Quel klet !

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Il était une fois, un pays merveilleux dans lequel tous les habitants ou presque étaient heureux. Chaque matin, le bon peuple se levait, déjeunait, se lavait et quittait enfin le domicile familial acheté à crédit pour se rendre au travail et tout cela en chantant et en louant tout le bonheur que le bon président répandait sur la terre fertile.
Toute la journée, on suait de grosses gouttes pour le gentil employeur, pour le gentil actionnaire et pour le gentil chef d’atelier. On ne s’arrêtait de suer que pour les pauses et encore, parfois, on n’en prenait même pas, de pause, tant on aimait travailler à enrichir ceux du monde d’en haut. Quelques-uns en voulaient toujours plus, mais on acceptait volontiers de le leur donner. L’harmonie régnait dans ce pays fabuleux.
Le soir venu, on rentrait dans son « chez soi », dans son auto louée à la banque, aux mêmes heures que tous les autres, eux aussi dans une belle auto louée à la banque. Alors nécessairement, les routes étaient embouteillées. On râlait un peu, mais surtout contre les autres abrutis là, qui prenaient tous la route en même temps que soi.
Robert Labouse, ainsi coincé dans la circulation, rêvait à ses prochaines vacances. Ce sera le camping, comme chaque année, pas très loin de la « grande bleue », mais le côté un peu classe, vers la frontière avec l’Italie. Et ce sera le mois d’août, forcément, parce qu’en Juillet, il n'y aura que les beaufs nordiques, sapés comme des ploucs et remplis de bière. Robert n’aimait pas ces gens, rien que des grands blonds qui rougissaient au soleil et qui enfilaient des roteuses du matin au soir. La journée, ils cuisaient sur la plage et le soir, on les retrouvait en troupeaux dans les bars à regarder du foot à la télé.
Au moins, en août, les Français seront là. Ce sera mieux, on est toujours mieux entre Français, c’était là ce que son père et son grand-père clamèrent durant toute leur vie. Chez les Labouse, l’entre-soi était culturellement de famille. Ainsi, le grand-père avait, durant l’occupation, courageusement dénoncé ses voisins en envoyant des courriers anonymes. Ceux d’à côté étaient des résistants et peut-être même des Juifs. En tout cas, ils avaient l’air juif. Il ne pouvait pas laisser faire le vieux, il avait trop de respect pour le maréchal à moustache, le sauveur de la France. Et puis, comme l’affirmait le pépé : « Il vaut mieux avoir chez soi un boche tout blond qu’un juif aux doigts crochus ou un « communisse » tout rouge ». Ne vous y trompez pas, le vieux n’aimait pas non plus les schleus, mais dans son imaginaire, c’était ce qu’il y avait de « moins pire ».
Robert vivait à Ceringar-les-moustaches, une petite ville de quelques milliers d’âmes frustes dans la région du Bousonneux. Il y naquit, à la façon de tout le monde je dirais, dans les lamentations de maman et avec une clique sur le cul pour bien ouvrir les bronches. Robert arriva en tant que cinquième rejeton d’un père alcoolique mais courageux et d’une mère demeurée et fainéante. Par on ne savait trop quel miracle, la génétique équilibra le mélange, ainsi Robert était à la fois courageux, mais pour toutes les activités en dehors de son travail à condition qu’il ne s’agisse pas des « boulots de gonzesse ».
Il fit quelques menues études, mais pas bien longtemps, juste assez pour maîtriser l’alcool, le calcul et l’orthographe. Par la grâce de Dieu, il avait hérité un peu de ses deux géniteurs. Aux environs de ses vingt ans, Robert rencontra Monique, durant la fête du « pallassou », une spécialité locale à base de sardines à l’huile, de tomates et d’un peu de piquette frelatée.
Elle lui plut beaucoup Monique. Elle avait des formes généreuses, une croupe façon charolaise comme on disait dans le pays et des bras robustes. Elle ferait une bonne ménagère. Il en fut de suite conquis, tant et si bien qu’il l’épousa par amour, même si des mauvaises langues affirmèrent qu’elle était enceinte durant les noces.
Il y acheta même une petite maison, juste à côté du tabac de madame Tacache. Robert aimait bien l’endroit. L’enseigne bleutée égaillait la rue durant les soirs d’hiver avec ses belles lettres « Tabac Tacache » et le dimanche matin Robert y passait la matinée à boire des coups et à jouer au Tiercé pendant que quelques-uns des voisins se rendaient à la messe, accompagnés de leur hypocrisie.
