucoup, suffisamment tôt pour profiter d’un peu de jour même au cœur de l’hiver, suffisamment tard pour que l’envie de sortir ait eu le temps de grandir en lui.
Depuis qu’il l’avait trouvée dans un meuble en kit, il emmenait toujours Minime avec lui lors de ses promenades. La petite souris en polyester aimait prendre l’air autant que lui mais, craintive, elle n’osait pas sortir seule. Avant cela, Compère l’avait accompagné dans ses virées pédestres, mais le vieux chien ne goûtait plus guère à l’exercice, et il se contentait de regretter de ne pas venir avec eux d’un jappement plaintif avant de se rendormir sur l’épais tapis du salon. Le vieil homme plaçait donc Minime dans la poche de sa veste, sous le col, n’en laissant dépasser que la tête, puis ils sortaient en sifflotant un petit air de Chopin – un Nocturne, souvent ; il trouvait qu’ils convenaient bien à la marche, bien plus que les Marches qui étaient trop vives, faites peut-être pour les longues foulées énergiques des hommes plus jeunes.
Le chemin que suivait le vieil homme variait toujours un peu, mais jamais beaucoup ; il aimait le changement, mais n’était pas aventureux. Il commençait par remonter la rue où il vivait, avec ses arbres vieillissants, sa pizzeria florissante et son supermarché tout neuf. Il passait alors dans le quartier qu’il nommait la Volière. La végétation s’y faisait rare, mais les pigeons abondaient, attirés sans doute par les restaurants et fast-foods, ne craignant ni le piéton hargneux ni l’auto à l’allure excessive, si téméraires qu’il n’était pas rare d’en trouver sautillant sur une unique patte. Mais même ceux qui ne savaient plus voler restaient gras comme des loukoums, car trouver de quoi se nourrir était un jeu d’enfant pour qui ne rechignait pas à piocher dans les détritus.
Parfois, lorsqu’il avait faim, le vieil homme s’arrêtait dans une boulangerie et poursuivait sa marche avec une viennoiserie, faisant tomber exprès un peu de son croissant pour le plaisir de voir les pigeons se ruer sur les miettes. Minime n’aimait pas beaucoup les pigeons, qui lui faisaient peur, mais elle ne se plaignait jamais et le laissait assouvir sa lubie, au grand plaisir des bêtes à plumes.
Après la Volière, le vieil homme et sa petite compagne de poche entraient dans le Dortoir. Là, il n’y avait que des immeubles, partout. Au départ, il les avait trouvés laids, gris et rectangulaires et tous semblables, loin du charme de sa maison et de celles qui s’étaient trouvées là avant. Puis il s’y était fait. Les HLM recelaient finalement une grande diversité pour qui gardait l’œil ouvert, et c’étaient des lieux très animés. Il y avançait souvent avec l’impression d’être un spectateur face à un film très lent mais merveilleux à sa façon, fait de bouts de vies auxquelles il ne connaissait rien mais qui s’offraient à lui au hasard de ses marches.
Bien sûr, comme il venait toujours à des horaires assez proches, il voyait souvent certaines personnes, qui avaient leurs habitudes comme il avait les siennes, et il ne doutait pas qu’il y avait bien d’autres gens que leurs propres routines amenaient ailleurs et qu’il ne croiserait jamais. Il n’y pensait pas beaucoup, car il préférait prendre de la vie ce qu’elle lui offrait plutôt que de penser à ce qu’elle lui cachait, et il se contentait en général de saluer en passant d’un geste de la main ou de la tête les personnes qu’il voyait depuis suffisamment longtemps. Il obtenait parfois une réponse, d’autres fois non. Dans tous les cas, il continuait sa marche avec l’impression joyeuse de faire partie du film qu’il regardait, d’être à la fois spectateur et acteur de ce grand tableau changeant. Minime avait un peu peur des gens, et rentrait souvent la tête dans la poche de la veste du vieil homme jusqu’à ce qu’il n’en dépasse que les oreilles.
