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Quelle histoire !

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Champolion

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Quelle histoire...
Une jeune fille avait été tuée. Nous étions quatre dans la salle d’attente du commissariat. Il y a une vingtaine d’années, une campeuse suédoise m’avait accusé de viol, on avait tellement bu tous les deux ce soir là que ni elle ni moi n’avions pu nous rappeler si elle avait dit oui ou non. L’affaire avait fini en quenouille. À cause de cette vieille histoire, je faisais aujourd’hui partie des suspects. On ressortait ma fiche dès qu’il se passait quelque chose. Quand la fille est morte, j’étais chez mes cousins à Limoges, tout le monde m’avait vu à la messe, au bistrot et à la brocante. Je suis bien incapable de violer ou de tuer qui que ce soit. Je ne devrais pas avoir trop de mal à convaincre les policiers.

Sur le banc en face de moi, il y avait un clochard... Ils font de bons suspects, les clochards, à errer, à picoler et à dormir n’importe où. Celui-ci n’avait pas l’air inquiet. Il chantonnait et nous faisait des clins d’œil.
À ma gauche, il y avait un arabe. Chaque fois qu’il y a une agression, il y a toujours un témoin qui a vu un arabe ! Il était mort de peur ; pour eux, c’est toujours plus compliqué.
Et puis, au milieu de la pièce, il y avait un dingue qui tournait en rond, n’arrêtant pas de crier qu’il avait tué la fille et demandant qu’on l’exécute.C’est lui que les flics ont appelé en premier.
Très vite, dans le bureau, on a entendu des éclats de voix. Ils ne l’ont pas gardé bien longtemps. La porte s’est ouverte et ils l’ont poussé vers la sortie.

— Vous nous faites perdre du temps avec vos délires, Marcillon... Laissez-nous travailler. On ne veut plus vous voir, vous comprenez ça ? Allez voir un psychiatre et faites vous soigner. Et estimez-vous heureux qu’on ne vous poursuive pas pour outrage et entrave à enquête policière.

J’avais entendu parler de ces malades qui s’accusent des crimes les plus horribles pour faire la une des journaux ou pour être punis. Ils ont de la chance de vivre chez nous. Dans certains pays, on ne perd pas de temps à chercher les preuves, les aveux suffisent. Là-bas, il serait déjà pendu ou décapité !
On m’a reçu bien poliment : après le fou, j’apportais du calme. Ils ont noté les noms et les adresses des gens que j’avais cités. Le temps de vérifier mon emploi du temps, je devais rester à la disposition de la Justice. C’est toujours une épreuve d’être suspecté, même si on n’a rien fait de mal. Lorsque je suis sorti du bureau, le clochard m’a fait un clin d’œil.
L’arabe avait un regard de chien battu.

Je me dirigeais vers le bar de l’autre côté de la rue. Le rideau de fer descendait doucement. Il s’arrêta à mi-hauteur quand j’atteignis la porte et le patron me fit signe qu’il fermait. Des clients sortaient, courbant la tête sous le rideau. Parmi eux, il y avait l’agité qui s’accusait du meurtre de la jeune fille.

— Ils ne vous ont pas gardé longtemps, dit-il.
— Ils ont vite compris que je n’avais rien à voir avec ce crime.
— Détrompez-vous, ils sont bornés et n’ont rien compris du tout. Croyez-moi, je suis bien placé pour vous le dire. Vous étiez venu prendre un verre ?
— Oui mais je crois que pour ce soir, c’est raté
— Il doit me rester un fond de whisky, je vous en offre un à la maison ?

Le type avait l’air un peu exalté mais ne paraissait pas menaçant. Ces malades sont rarement dangereux,l’agressivité est dirigée contre eux. Je le suivis dans un immeuble assez bien tenu. L’appartement était décoré avec goût, de nombreux tableaux ornaient les murs et une imposante bibliothèque trônait dans le salon. Il me fit asseoir dans un profond fauteuil de cuir et sortit une bouteille de whisky d’un bar en bois de rose. Sur une table basse éclairée par un lampadaire, j’aperçus un exemplaire des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe duquel dépassait un signet en papyrus. La maison évoquait l’aisance et l’homme avait une certaine classe. L’image du fou ricanant avec un entonnoir sur la tête est rassurante : cette folie ne risque pas de nous arriver... Mais les fous distingués et intelligents intriguent et je brûlais d’envie de questionner cette souris qui se jetait dans les griffes du chat alors que la majorité d’entre elles passent leurs vies à les éviter... Ce verre était sans doute un prétexte et il allait surement prendre l’initiative pour plaider sa cause. Il restait silencieux. Pour me donner une contenance, je feuilletais les Histoires extraordinaires. Le signet était positionné à la page de « La Lettre volée ».

