456 lectures

126

Qualifié

Tout au long de cette journée harassante, à répondre à des clients râleurs, à préparer le travail de la comptable, et à supporter les exigences votre patron, vous vous êtes répété maintes fois :
— Vivement ce soir que je me couche !

Vous rêvez de rentrer chez vous, au calme, de vous mettre au lit avec un bon livre. Et justement, vous en avez un en ce moment, chaudement recommandé par un ami, comme étant « le » policier de l’année. Après un rapide repas, en partie composé des reliefs de la veille, vous vous installez dans votre salon, jugeant qu'il est quand même un peu tôt pour vous mettre au lit.

L'ambiance est chaleureuse, grâce à une liseuse tamisée, votre fauteuil confortable, le tout baigné d’ une mélodie reposante. Pour ce soir, vous avez choisi la Symphonie n° 101, « l'Horloge » de Haydn. Pendant quelques minutes, la musique métronomique du deuxième mouvement rythme votre lecture. Puis vous levez les yeux. Il faut dire que le roman commence mal : une nuit d'hiver, une femme seule chez elle. Elle lit. Le téléphone sonne. Elle décroche, et une voix lui dit : « Ne bougez pas... Ne vous retournez pas... Il y a quelqu'un derrière vous ! »

Malgré vous, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous retourner. Bien sûr, il n'y a rien. Mais quelque chose vous dérange, vous n'êtes pas bien. Ce n'est pas le froid, ni la nuit, simplement une impression. Vous pensez alors, en vous moquant de vous : « Que je suis stupide ! »

Vous reprenez votre lecture, en sautant les lignes les plus angoissantes. Le premier chapitre se termine par un bain de sang. Pas très rassurant, surtout lorsque la musique s'arrête et que le silence remplit l'espace soudain dégagé. Quel drôle de sentiment ! D'un geste rageur, vous refermez votre livre.

Puis d'un œil inquisiteur, vous commencez par regarder autour de vous ; les portes-fenêtres sont-elles correctement fermées ? La poignée de la porte a-t-elle
bougé imperceptiblement ?

Sans aucune raison apparente, votre angoisse s'amplifie ! Pas question de reprendre votre lecture... Il y a quelque chose... Ce petit quelque chose qui vous gâche la soirée. Vous décidez alors d'aller vous coucher. Mais nouvelle source d'inquiétude : votre chambre est au premier étage. Qu'allez-vous trouver là-haut ? Pour vous donner du courage, vous vérifiez et revérifiez toutes les ouvertures du rez-de-chaussée. Ceci fait, vous montez. Les marches craquent à chacun de vos pas et la rampe a tendance à se dérober au contact de vos doigts crispés.

Nouvelles impressions dans votre salle de bains. Vous vous sentez épiée et ce n'est pas le rideau de la douche qui va vous rassurer. Il est de la même couleur que dans le film Psychose et la fameuse scène du coup de couteau. Vous avez peur aussi d'ouvrir la fenêtre pourtant garnie de solides barreaux. (Et s'il était là, figure blafarde, surgissant de la nuit... ?).

Après maintes vérifications, vous vous mettez enfin au lit. Vous avez même testé la ligne téléphonique au cas où ! Vous vous enfoncez sous la couette. Vous avez froid. Vous reprenez votre lecture. Le chapitre deux décrit la scène du crime. Quelqu'un marche dans la pièce à côté ? Vous tendez l'oreille de longues minutes. Rien ! Seul votre cœur cogne fort. Peur d'imbécile, vous dites-vous ! Mais impossible de vous concentrer sur ce fichu bouquin. Vous décidez alors d'éteindre la lumière et de dormir. Grosse erreur ! C'est pire que tout !

Et surtout, vous n'osez plus rallumer. (Et s'il était là, au pied du lit, à vous observer derrière son masque grimaçant ?) Et pour allumer votre lampe de chevet, vous devriez sortir le bras de la chaude protection de la couette, tâtonner dans le noir pour trouver l'interrupteur, avec le risque de toucher une peau froide, mais à la vie palpable. Vous vous paralysez soudain. Vous ne bougez plus... La peur au ventre.