Les personnes qu’il croisait intriguaient beaucoup le vieil homme, et particulièrement les jeunes personnes. Il les voyait aller et venir, et vaquer à toutes leurs activités ; il n’en comprenait pas grand-chose, et appréciait à sa juste valeur le sentiment d’abasourdissement qui en résultait et la curiosité qui accompagnait ce dernier. Il y avait notamment cette jeune fille, encore une enfant vraiment, qui avait des yeux aussi grands et beaux que des pierres précieuses, et qui abritaient une lueur qui était l’exacte réplique de celle qu’avait Compère lorsqu’il jappait tristement, juste avant que le vieil homme ne ferme la porte pour aller en promenade. Elle le voyait rarement passer, les yeux tournés vers son téléphone comme si sa vie en dépendait – et c’était peut-être le cas. Il était passé à plusieurs reprises juste derrière le banc sur lequel elle s’asseyait et, quelques jours plus tôt, il avait jeté un discret regard vers l’écran lumineux ; il y avait lu : « Vingt raisons pour se suicidé, dix méthodes pour y parvenir ». Il était resté un moment atterré, ne comprenant pas comment une telle faute d’orthographe avait pu se glisser dans le titre de l’article sans que personne ne s’en aperçoive et la corrige, et avait poursuivi son chemin. Plus loin, il s’était demandé si cette personne lisait l’article pour elle-même, ou si c’était pour quelqu’un d’autre, un ami peut-être, ou quelqu’un de sa famille. Il avait alors raisonné que, s’il était théoriquement possible de se renseigner sur les façons de se suicider pour quelqu’un d’autre, il s’agissait malgré tout d’une attitude peu commune. Il en avait conçu un sentiment de malaise qui l’avait suivi jusqu’à ce qu’il soit rentré chez lui, et même un peu après cela.
Lorsqu’il croisa à nouveau l’adolescente sur le même banc quelques onze jours plus tard, elle n’était pas seule. Quatre garçons de son âge se tenaient devant elle, un en tête, les trois autres en retrait. Il y avait des échanges de mots entre eux, surtout venant du garçon de tête vers la fille, mais ils étaient trop peu articulés et trop bas pour l’oreille du vieil homme. Il s’arrêta et goûta le caractère électrique de l’air, la tension sous-jacente, et il décida qu’il avait bien envie de s’asseoir un moment pour se reposer. Il passa entre la jeune fille et les jeunes garçons, et s’installa près de l’adolescente. Il tapota doucement la tête de Minime, qui était terrorisée dans sa poche, resserra son écharpe, et regarda les jeunes gens tour à tour avec un sourire absent. Les quatre garçons le dévisagèrent en retour, l’air fermé. Ils s’observèrent un moment dans un silence complet, puis les adolescents partirent après que le meneur ait craché quelques mots inintelligibles à la jeune fille. Le vieil homme les regarda s’éloigner, puis se leva lorsqu’ils furent hors de vue. Il s’inclina brièvement devant la jeune fille et se remit en marche. Il passa par la rue des Tissus, où on pouvait trouver au moins un magasin de vêtements pour chaque pantalon qu’il avait utilisé dans sa vie, puis emprunta la ruelle aux Fleurs, sa préférée ; celle-ci était discrète, et il avait mis du temps avant de la trouver, cachée pudiquement entre deux sombres immeubles. Depuis qu’il l’avait découverte, il y passait tous les jours. C’était au printemps qu’elle était la plus belle, mais même en ce jour d’automne, les pots de fleurs colorés sur les balcons et les multiples plantes qui poussaient au pied des tours lui mirent du baume au cœur.

Les seuls jours où le vieil homme n’allait pas marcher dehors étaient ceux où son fils lui rendait visite, avec sa femme et ses enfants. Cela n’arrivait pas souvent. Edmond avait toujours été plus proche de sa mère que de son père, et lorsque le vieil homme avait perdu sa femme une quinzaine d’années plus tôt, ils s’étaient encore éloignés. À mesure que les années passaient et que le vieil homme vieillissait, cet éloignement se changeait en quelque chose de moins honnête, et les visites se faisaient plus forcées et moins spontanées.