— Vous les avez lues ? demanda t-il
— Certaines, mes souvenirs datent du collège. Edgar Poe,un écrivain américain traduit par Baudelaire. Quant aux Histoires extraordinaires, je n’avais lu que « Le Scarabée d’or » et une improbable histoire de singe assassin.
— Il faut toutes les lire, dit-il. En ce moment, je relis « La Lettre volée », c’est une petite merveille de psychologie.

Nous avons parlé littérature, il semblait tendu et je décidai de mettre les pieds dans le plat.

— Quelle idée de vous accuser du meurtre de cette fille Monsieur Marcillon...

Il a jailli de son fauteuil et s’est mis à tourner en rond comme dans la salle d’attente du commissariat.

— Ce n’est pas une idée, c’est la vérité ! Vous verrez bien. Ils disent que je leur fait perdre du temps, mais c’est eux qui en perdent. Il suffirait de m’écouter. Pour les flics, un coupable ça doit forcément se cacher, s’enfuir, nier. Mais le remord, qu’est-ce qu’ils en font du remord ? Le pire, c’est qu’avec leur obstination, un innocent risque de se retrouver en prison. Le clochard, l’arabe, vous... peut-être...
— Vous avez réellement tué cette fille ou vous pensez l’avoir tuée ? dis-je.

Marcillon m’a jeté un mauvais regard, je venais d’entrer en territoire dangereux. Je doutais, je sous-entendais qu’il pouvait délirer. Il respira profondément comme pour se maîtriser.

— Je l’ai poignardée et j’ai jeté le couteau dans les buissons. Ils n’ont même pas pris la peine de le chercher.

D’après les journaux, la jeune fille avait été étranglée avec son foulard. À aucun moment il n’avait été question de coups de couteau.
On peut être intelligent et complètement fou. Cet homme me paraissait bien malade et il aurait sans doute été dangereux de le contredire. Je le remerciai et me retrouvai dans la rue.
Tout ceci m’avait rendu cafardeux et je n’avais pas envie de regagner ma chambre.

Je décidai de rendre visite à Emma, une vieille amie du quartier qui enseignait le français au Collège François Villon. À mon arrivée, elle était en train de corriger des copies, je lui proposai de repasser un autre jour. Emma me dit que ce travail n’était pas urgent et qu’en fait, elle s’avançait un peu. Elle a remis les copies dans une chemise et elle a rebouché son stylo rouge. Nous avons parlé de la pluie et du beau temps et puis, comme j’en avais gros sur le cœur, je lui ai raconté ma journée. Emma me connait bien, elle sait que je suis un brave type et que je n’ai jamais fait de mal à personne, pas plus à la suédoise qu’à cette pauvre fille. Je lui ai raconté ma rencontre avec Marcillon .Elle m’a décrit avec des mots savants le tableau clinique des mélancoliques auto-accusateurs et les tentatives d’explication de leurs troubles.
Je m’adressais alors à la prof de français...

— Penses-tu que « La Lettre volée » soit une petite merveille de psychologie, Emma ?
— C’est le sujet de la dissertation, monsieur le professeur ?
— Si tu veux... Marcillon m’en a parlé. Je ne l’ai pas lue et j’aimerais que tu me la racontes.
— « La Lettre volée » est une des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe et elle est effectivement assez géniale. Une lettre de la plus haute importance a été volée dans le boudoir du Roi. Les policiers savent à quel moment elle a disparu et l’identité du voleur. Ils fouillent son domicile de fond en comble et ne trouvent rien. L’entourage du Roi est très inquiet, le possesseur de cette missive pourrait exercer des pressions sur lui. Les policiers font alors appel à Auguste Dupin, un célèbre détective qui restitue quelques jours plus tard le fameux document au Préfet de Police. Les policiers avaient pourtant décousu les matelas et les coussins, sondé les meubles à la recherche de doubles fonds, soulevé les lames du parquet, utilisé des microscopes... La lettre était posée en évidence sur un bureau ! Elle avait été pliée à l’envers, avec un autre cachet et une autre écriture. Le génie du voleur, puis celui de Dupin, avait consisté à penser que les policiers chercheraient quelque chose de soigneusement dissimulé et ne prêteraient aucune attention à une lettre bien en vue.

Une semaine s’était écoulée. L’enquête piétinait et l’opinion publique montrait des signes d’exaspération. Lors d’une marche blanche organisée en mémoire de la jeune fille, quelques œufs avaient été jetés en direction du commissariat et la presse ne se privait pas de dénoncer « l’impuissance de la Police ».
Nous avons de nouveau été convoqués. Sur son banc, Marcillon affichait un grand sourire. Son jour était arrivé et la vérité n’allait pas manquer d’éclater. On allait enfin le croire ! Le clochard chantonnait et l’arabe portait toute la misère du monde sur les épaules.
Comme je le regardais fixement, Marcillon est apparu soudain mal à l’aise.

— Pourquoi me regardez-vous comme cela ? Vous aussi vous pensez que je suis dingo, c’est ça hein ? Je ne connais même pas votre nom. Comment vous appelez-vous d’abord ?
— Dupin. Auguste Dupin, dis-je. Vous êtes foutu, Marcillon

Son visage a pris une teinte grisâtre et sa bouche s’est mise à trembler.
Il s’est jeté sur moi, ses doigts se sont refermés autour de mon cou. Nous avons roulé au sol en faisant un bruit du tonnerre. Des policiers sont sortis de partout et nous ont rapidement séparés.

— Vous êtes fous ou quoi ? a crié le Commissaire
— Personne n’est fou, monsieur le Commissaire, dis-je. Surtout pas Marcillon que vous auriez tout intérêt à écouter attentivement quand il dit qu’il est l’assassin. Marcillon, qui a, dès le début, posé sa « folie » bien en évidence sur votre enquête, comme une lettre sur un bureau. Ensuite, il lui a suffi de devenir si bruyant et si visible qu’on ne l’entendait ni ne le voyait plus.
— Je vais finir par croire que vous êtes aussi dérangés l’un que l’autre. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de lettre sur le bureau ?

Marcillon avait la tête dans ses mains, il venait de comprendre qu’il avait perdu et n’avait plus envie de se battre.

— C’est une histoire extraordinaire, une petite merveille de psychologie, dit-il. Je vais vous la raconter, Monsieur le Commissaire.

PRIX

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Vivian Roof · il y a
Belle référence à Poe !
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Champolion · il y a
Merci Vivian!...
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Christiane Tuffery · il y a
Une histoire bien construite, très agréable à lire.
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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup Christiane.
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coline · il y a
Très bien
Invitation à lire mon poème en lice pour la finale matinale des lycéens https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sos-dune-terre-en-detresse

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Champolion · il y a
Merci Coline
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Alexienne Duplessis · il y a
Une écriture fluide, une histoire bien ficelée - Un coeur de soutien ;)
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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup Alexienne
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Artvic · il y a
Texte surprenant et bien écrit, merci Champolion .
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Champolion · il y a
Merci Artvic pour votre sympathique commentaire
Champolion

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Cathy Grejacz · il y a
Je vous découvre par hasard!! Heureuse surprise
Je vote et je m’abonne à vos écrits. Bravo pour cette plume

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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup Cathy
Champolion

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Miraje · il y a
La sensation d'avoir déjà lu ce texte dans une autre vie ... Mais qu'importe, quand on aime, on ne compte pas.
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Champolion · il y a
Cette sensation est souvent le signe qu'on est en présence d'un chef d'oeuvre.
Merci beaucoup Miraje
PS:Bien sûr, je n'en crois pas un mot mais ça détend!...

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Clapotis · il y a
Votre texte est prenant et vraiment bien écrit. J'ai juste un peu de mal à croire que l'assassin renoncerait à se battre si vite...
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Champolion · il y a
J'avoue que moi aussi j'ai été surpris!...Soit le fait que j'aie évoqué le prestigieux Auguste Dupin l'a complètement démoralisé soit il était sincère
lorsqu'il assénait:"Et le remord....qu'est-ce qu'ils en font du remord?..."
Merci Clapotis pour votre sympathique commentaire.
Champolion

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