A la limite de la crampe, vous vous enfoncez dans votre lit avec de lents mouvements reptiliens, jusqu'à avoir la tête complètement recouverte. De longues minutes passent ainsi, votre rythme cardiaque ralentit, la chaleur vous apaise, mais pas pour longtemps.

Un craquement suspect dans la charpente vous fait sursauter. Vous baissez la couverture jusqu'à la limite de vos yeux grands ouverts. N'avez-vous pas distingué une ombre mobile ? Qui se dirige vers vous ! Votre corps se vide de toutes ses humeurs : vous êtes glacée.
— Il n'y a rien, il n'y a rien, vous répétez-vous comme un leitmotiv.

Et ce réveil ! Le tic-tac monotone devient obsédant, marquant le temps de son mouvement régulier, mais ô combien pénétrant dans votre crâne. Il vous rappelle aussi que demain matin, il vous faudra aller travailler quand même et vous n'avez toujours pas sommeil ! Quelle nuit !
— Quelle sotte, je suis ! pensez-vous soudain. J'aurais dû prendre le grand couteau de boucher du grand-père. J'aurais été rassurée par sa présence sous l'oreiller.

Alors, vous reprenez le dessus ! Courageusement, vous décidez de vous lever. Ce que vous faites. Vous éclairez, il n'y a rien. (En tous cas, dans la chambre). Vous vous dirigez vers la salle de bains, dont vous poussez la porte du bout du pied. Rien là non plus ! La silhouette entrevue n'est rien que la serviette de toilette suspendue à une patère, évoquant une forme humaine.

Vous respirez mieux, mais il reste l'épreuve de l'escalier. Vous allumez toutes les lampes disponibles et vous commencez à descendre. Ça résonne ! Pourtant, vous posez le pied avec précaution sur le bois ciré. Tout en bas, c'est noir, incertain et vous n'avez qu'une seule envie : remonter et vous jeter dans votre lit douillet.

Mais vous continuez, vous sentez un léger courant d'air sur vos jambes nues. Le rez-de-chaussée est désert : pas de revenant, ni de tueur, ni autre représentant d'outre-tombe. Tout est normal ! Sur une colonne de faux marbre, une statuette de femme noire vous nargue de ses yeux globuleux.

Nouvelle et indispensable étape : le bar. Une large rasade de gin vous brûle le fond de la gorge et vous fait tousser. La visite des différentes pièces est rapide mais soigneuse. Tout va bien ! L'alcool commence à vous faire un certain effet et vous voilà gagnée par une légère euphorie. Vous semblez de plus en plus rassurée, mais avec toujours avec cette sensation que quelque chose va se produire. Mais quand ? Et où ?

Il vous paraît toutefois impensable d'envisager de descendre dans votre cave et d'aller vérifier si tous les soupiraux sont munis de leurs grilles. Vous n'avez aucune envie non plus d'aller faire un tour dans votre garage.Vous vous avouez : « Je suis morte de trouille et complètement folle de me promener en chemise rose au milieu de la nuit dans cette grand maison déserte... si déserte hélas ».

Et c'est à ce moment précis que vous décidez de remonter vous coucher. A toute allure. Vos pieds se font légers et effleurent à peine les marches tant votre vélocité est efficace.

Vous voilà enfin en haut, comme un seigneur de guerre dans son donjon. Vous avez froid. Vous tremblez. Après une dernière vérification, vous vous jetez dans votre lit glacé, car vous n'avez pas rabattu la couette en vous levant.
« Le couteau ! J'ai oublié le couteau. Quelle sotte. Je ne redescends pas. »
Vous n'osez pas éteindre votre lampe de chevet, vous claquez des dents et vous n'avez toujours pas sommeil. Vous repensez au roman policier et à la description forcément crédible des différents crimes.

Rapide coup d’œil au réveil : 1h30. Allez-vous vous endormir avec la lumière allumée ? Non ! D'habitude, vous dormez dans le noir complet, mais pas cette nuit ! pas cette nuit !

Pourtant, vos yeux se ferment malgré vous, et vous sombrez dans un état comateux. Vous commencez à rêver. Vous entendez une sonnerie de téléphone dans le lointain... DRING... DRING... et là, vous hurlez !
« Nooooooooooooon ! »

Car c'est chez vous que ça sonne. Précisément dans la pièce à côté... votre bureau. Pas question de vous lever. Le répondeur s'enclenche et vous entendez une voix que vous ne connaissez pas, réclamer un nom qui n'est pas le vôtre ! Une erreur !