Le temps d’Edmond était précieux. Il arrivait toujours un dimanche après-midi, après avoir appelé le matin. Les trois enfants entraient les premiers, et après avoir salué leur grand-père, ils partaient dans le salon où ils tenaient compagnie à Compère et ranimaient la télévision, qui surprenait toujours son propriétaire en s’allumant après de longues semaines d’inactivité. Le vieil homme s’installait avec Edmond et sa femme autour de la table du salon, près du grand piano à queue – la seule possession à laquelle le vieil homme accordait une profonde valeur. Ils parlaient alors un moment. En fait, c’était surtout Edmond qui parlait. Il parlait de son travail un moment, et le vieil homme écoutait en silence, le visage sombre. Il se rappelait ensuite quelques événements de son enfance, toujours les mêmes histoires, et le vieil homme l’écoutait avec un sourire triste. C’est souvent à ce moment que sa femme cessait de prêter attention à la conversation pour se plonger dans le monde que lui ouvrait son téléphone. Edmond parlait encore un moment des enfants, de sa femme, de la pluie et du beau temps – surtout de la pluie. Lorsque le café était fini et que sa conscience était apaisée, Edmond allait chercher les enfants devant la télévision. Il leur chuchotait quelque chose et les enfants venaient spontanément lui demander de jouer un morceau de piano avant qu’ils ne s’en aillent. Le vieil homme souriait doucement et laissait Minime se placer derrière les partitions, d’où elle pouvait bien voir ses mains lorsqu’il jouait. Il choisissait alors un morceau dans son répertoire, un thème enjoué souvent, comme une valse. Il souriait à nouveau en lisant la partition et cette fois les rides de son front se détendaient, et il se mettait à jouer. Il jouait toujours avec force devant les enfants, laissant les nuances plus subtiles aux vieilles personnes qui avaient eu le temps d’apprendre à les apprécier.
Au départ, les enfants demandaient toujours un second morceau. Avec le temps, ils s’étaient habitués, et se contentaient du premier. Le vieil homme se levait du tabouret une fois la dernière note éteinte, puis étreignait tour à tour les membres de sa petite famille. Avec un petit serrement au cœur qu’il ne pouvait ni ne voulait expliquer, il leur disait au revoir depuis la porte, et les regardait monter dans leur voiture, un modèle rutilant et coûteux, la fierté d’Edmond.
Une fois, alors qu’ils allaient vers la voiture, il avait entendu son fils parler à mi-voix à sa femme, comme s’il ne pouvait les entendre : « Il avait l’air plutôt en forme, tu ne trouves pas ? », avec le ton faussement léger de qui veut être rassuré. Alors, elle avait répondu docilement : « Oui, oui, c’est vrai. », mais n’avait pu s’empêcher d’ajouter, juste avant que la portière ne se referme : « Mais il promène toujours cette horrible peluche de souris. » Ces mots, il ne les avait entendus que ce jour-là, mais il y repensait à chaque fois qu’il voyait Edmond, sa femme et les enfants s’en aller. Et chaque fois, cela lui faisait un coup au cœur. Il retournait alors au grand piano et jouait au hasard les sonorités les plus tristes qu’il pouvait imaginer. Minime restait là, au-dessus des touches blanches et noires, observant avec attention chacun des mouvements de ses doigts et écoutant avec une parfaite concentration. Un jour, elle lui avait dit : « J’aime beaucoup quand tu joues les improvisations de ton cœur. Même si elles sont souvent tristes, ce sont les plus belles musiques. » Ces mots aussi, il les avait gravés dans sa mémoire, et ils lui revenaient en tête lorsqu’il voyait la petite souris de polyester penchée au-dessus du clavier. Et alors il souriait, et la mélodie qu’il composait changeait sous ses doigts. Elle se faisait plus gaie et plus vive, même si ses doigts n’étaient plus aussi vifs qu’autrefois, et même Compère trouvait l’énergie de quitter le tapis du salon pour le rejoindre près de l’instrument, posant la tête sur les genoux osseux du vieil homme. Ils restaient un long moment ainsi, tous les trois.

Minime était entrée dans la vie du vieil homme par hasard. Un jour, il était allé dans un grand magasin de meubles en kit pour y trouver une étagère dans laquelle ranger tous ses classeurs de partitions. C’était un magasin qu’il appréciait beaucoup, car chaque fois qu’il y allait, il avait l’impression d’entrer dans la vie de familles fantomatiques. C’était un magasin spécial, car il fallait y suivre un circuit, et le long de ce circuit se trouvaient les maisons des fantômes. Tout y était, tous les meubles, tous les petits éléments de la vie, à tel point qu’il s’était senti comme un voyeur la première fois, à errer entre les cuisines et les chambres à coucher où il ne manquait que les habitants. Au gré des pièces, il pouvait imaginer la vie des gens qui auraient pu y vivre, et s’amusait souvent à y faire évoluer mentalement les personnes qu’il croisait lors de ses promenades quotidiennes.
Le magasin lui avait tellement plu lorsqu’il l’avait découvert qu’il était reparti sans acheter les étagères, pour avoir une raison de revenir. Ainsi, pendant plusieurs années, il avait pu y retourner une à deux fois dans le mois, la recherche du meuble en kit justifiant parfaitement sa venue. Il arrivait toujours tôt le matin, lorsque les rayons étaient vides, à part pour les vendeurs qui parfois venaient lui parler ; il les écoutait patiemment à chaque fois, répondant poliment à leurs questions, puis, lorsqu’ils étaient partis, il continuait son exploration des lieux.
Un jour, alors qu’il déambulait dans les allées, il avait vu un des meubles, et avait su que c’était celui qu’il lui fallait. Il n’avait pas fait attention, alors, à la petite souris blanche qui se cachait sur une des étagères, près des livres factices. Il avait appelé les vendeurs, et avait eu beaucoup de mal à leur faire comprendre et accepter qu’il voulait ce meuble-ci, et non l’un des dix autres identiques qui étaient stockés dans la réserve, mais il avait refusé de céder. Il était resté si longtemps sur place, les bras croisés, répétant sans arrêt que c’était bien celui-ci qu’il voulait, que les vendeurs avaient été contraints d’aller chercher leur supérieur. La femme était arrivée et avait discuté à son tour. Elle avait parlementé un moment, d’un ton conciliant, lui expliquant que les modèles d’exposition n’étaient pas à vendre. « Et pourquoi pas ? », avait-il demandé. « Si c’est celui-ci, que je veux. » Sans doute plus par lassitude que par conviction, la femme avait cédé et les vendeurs l’avaient aidé à transporter le meuble jusqu’aux caisses, puis des caisses à une camionnette. La camionnette avait suivi sa vieille auto jusque chez lui, et on l’avait aidé à placer le meuble près du piano. Le vieil homme avait remercié les hommes du magasin, puis avait rangé ses livres de partitions dans l’étage libre de la petite bibliothèque. Il s’était amusé un moment des livres factices qui étaient restés dans le meuble, puis avait aperçu Minime, cachée derrière l’un d’eux, terrorisée. Il s’était présenté, et elle s’était renfoncée encore plus loin derrière les faux livres. Il lui avait laissé du temps, et après quelques jours elle s’était assez habituée à lui pour surmonter sa peur et ils avaient pu parler, et devenir amis. La première chose qu’il avait faite lorsqu’elle était sortie de sa cachette avait été de couper l’étiquette qu’elle portait à la patte, et où il avait lu, entre autres inscriptions mystérieuses, 100 % Polyester.
Minime était née de parents musiciens – des guitaristes, pour être précis – et s’était vite sentie à l’aise près du piano. D’ailleurs, si elle avait hérité du goût de ses parents pour la musique, elle se trouvait plus émue par le piano que par la guitare et en ressentait une profonde fierté, car c’était pour elle une preuve de son indépendance. La petite souris, née blanche dans une famille de souris grises par les mystères de la génétique, avait reçu un nom de ses parents qui reflétait à la fois leur amour de la musique et la reconnaissance de la particularité de son pelage. Sa fourrure était blanche, or, en termes musicaux, la blanche – qui représente la moitié de la durée d’une ronde – se dit en anglais minim. Ainsi son nom fut-il trouvé. Quant à la façon dont elle se retrouva sur cette étagère dans le magasin de meubles en kit, le vieil homme n’en sut jamais rien, car elle garda le secret. Il ne la pressa pas sur le sujet, car l’important pour lui était qu’ils aient conclu un accord : il pourrait garder le meuble tant qu’elle pourrait y avoir assez de place pour sa chambre, et tant qu’il l’autoriserait à écouter lorsqu’il jouait du piano.
Le vieil homme avait brièvement présenté sa jeune amie à Edmond, mais celui-ci l’avait regardé bizarrement et Minime avait eu peur, si bien qu’il préférait maintenant laisser le soin à la souris de polyester de se présenter si elle le souhaitait. Elle ne le souhaitait jamais.

Pendant plusieurs semaines après qu’il ait vu les quatre garçons se confronter à la jeune fille assise sur le banc, le vieillard ne la revit pas. Il jetait toujours un coup d’œil en direction du banc lorsqu’il passait par le Dortoir lors de ses promenades, mais le trouvait vide à chaque fois. Il n’en conçut au départ qu’une faible curiosité, mais une inquiétude diffuse s’y ajouta avec les jours, car il se souvenait encore du titre de l’article qu’il avait lu sur son téléphone, et du sens qu’il portait au-delà de sa faute de conjugaison. Il fut rassuré lorsque, par un après-midi de début d’hiver, alors que le vent était froid et les arbres dénudés, il la retrouva, au même endroit. Il s’assit à l’autre bout du banc, rassura Minime d’une petite caresse sur la tête, et se lança dans la contemplation d’un moineau qui sautillait de l’autre côté de la rue. Il sentait la jeune fille le dévisager, l’entendit plusieurs fois déglutir comme si elle hésitait à parler, puis finalement elle lui dit : « Merci, pour l’autre jour. » Il se tourna vers elle et haussa les épaules pour chasser ces mots. « Ce n’était rien », répondit-il sincèrement.
Le silence retomba, et le regard de la jeune fille se perdit dans le lointain. Le vieil homme l’observa à son tour, et déclara au bout d’un moment : « Vous avez l’air triste. » Alors, comme s’il venait de la blesser cruellement, elle se mit à pleurer doucement, les larmes coulant en silence sur ses joues rondes, son corps secoué de sanglots. Le vieil homme se sentit paniqué, mais Minime savait quoi faire. Il la laissa sortir de sa poche et elle alla se placer sur les genoux de la fillette. Elles se regardèrent un moment, puis l’adolescente prit la souris de polyester dans ses mains, et la serra fort contre elle. Le vieil homme se détourna pour les laisser partager ce moment d’intimité.
Lorsque la jeune fille se fut calmée un peu, le vieil homme lui tendit un mouchoir en tissu qui restait depuis longtemps dans son manteau, inutilisé. Elle le prit avec hésitation, et souffla dedans avec un joli bruit de trompette. Elle lui redonna ensuite le mouchoir d’un air gêné et Minime en profita pour revenir dans sa poche. « Marchons », proposa le vieil homme. « Le monde est moins triste, lorsqu’on marche. » La jeune fille accepta, et ils déambulèrent dans les rues, désertées depuis la venue du froid. Ils avancèrent un moment en silence, lentement, puis la jeune fille se mit à parler, et lui raconta tout ce qui pesait sur son jeune cœur.
Elle s’appelait Clarisse, et était en troisième. Elle n’aimait pas le collège, mais sa joie de le quitter était dévorée par sa peur du lycée. Les autres enfants la trouvaient grosse et moche, donc elle se croyait grosse et moche, et ce faisant craignait les contacts avec les autres et leurs moqueries. Elle n’avait pas d’amis et se disputait souvent avec sa famille. Sa vie était triste et moche, comme elle-même, et elle ne rêvait plus que de la quitter, sans trouver le courage de le faire.
Lorsqu’elle eut terminé, il y eut un moment de silence, puis le vieil homme prit la parole. Il lui parla de son enfance et du conflit qui l’avait opposé à ses parents lorsqu’il avait dû décider de son avenir. Eux voulaient qu’il assure son confort matériel par l’obtention d’un bon diplôme, lui ne voulait que devenir professeur de piano. Ils étaient restés sur leurs positions et étaient partis chacun de leur côté, les parents avec un rêve brisé, lui avec un rêve réalisé, mais sans famille. Il s’était marié tôt, à une femme qu’il avait beaucoup aimée, puis le cancer l’avait rongée lentement, et il l’avait vue mourir. Ils avaient eu un fils, avec lequel il n’avait jamais réussi à parler des choses importantes, et qui ne venait plus le voir que par pitié ou remords. Il avait encore un chien mais, vieux et malade, il le quitterait bientôt. Bientôt, il ne lui resterait que Minime.
Le vieil homme se rendit compte qu’il s’était arrêté de marcher et que l’adolescente le dévisageait en silence, son visage si rempli d’émotions qu’il était impossible de les déchiffrer. Sentant que l’atmosphère devenait pesante, il lui raconta la façon dont il avait rencontré Minime, mimant avec exagération les réactions des vendeurs du magasin de meubles, parlant avec un entrain partiellement feint. La jeune fille rit un peu, de façon un peu forcée. Ils se remirent en marche, d’un pas plus vif. Le vieil homme continua avec toutes les situations cocasses que Minime avait provoquées et qui lui revenaient en tête, en inventant certaines pour le simple plaisir d’entendre l’adolescente rire, de façon un peu plus naturelle à chaque fois.
Le vieil homme se figea lorsqu’il se rendit compte que ses pas les avaient conduits, sans qu’il s’en aperçoive, devant sa maison. Il se tourna vers la jeune fille, et ils se regardèrent un moment d’un air solennel. « Eh bien, on dirait que nous sommes arrivés au bout du chemin. C’est ici que j’habite. » Elle hocha la tête, et baissa les yeux, qu’elle avait à nouveau empreints de tristesse. « Voulez-vous un thé ? », demanda-t-il, mais elle secoua la tête. « Non, merci. » Le vieil homme hésita. Il savait ce qu’il avait à faire, mais il lui en coûtait. Minime le savait aussi, et si facilement impressionnable qu’elle soit devant les inconnus, elle avait plus de courage que lui pour les choses importantes. Elle sortit de sa poche, et il l’amena lentement devant la fillette. « Je crois qu’elle veut venir avec vous. Si ça ne vous dérange pas trop de vous occuper d’elle, peut-être pourriez-vous l’emmener ? » Clarisse dévisagea tour à tour le vieil homme et la souris de polyester, avant de revenir sur le vieil homme. « Non, je ne peux pas ! Elle est bien trop importante pour vous… » Il se força à sourire, et fit mentalement ses adieux à la petite souris blanche. « C’est un jeune animal, et il a besoin de la compagnie d’une jeune personne. J’ai eu beaucoup de chance qu’elle reste avec moi tant de temps. Si elle n’aimait pas tant le piano, vous pensez bien qu’elle serait partie depuis longtemps ! »
Clarisse hésita un long moment, puis prit doucement Minime des mains du vieil homme. « Merci », souffla-t-elle. Il lui tapota maladroitement l’épaule. « Ce n’est rien. » Il l’assura qu’elle serait toujours la bienvenue si elle souhaitait boire un thé chez lui, et lui fit promettre de ne plus retourner sur le banc où il l’avait rencontrée. « Les mauvaises pensées reviennent vite, et elles rôdent longtemps dans les lieux qu’elles connaissent. Minime en chassera certaines, car elle est plus forte qu’elle n’y paraît, mais vous devrez l’aider aussi. » La jeune fille promit de faire de son mieux, et ils se séparèrent sur un dernier signe de main. Le vieil homme regarda la petite souris blanche et sa nouvelle propriétaire s’éloigner depuis le palier de sa porte, puis il retourna dans sa grande maison solitaire. Le cœur trop confus pour jouer au piano, il resta un long moment avec Compère, qui se laissa caresser entre les oreilles avec délectation. Le vieil homme soupira, inspira profondément, sourit, puis il serra le chien contre lui.

Plusieurs jours passèrent et le vieil homme s’habitua au vide qu’avait laissé Minime en partant. La souris avait occupé peu de place sur l’étagère, mais beaucoup dans l’âme de la maison, et pendant un temps il se sentit triste. Mais Compère restait là, ainsi que le piano à queue, et la tristesse se mua bientôt en simple solitude.
Le vieil homme dormait lorsque l’on frappa à sa porte. Il s’était toujours promis qu’il ne ferait jamais de sieste l’après-midi, lorsqu’il était jeune, mais le passage des ans l’avait assuré que ce genre de décision hâtive n’avait guère de sens, et qu’il ne servait à rien de nier une fatigue bien présente. Mal réveillé, il lui fallut un long moment pour trouver ses chaussons et gagner l’entrée, et sa visiteuse s’était retournée et commençait à s’éloigner le temps qu’il ouvre la porte. Elle se retourna en l’entendant, et un large sourire éclaira le visage du vieil homme lorsqu’il reconnut Clarisse, Minime perchée sur son épaule.
L’adolescente entra, cette fois, et ils burent un thé ensemble. Ils parlèrent un moment, apprécièrent quelque temps le silence qui suivit, puis le vieil homme joua du piano. Clarisse l’écouta aussi intensément que la petite souris blanche. Lorsqu’elle lui demanda un autre morceau, le vieil homme s’exécuta avec plaisir, puis il lui proposa de prendre sa place et lui expliqua les rudiments de son art. Lorsque l’adolescente lui demanda pourquoi il avait cessé de donner des cours, il réalisa qu’il ne s’en souvenait pas : cela s’était simplement fait. Lorsqu’elle lui demanda ensuite s’il comptait en donner à nouveau, il hésita. Lorsqu’elle lui demanda enfin s’il voulait bien l’accepter comme sa première nouvelle élève, il sourit puis donna son assentiment, sous la condition qu’elle continue de bien s’occuper de Minime et d’elle-même. L’accord fut scellé dans la foulée.

Au cours des mois qui suivirent, Clarisse créa un site Internet pour le vieil homme et l’aida à organiser l’emploi du temps de ses nouveaux élèves. Elle avait placé une vidéo de démonstration sur la page d’accueil, et il y eut beaucoup de demandes de cours, de personnes de tout âge. Il accepta toutes celles qu’il put.
La jeune fille termina sa dernière année au collège, et gagna ensuite un lycée proche. Elle discuta souvent de son orientation avec le vieil homme, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé ce qu’elle voulait faire. Une fois décidée, elle trouva plus facile de se plonger dans son travail, et les années du lycée passèrent plus vite. Même après avoir obtenu son concours d’assistante sociale, elle continua de venir voir le vieil homme, autant pour les longues discussions qu’ils avaient que pour les cours de piano qu’il continua de lui dispenser tant qu’il en eut la force. Elle l’aida à enterrer Compère dans le jardinet lorsqu’il les quitta, et ils le pleurèrent ensemble.
Le vieil homme mourut moins d’un an après cela. Aux funérailles, Edmond et sa femme la remercièrent de s’être occupée du vieil homme jusqu’au bout. Elle haussa les épaules. « Ce n’était rien », répondit-elle sincèrement.
C’est avec beaucoup d’émotion que la jeune femme apprit que le vieil homme lui avait légué son piano, et son meuble à partitions. Elle installa le second dans son salon, mais hésita longtemps avant d’accepter le premier. C’était un cadeau encombrant, mais surtout elle n’était pas sûre de vouloir continuer à jouer, maintenant que le vieil homme n’était plus là. C’est Minime qui la convainquit. La petite souris prit position sur l’instrument lorsqu’il fut placé dans le salon, derrière le pupitre, et Clarisse prit l’habitude de venir lui jouer un morceau chaque soir, avant d’aller dormir. Même si son jeu n’avait pas la maturité de celui du vieil homme, il lui avait insufflé le plaisir de jouer avec émotion, et elle se risquait même parfois à improviser quelques petits airs, en souvenir de lui. Il lui semblait alors entendre la petite souris de polyester murmurer : « J’aime beaucoup quand tu joues les improvisations de ton cœur. Ce sont les plus belles musiques. »
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Nelson Monge · il y a
Une grande densité dans les lieux et les deux personnages. Bravo !
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire qui fascine du début jusqu'à la fin !
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Doria Lescure · il y a
Récit très bien écrit et construit, tout en finesse, en délicatesse avec deux personnages particulièrement bien campés, dans cette histoire forte et simple à la fois. Il y a de la densité et du relief dans ce récit émouvant.
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Paul Jomon · il y a
C'est une belle histoire, émouvante, généreuse. Ces quelques grammes de polyester ont pesé tant sur la vie d'un vieillard que sur la vie d'une adolescente pour les aider à reprendre forces et projets. C'est écrit avec élégance et sensibilité.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une belle rencontre , une belle musique et la fusion entre ces deux mondes donne une symphonie de toute beauté.
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Viviane Fournier · il y a
J'ai adoré ...du titre à la fin ....superbe !
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Yannick Pagnoux · il y a
Bon, bon, bon, je découvre votre nouvelle et comme le dit si bien ma prédécétrice, on ressort très bof bof des premières lignes avant de voir poindre un sourire. Cet effet était-il voulu ?
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Nicolas DANKAR · il y a
L’objectif de la première partie n’était pas de déprimer, plutôt d’esquisser la vision du monde du personnage principal, toute en calme observation du monde et acceptation du changement, mais je comprends qu’on puisse y lire de la tristesse aussi.
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Yannick Pagnoux · il y a
Pas tristesse justement plus déprime donc c'était un choix que je valide si vous me permettez. À bientôt au plaisir de vous relire.
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Lyne Fontana · il y a
Un joli texte, qui au début m'a profondément déprimée. Mais ensuite, je me suis laissée aller à cette sorte de conte de fées.

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