Il arrivait parfois à Robert d’avoir des rêves de grandeur. Alors dans ces moments-là, il se levait de sa chaise, écartait les bras et parlait bien haut pour que toute sa petite famille l’entende. « Pour sûr, je mérite mieux. Ce n’est parce qu’on est des cons de père en fils depuis toujours que je ne mérite pas mieux. Je ne vais tout de même pas passer ma vie dans cette usine à taper sur de la tôle. Je vais faire autre chose ». Et parfois Monique intervenait : « Tu veux faire autre chose ? Y a la vaisselle qui te tend les bras. Au moins, tu seras utile, ça changera. ». Alors Robert retournait sagement sur sa chaise, jouant au sourd et affichant la tronche des grands jours. Mais cette fois-là, la Monique ne le laissa pas tranquille, le Robert.
─ Tu sais quoi mon gros ? Ce samedi, tu vas me déblayer ton bordel qu’t’as rempli le grenier avec depuis des années.
─ Mais enfin mamour... Tu sais bien que samedi je vais chez le père Dupa pour goûter à sa gnole de c’t’année.
─ Pour que tu rentres encore cuit comme un cochon, comme chaque fois ? Ah ça non alors ! Ou tu me ranges le grenier où tu te feras laver ton linge tout seul et pis ta bouffe pareil, et pis tout le reste que tu fous rien que c’est moi que je fais.
Elle affirma ceci en posant les poings fermés sur le côté de ses deux grosses cuisses. Vu qu’elle en disposait de deux de chaque (je parle des poings et des cuisses), l’ensemble dégageait de la force et une forte impression de détermination. Il ne s’y trompa pas Robert, il baissa la tête et ne dit plus rien.
Le samedi suivant, dès l’aube, ce qui pour un homme tout plein d’entrain comme lui signifiait autour dès onze heures, il se glissa dans le grenier, tandis que toute la maison cuvait encore. Il ouvrit le premier carton et n’y trouva que des livres, surtout des romans. Ça venait d’un proche décédé depuis des années. Robert s’était dit qu’il ferait une brocante pour vendre tous ces livres, mais dans la région, ça se vendait mal. Normal que personne n’en voulût, tous ces milliers de mots posés sur des centaines de pages et même pas de temps à autre une image pour illustrer le propos. Là, maintenant, il se disait qu’il pourrait bien allumer le barbecue avec toutes ces saletés, sauf que ça ferait encore gueuler ce gros con de voisin. Et puis, il faudrait certainement des semaines pour se débarrasser du tout, étant donné le volume global, autant foutre le merdier à la poubelle. C’est qu’il y en avait des cartons de bouquins, une bonne vingtaine, peut-être même plus. Le proche passait l’essentiel de son temps à lire, il devait furieusement s’ennuyer.
Robert ouvrit d’autres cartons, mais ceux-ci ne contenaient rien de bien intéressants. Il s’agissait de vieilleries surtout et elles ne devaient pas valoir tripette. Alors qu’il envisageait de quitter ce fichu grenier pour se restaurer, son regard fut attiré dans un coin de la pièce par un emballage plus volumineux que les autres. Il s’approcha et ouvrit en grand le carton. Celui-ci contenait une magnifique pompe à bière. Elle s’était avec le temps recouverte de poussière, mais après nettoyage, elle pourrait trôner fièrement dans la cuisine.
Robert commença à frotter l’appareil avec sa main. Ce fut alors qu’une étrangeté se produisit.
─ Quoi « pouf » ? Comment ça « pouf » ? C’est quoi que cette fumée bordel de Dieu ?
─ Bonjour l’ami. Tu m'as à tes guettes à c't'heure.
Un type grassouillet était apparu, en short, t-shirt taché de gras, un bob « Brussel Touch » sur la tête et rouge de peau comme un touriste est-Allemand fraîchement arrivé sur une plage de la mer Adriatique.
─ T’es qui toi et pis c’est quoi ce t’accent que t’as ? On dirait du Belge...
─ Je suis le génie de la pompe à bière et puis je suis belge moi sais-tu hein fieu.
─ C'est bien ma chance... Je me retrouve avec un Nordique en short chez moi... Et puis bah ça existe pas les génies...
─ Quel klet ce pey. L’est con celui-là hein. Pour sûr que ça existe. Vu que je suis en face de toi. Alors si tu voulais bien faire tes trois vœux, comme ça je pourrais rejoindre ma pompe.
─ D’habitude c’est pas dans les lampes à huile les génies ?
─ Tu veux que je te dise quoi fieu ? Un génie belge dans une lampe à huile, ça te paraît logique hein ? En revanche, la pompe à bière là...
─ Je peux vraiment avoir trois vœux, comme dans les films ?
─ Pour sûr mon gars, comme dans les films. Mais faut pas me demander l’impossible. Je ne peux pas te transformer en prix Nobel hein, ça je ne saurais faire.
─ Je veux un gros billet... Un gros billet de 500 euros, annonça Robert en tendant la main droite dans la position du mendiant.
─ Accordé.
Immédiatement, Robert vit apparaître dans sa main un gros billet de 500. Et aussi immédiatement, Robert protesta.
─ Tu te payes ma tête le génie ? Qu’est-ce que tu veux que je fais avec billet comme ça ?
─ « Que je fasse » fieu, on dit « que je fasse ». Tu parles pas du Français de France toi hein.
─ La couleur, rien à dire. La taille, rien à dire. L’épaisseur, en revanche là... 10 cms d’épaisseur... Je ne peux rien en faire de ton billet.
─ Tu as demandé un gros billet, tu as eu un gros billet fieu. Il te faut être plus précis dans tes demandes hein.
─ Ah, je sais ! Je veux devenir une star mondiale après avoir réalisé quelque chose d’exceptionnel. Je veux devenir plus que célèbre, je veux devenir le roi du monde.
─ T’es bien un Français toi hein, à vouloir être le roi du monde. Mais bon, je n’ai pas le choix. Accordé !
Robert se retrouva dans un lieu inconnu. L’endroit ressemblait à une confortable cabine de bateau. À quelques mètres devant lui, Robert aperçut un grand miroir accroché au mur. Il s’avança et fut ainsi en mesure de se contempler. Il portait un uniforme blanc qui lui sembla bel et bien être celui du capitaine d’un navire. Au-dehors de la cabine, des sirènes emplissaient l’air de leur son strident. Il y avait comme une sorte de panique. Robert porta ensuite son regard sur le lit, il était défait et semblait avoir été témoin d’une rude bataille...
« Génie, génie. Où es-tu non de Dieu ? C’est ça mon vœu de gloire ? » Et le génie apparut, comme la première fois, avec au moins autant de fumée.
─ Te voilà. C’est quoi ce foutoir ?
─ Tu es le roi du monde mon gars, pour sûr. Tu es une star mondiale là, tu peux me croire et même que tu viens de faire un truc exceptionnel fieu.
─ Et j’ai fait quoi d’exceptionnel, tu veux bien me le dire ?
─ Tu es le capitaine d’un gros bateau de croisière fieu. Tu viens de planter le bateau sur des rochers parce que tu as ordonné de passer très près de la côte pour faire plaisir à la cocotte que tu as collée dans ton lit. Elle voulait faire signe à ses parents. Et puis là, au lieu de coordonner les secours pour évacuer tes passagers, tu es venu dans ta cabine pour faire tes bagages et te tirer sur la terre ferme. Tu es une star mon vieux hein. Ta tronche tourne en boucle sur toutes les télévisions mondiales.
─ Espèce d’escroc !
─ Tu es ingrat. Je n’ai que ça à te dire.
─ Moi je veux que tout redevienne comme avant.
─ C’est ton dernier vœu fieu. Accordé !
Et Robert revint dans son grenier, dont l’état général n’avait guère bougé. Il se dit qu’au moins, il lui restait la pompe à bière pour se consoler. Mais après une rapide inspection, il s’aperçut que celle-ci n’était plus là. Il se consola avec une pensée philosophique dont il se révélait parfois capable. "Dans ton malheur, tu as de la chance. Si tu avais demandé à vivre dans un endroit avec beaucoup d’eau et à pouvoir mater des fesses, il t’aurait transformé en cuve de chiottes".
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Mireille Bosq · il y a
Une méchanceté bien contrôlée et extrêmement moqueuse. Il ne faut pas se fier au ton faussement populaire. Vous avez sans doute donné une sorte de version de la triste anecdote du bateau de croisière échoué et d'un capitaine fuyard. Et le sujet du génie qui sort d'une lampe ou tout autre endroit bizarre est inépuisable. joli coup de patte.