Il a fallu qu'un imbécile se trompe ce soir, comme par hasard. De quoi vous faire mourir de trouille. Vous songez : et si c'était un piège ? Une astuce pour me faire lever ! Découragée, vous fermez les yeux...

Une autre sonnerie vous tire de votre sommeil. Vous réalisez que c'est celle de votre réveil qui vous invite à vous lever pour aller travailler. Vous refusez énergiquement.
« Non, non, non et non ! »

Quelques minutes plus tard, nouvelle série de sonnerie. D'un geste rageur, vous écrasez celui-ci.

Vous vous êtes endormie toutes lumières allumées, à bout de force physique et nerveuse. Votre moral est au plus bas, et votre tête est à décourager une armée de zombies. Vous posez les pieds sur le sol froid, à la recherche de vos mules roses et avec mollesse, vous vous levez.

Au moment de quitter la chambre, vous retournez sur vos pas et attrapez d'un geste dégoutté le roman policier qui vous a tant perturbée.

En le tenant entre le pouce et l'index, loin devant vous, vous descendez l'escalier tant redouté et vous allez directement à la poubelle de la cuisine. Votre petit pied appuie sur la pédale et vous laissez tomber l'objet de toutes vos angoisses dans la gueule béante qui l'engloutit. Une pensée vous traverse l'esprit :
« Vivement ce soir que je me couche... »

PRIX

Image de Hiver 2018
126

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de JACB
JACB · il y a
Tout un roman...NOIR s'entend! Les attitudes et impressions sont fort bien décrites, un vrai suspens, mes votes et bonne chance pour l'hiver Quentin.
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci pour votre commentaire et vos voix....QSR
·
Image de Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Un livre peut receler un pouvoir de suggestion puissant chez le lecteur, votre nouvelle le montre bien, oscillant en permanence entre tension et apaisement. Belle découverte.
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Très juste votre réflexion sur le pouvoir des livres. Merci pour votre commentaire. QSR
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Récit bien mené !
Apprécierez-vous à nouveau ma "Quenouille de sucre"en finale pour le Prix haïku automne ?

·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci pour votre commentaire..Je vais aller vous lire. QSR
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Le prix est fini ! J'ai d'autres textes en compét' ...
·
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
Je connais ces peurs. Quand on commence à psychoter, on n'arrive plus à arrêter les pensées. C'est bien montré dans votre texte!
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci pour votre commentaire...QSR
·
Image de Jusyfa
Jusyfa · il y a
on sent monter l'adrénaline au fur et à mesure de la lecture ! le talent est là ! Bravo mes 4 voix.
Je vous invite à survoler et soutenir un suspense de 6 mn : "un petit cœur collé sur un portable" devrait vous intéresser. D'avance merci.

·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci Jusyfa.....pour votre commentaire et vos voix QSR
·
Image de Jusyfa
Jusyfa · il y a
Peut-être le temps vous a-t-il manqué ? j'espère toujours de vous, un passage, une lecture, un avis, et puisque le règlement le veut ainsi, pourquoi pas une note en accord avec votre commentaire. D'avance merci.
Je vous souhaite un bon dimanche

·
Image de Christopher Olivier
Christopher Olivier · il y a
j'aime bien
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci Cristopher......
·
Image de Solenn Emmvrique
Solenn Emmvrique · il y a
Très beau texte, bravo! :)
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci Solenn.
·
Image de Iméar
Iméar · il y a
Excellent ! Joliment écrit ! Mes votes. Si vous avez du temps passez lire ma nouvelle http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-derniers-instants-d-arizona-kidd-1 ou mon très très court http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-l-autre-cote-de-la-fenetre
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Merci Iméar... J'irai vous lire. QSR
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Les doigts de la peur dans l'engrenage de l'imagination ☺☺☺ !
·
Image de Quentin Saint Roman
Quentin Saint Roman · il y a
Très bien résumé !!! Merci Miraje.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème