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Quel est le plus beau jour de votre vie ?

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Agnès BERGER

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Aujourd'hui, je suis déprimée. Comme hier, comme avant-hier et comme je le serai demain et après-demain ainsi que tous les autres jours de ma vie jusqu'au dernier.
Tout ça, c'est de la faute de Raymond, mon voisin d'à côté.
La semaine dernière, je l'ai rencontré en allant prendre le courrier.
Ma boite aux lettres donne sur la rue, alors je n'ai pas le choix, il faut que je sorte de chez moi.
Il était là, planté devant le portail à m'attendre. Un sourire jusqu'aux oreilles illuminait sa grosse figure rougeaude. Raymond est veuf depuis plus de dix ans. Oh là ! N'allez pas croire que j'éprouve le moindre sentiment pour lui, c'est mon voisin et rien de plus. De toute façon, je vis seule depuis toujours et la solitude est une délicieuse compagnie, personne à qui demander la permission de sortir, de rentrer, de manger, de dormir. Je suis libre de faire tout ce que je veux et surtout quand je veux.
— Bonjour, Germaine, m'interpella Raymond.
— B'jour Raymond, lui répondis-je en marmonnant sans le regarder.
Puis je m'empressais de prendre ma pile de courrier, c'était surtout des publicités en réalité et il y en avait vraiment beaucoup. C'était comme si le facteur s'était débarrassé de tout son stock ici.
Donc, je referme la boite aux lettres et de je rentre d'un pas rapide.
Mais voilà que Raymond se met à me suivre, il ouvre le portillon que je viens de lui refermer au nez et rentre dans le jardin, il vient même jusque devant la porte.
— Germaine, quel est le plus beau jour de votre vie ? Qu'il me demande d'un ton enjoué.
Je ne comprends pas trop ce qu'il cherche à faire, et je n'ai pas la moindre envie de lui répondre, après tout, cela ne le regarde absolument pas, c'est ma vie et puis je ne suis pas du genre bavard alors comme ça le problème est réglé.
— Pour certains, le plus beau jour de leur vie, c'est celui de leur mariage ou bien de la naissance d’un enfant. Parfois, ils ont du mal à choisir tellement il y en a, mais vous qui n'êtes ni mariée ni chargée de famille, je me demandais qu'est-ce que cela pouvait bien être.
Je sais ce qu'il essaye de faire, il veut me déstabiliser, me pousser dans mes retranchements, mais il me connaît mal, je ne suis pas née de la dernière pluie et il n'arrivera à rien avec moi.
— J'sais pas.
Et sur cette réponse laconique, je lui claque la porte au nez. Puis, je vais dans la cuisine, regarder derrière les carreaux, s'il est bien parti.
Mais il est toujours là, il semble réaliser que c'est raté, que je ne suis pas tombée dans son piège.
Mais pour qui il se prend, est-ce que je lui en pose des questions ?
Je le vois tendre la main vers la porte. Il n'aura quand même pas l’audace de sonner ?
Il semble hésiter, réfléchir, puis il abandonne la partie, et s'éloigne.
Ouf, j'ai bien cru que je n'arriverai pas à m'en débarrasser, il est plutôt du genre collant le Raymond.
Je m'installe confortablement à table devant la télé pour regarder mon feuilleton préféré, « la soupe à la citrouille ». J'en suis au moment où Bertrand s'aperçoit que Juliette n'a pas voulu gouter le velouté qu'il avait préparé spécialement pour elle. Mais je n'arrive pas à me concentrer sur l'intrigue, une pensée vient de s'insinuer dans mon esprit et de se frayer un passage jusqu'à mon cerveau où elle se met à rebondir comme une balle de tennis.
— Germaine, quel est le plus beau jour de votre vie ? Le plus beau ? Un seul, vous ne devez en choisir qu'un seul.
Pour moi, ce ne sera pas bien difficile, mes beaux jours je peux les compter sur les doigts d'une main ! Mais pourquoi est-ce que je pense à ça, c'est débile comme question.
Plus j'essaye de ne pas y penser et plus les mots de Raymond se mettent à tourner en boucle dans ma tête comme un vieux disque rayé, m'empêchant de réfléchir.
Bon, après tout je peux bien jouer le jeu et comme ça je serai débarrassée et pourrais enfin passer à autre chose.
Alors... le plus beau jour de ma vie, c'était... heu... il faut que je me concentre un peu quand même, ce n'est pas si simple.
Je me plonge dans mes souvenirs, ceux de mon enfance. J'avais six ans, c'était ma première rentrée des classes. Je revois ma mère vêtue de sa robe bleue, celle des grandes occasions, celle qu'elle portait à l'enterrement..., non, je ne dois pas penser à ça. Une larme roule le long de ma joue. C'est le plus beau jour, pas le plus triste que je dois trouver !
Ce n'est pas le bon souvenir, la rentrée s'est plutôt mal passée, il pleuvait, j’ai rencontré Patricia, quelle garce celle-là. Je revois son visage antipathique, sous ses cheveux mouillés, un vrai garçon manqué. J'ai passé des mois à ronger mon frein, supportant ses insultes et ses moqueries chaque jour plus insolentes. Je n'ai rien dit à personne, surtout pas à ma mère qui jonglait entre son travail de serveuse, le soir et ses cours à la fac le jour. Elle voulait devenir avocate ma mère. Si elle avait su...
J'ai passé des mois à m'entraîner dans un seul objectif, attendant le moment propice.
Je revois Patricia, le jour de la photo de classe, un vrai petit ange avec son chemisier de soie blanche et sa jupe plissée. C'est ce jour-là que j'ai choisi, faisant exploser la colère qui couvait au fond de moi comme un volcan bouillonnant. Je lui ai cassé deux dents, celles de devant, celles que l'on voit le plus quand on sourit. Son sang gouttait sur le sol en perlant sur son chemisier de soie. Elle criait ou plutôt, elle hurlait et je ne pouvais détacher mon regard de ce visage défiguré par la douleur. Je me sentais bien, libre, même si j'avais un peu honte de ce sentiment de plénitude qui m'envahissait.
Patricia avait été entourée, choyée, soignée alors que moi, je fus renvoyée de l'école, car personne ne savait ce que j'avais enduré pendant tous ces mois. Les paroles acérées sont des blessures profondes dont on ne guérit jamais.
Le mois suivant, nous avons déménagé, maman a dit que ce n'était pas grave, car elle n'aimait pas cette maison. Et même si nous n'en avons jamais reparlé, je sentais bien que plus rien n'était comme avant.
Ma soupe est froide et l'épisode à la télé est terminé, j'ai été absente pendant plus d'une heure sans même m'en apercevoir et j'ai envie de pleurer. À mon âge, je me sens un peu bête de me comporter comme une enfant. Quel vieil imbécile ce Raymond !
Je devrais peut-être rechercher Patricia pour m'excuser, il paraît que des gens qui se sont perdus de vue peuvent se retrouver sur les réseaux sociaux. Sauf que je ne sais pas comment ça marche tous ces trucs modernes.
Et maintenant, voilà que je n'ai plus qu'une idée en tête, je dois retrouver Patricia. Quel programme, me voilà comblée.
Ce soir-là, je tourne et retourne dans mon lit sans pouvoir trouver le sommeil.
Je devrai peut-être prendre un somnifère, il y en a dans l'armoire à pharmacie.
La boite que j’y trouve est périmée depuis de nombreuses années, et je n'aime pas les utiliser, mais bon pour cette fois je ferai une exception et mettrai de côté mes principes.
J'en prends un que j'avale avec un peu d'eau. J'en sors un deuxième. Hésite un instant, je ne voudrais pas faire un surdosage. Puis, l'idée d'en finir avec ma vie sordide m'effleure l'esprit. Il suffirait que je me laisse glisser tout en douceur, que je ferme les yeux...
Oui mais, quel est le plus beau jour de ma vie ? Je n'ai toujours pas répondu à cette question existentielle. Je ne peux pas mourir, là, comme ça, sans le savoir. Peut-être après tout qu’il n'est pas encore arrivé, peut-être qu'en réalité c'est parce que ce sera le dernier.
Qu'est-ce que je peux dire comme conneries quand je m'y mets !
Dans ma nouvelle école, je n'ai pas rencontré d'autre Patricia. C'est sûrement parce que je n'y suis pas restée très longtemps, deux semaines peut-être trois tout au plus. Les souvenirs de cette période de ma vie sont un peu confus. Je me rappelle du jour où je suis rentrée de l'école en fin d'après-midi, ma mère était encore au lit. J’ai ouvert les volets pour laisser passer le flot d’un soleil généreux qui s'est déversé sur le parquet de la chambre, comme un liquide bouillant.
Maman ne s'est pas réveillée malgré le bruit de mes pas. Je l'ai secouée, doucement au début, puis de plus en plus fort. Elle gardait les yeux clos. J’ai crié puis hurlé jusqu'à ce que Monsieur Ramirez le voisin du dessus vienne voir ce qui se passait. En quelques instants, notre appartement s'est rempli de monde, des voisins, des pompiers, un médecin, des ambulanciers et d'autres encore que je ne connaissais pas. J'ai dormi chez les Ramirez ce soir-là, pour ne pas rester seule.
À l'enterrement, maman avait sa robe bleue, celle des grandes occasions, sa tête reposait sur un petit coussin de velours parme dans un cercueil de bois verni. Elle était si belle, endormie pour l'éternité. Elle venait juste d'obtenir son diplôme de droit et devait commencer son travail d'avocate la semaine suivante. Tant de privations et d'acharnement pour finir entre quatre planches, que cela est pathétique quand j'y repense.
Je me réveille brusquement, quelqu'un klaxonne devant la porte, ce doit être le boulanger.
Hein ! Mais quelle heure est-il ? Onze heures ! Je suis un peu hébétée, je n'ai pas l'habitude de dormir si tard. Le boulanger a laissé le pain dans un sac devant la porte. Je suis émue par cette délicate attention.
Raymond fait le pied de grue devant ma boite aux lettres, je prendrai mon courrier ce soir quand la nuit sera tombée.
Je me fais livrer une pizza, c'est la première fois que ça arrive, il faut croire qu'il y a des premières fois à tout.
Dans l'après-midi, le téléphone me fait sursauter, je somnolais sur le canapé. Il faudra que j'arrête les somnifères.
Je laisse le répondeur prendre le message. C'est Raymond.
Il ne va quand même pas me harceler au téléphone maintenant !
— Bonjour Germaine. Je vois que vous êtes occupée... j'espère que je ne vous dérange pas. C’est Raymond au bout du fil, vous aviez peut-être reconnu ma voix ? Je me disais que comme on est voisins, on pourrait faire un peu plus connaissance. Vous pourriez venir prendre le café à la maison ? Disons demain vers 16h. Rappelez-moi si l'horaire vous convient et également s'il ne vous convient pas. Je serai chez moi toute la journée.
Alors là, j'hallucine, il a perdu un pari ou quoi, pour m'inviter chez lui ? De toute façon, c'est vite vu, je déteste le café, alors je n'irai pas, et je ne l'appellerai pas non plus. Après tout, je n'ai rien demandé, pour qui il se prend à me donner des ordres celui-là ?
C'est génial, Raymond sera chez lui, je vais pouvoir en profiter pour sortir. Par précaution je passe par la fenêtre de la chambre puis par le jardin de Madame Gram.
À la mairie, je prends un ticket et attends patiemment mon tour avant de pouvoir expliquer à l'hôtesse mon projet de recherche.
Elle ne semble même pas étonnée et pianote rapidement sur son clavier, me demande quelques précisions puis imprime une fiche avec une adresse et un numéro de téléphone. Elle vient de retrouver Patricia. Mon cœur s'emballe, je ne pensais pas que ce serait si rapide. J'avais un peu espéré secrètement qu'elle n'y arriverait pas. Mais, les dés sont jetés, je ne peux plus faire machine arrière.
De retour chez moi, je décroche plusieurs fois le téléphone, non pas pour voir s'il fonctionne bien, mais parce que je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir raconter à cette femme, une étrangère à présent.
Je finis par me lancer. La sonnerie semble durer une éternité avant que quelqu'un ne décroche.
— Allô...
— Bonjour, je me présente, je suis Germ...
— Je ne suis pas intéressée.
Et elle me raccroche au nez sans plus de cérémonie. Là, je suis un peu vexée et je sens monter la colère comme une vague de chaleur qui m'envahit, avant d'exploser en milliers de morceaux irradiant mon cerveau. Quand je suis dans cet état, il vaut mieux ne pas m'aborder. Ça tombe bien parce que je suis seule donc pas de problème. Je respire profondément puis finis par me calmer, ce qui m’aide à réfléchir. Si elle ne veut pas me parler au téléphone et bien j'irai chez elle.
Cette décision me fait un bien fou et il me tarde de mettre mon idée à exécution. J'appelle Madame Gram, ma voisine d'en face, elle pourra me renseigner.
Ensemble, nous recherchons sur internet les cartes et les horaires de bus pour aller jusque chez Patricia. C'est drôle, elle habite toujours le même quartier, celui que nous avions quitté ma mère et moi après mon renvoi de l'école.
À présent, je me sens bien. C'est comme si je voyais de la lumière au bout d'un tunnel. Je me couche tôt en ayant pris soin d'avaler un somnifère. C'est que je veux être en forme pour rencontrer Pat. Il faut que j'arrête de parler d'elle comme ça ! C'est qu'elle ne doit plus être toute jeune la Patricia.
Debout aux aurores, j'ai préparé un cake au chocolat pour offrir. J'ai hésité avec des gâteaux secs mais comme elle n'a pas toutes ses dents, j'ai pensé que ce serait mieux ainsi.
Le bus que je prends est plein de voyageurs. Un jeune homme se lève pour me céder sa place. Ce geste plein de gentillesse et d'empathie me touche profondément. Moi qui croyais que les jeunes étaient des bons à rien et des égoïstes, je vois que ma vision du monde n'est vraiment pas réaliste.
Je somnole contre la vitre et manque rater l'arrêt où je devais descendre. Le chauffeur me secoue doucement.
- Madame, Madame, vous êtes arrivée.
Je sais très exactement où se trouve la maison de Patricia, nous avons étudié le trajet avec Madame Gram et nous avons même vu à quoi elle ressemblait grâce à une application formidable sur internet.
Je fais plusieurs fois le tour du pâté de maisons, j'hésite puis décide de repartir. Je me sens idiote tout à coup. Je n'ai pas fait tout ça pour rien, il faut que je termine ce que j'ai commencé. Maudit sois-tu Raymond avec ta question idiote !
La sonnerie retentit à l'intérieur de la grande bâtisse défraichie qui semble vide.
Bon, voilà, c'est fait, je peux rentrer chez moi à présent.
J'entends alors un verrou que l'on pousse à l'intérieur de la maison. Puis une jeune femme apparaît sur le seuil. Ça alors ! Patricia n'a pas pris une ride, ça doit conserver des dents en moins.
— Bonjour...Patricia ?
— Non, je suis Mado sa fille. Et vous, vous êtes ?
— Je suis Germaine, une vieille... amie de votre mère, nous nous sommes un peu perdues de vue depuis de nombreuses années. J'aurais voulu lui parler. Vous savez, nous étions ensemble à l'école il y a bien longtemps.
— Je vous en prie, entrer.
— Tenez, j'ai apporté un gâteau pour votre mère.
— C'est très gentil de votre part. Vous savez, maman ne reçoit jamais de visites, je suis sûre que ça va lui faire plaisir, elle est très gourmande.
La grande bâtisse sent la poussière et le renfermé.
Mado me conduit dans le jardin. Là, je vois une vieille femme, assise dans un fauteuil d'osier.
Elle a le regard perdu vers un ailleurs qu'elle semble la seule à percevoir. Son visage décharné et son crâne dégarni la font ressembler à quelque maléfique sorcière sortie tout droit d'un conte pour enfants.
Elle n'a plus rien de la jeune fille conquérante et sarcastique que j'ai connue.
— Maman, regarde qui vient te rendre visite... C'est Germaine ton amie d'école.
— Germaine ? Interroge Patricia d'une voix frêle et cassée.
Elle me regarde d'un œil terne et las.
— Bonjour Patricia. Tu te souviens, on était ensemble dans le cours de Madame Valdo, en CP.
— Valdo ?
— J'ai une idée, s'exclame tout à coup Mado, je vais vous montrer la photo de classe. Ma mère pourra peut-être se rappeler de vous en la voyant.
Je ne dis rien et la laisse partir. Mais je sais bien que cela ne sert à rien. Nous n'étions pas sur la photo cette année-là. Ni l'une ni l'autre.
Mado revient avec un épais album, orné d'une couverture en velours rouge sur laquelle est inscrit en lettres dorées « Souvenirs d'aujourd'hui et de demain ». Je trouve la phrase un tantinet ridicule mais je garde mes réflexions pour moi, ce qui n'est pas dans mes habitudes, il faut croire que j'ai fini par changer avec le temps.
Mado ouvre l'album sur une première photo représentant un bébé dans les bras d'une jeune femme. Un homme à leurs côtés semble irradier de bonheur. J'ai du mal à imaginer la vieille femme flétrie que j'ai en face de moi sous les traits de ce minuscule bébé.
— Voici ma mère avec ses parents. Elle n'a pas eu une vie facile, vous savez.
— Ah, bon. Je lui réponds sur un ton neutre.
Je n'ai aucune envie de m'apitoyer sur le sort de Patricia, elle n'a eu que ce qu'elle méritait, voilà tout. Mais ça aussi je le garde pour moi.
Mado tourne les pages des moments d'une vie, toujours les mêmes : anniversaires, fêtes, vacances, et inlassablement les mêmes sourires, sincères ou non. Allez savoir !
Une page est vide cependant, c'est celle de la photo de classe 1973, Mado tourne et retourne sans comprendre.
— C'est bizarre, finit-elle par déclarer, elle n'y est pas. Maman a dû l'enlever.
— Je ne crois pas, non, elle ne l'a jamais eu !
Et devant l’air incompréhensif qui s'affiche sur le visage de Mado, je me lance dans des explications un peu confuses et décousues de sens.
— Je ne comprends pas bien pourquoi le photographe n'a pas développé la photo ? Il s'était blessé ? C’est ça ?
Bon, là ça ne va pas, mais vraiment pas du tout. Je m'enfonce dans mon mensonge, je me noie et coule à pic. Je bafouille, rougis et n'arrive pas vraiment à réfléchir à ce que je vais bien pouvoir lui raconter. J'ai l'impression que mon cerveau est enveloppé de coton. Il faut que je dise tout. Maintenant, sinon je n'aurai plus jamais l'occasion ni l’audace de le faire.
Allez, à trois je me lance. Je commence mentalement le compte à rebours 1, 2..., c'est un moment intense, Mado semble sentir mon angoisse tellement elle est palpable... 3, allez, courage.
— Il faut que je vous explique comment était votre mère avant..., quand elle était enfant. Sa relation avec... moi. Elle était si... méchante.
— Hein !
— Oui, j'ai vécu un enfer, sous ses remarques désobligeantes et ses moqueries quotidiennes. Personne ne le sait à part elle et moi.
— Vraiment ? Cela ne lui ressemble pas du tout. Ma mère est certes une personne de caractère, mais elle a un grand cœur. Je suppose qu'elle ne pensait pas ce qu'elle disait. Vous voulez en parler ?
- Il n’y a rien à dire de plus, sinon que le jour de la photo de classe, je l’ai frappée. J’ai même éprouvé de la joie à le faire. Je lui ai cassé deux dents, celles de devant. Nous n’avons pas pu faire la photo, c’est pour ça qu’elle n’est pas dans l’album.
— Je ne comprends pas trop... Ma mère a toujours eu ses dents de devant. Vous êtes sûre que c’était bien elle ?
— Oui, vous lui ressemblez tellement, du moins physiquement. Et puis je l’ai reconnue sur les photos que vous m’avez montrées.
« C’était des dents de lait ! »
« C’était des dents de lait ! »
Ces mots viennent tout à coup percuter mon esprit et me donnent le tournis. Il n’y avait rien de grave dans toute cette histoire. Les dents seraient tombées de toute façon, je n’ai fait que les aider un peu, voilà tout. Je suis en colère de ma stupidité d'enfant. Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Puis les mots enfouis au plus profond de ma chair ressurgissent tout à coup, ils se forment dans mon esprit comme une bougie que l'on allume sur un gâteau d'anniversaire.
— Pardon Patricia.
J’ai dit cela dans un souffle, comme une brise légère et apaisante qui effleure les deux femmes.
— Pardon ? répète Patricia de sa voix frêle et cassée.
Patricia n’a bien évidemment rien compris à cette conversation, elle ne fait que répéter les mots qu’elle entend, comme un vieux perroquet décharné. Elle me fait penser à une pomme toute fripée que l'on aurait oubliée dans un coin.
Je prends ce mot pour moi, comme un baume apaisant qui se pose sur mes blessures d’enfant, jamais cicatrisées. Elle ne comprend pas ce qui se passe mais peu importe, j’ai trouvé la paix intérieure, en exorcisant mes vieux démons, et ça, c’est le plus beau cadeau qu'elle puisse me faire.
Dans le bus qui me ramène chez moi, je souris comme je ne l’avais jamais fait avant, au chauffeur, aux passagers, aux oiseaux, aux arbres et même aux lampadaires.
Là, c’est sûr vous me prenez pour une folle. Et bien tant pis, j’ai décidé de croquer la vie à pleines dents, de faire table rase du passé et d’écrire mon histoire sur une nouvelle page blanche, immaculée.
En allant chercher mon courrier, je trouve une lettre manuscrite, quelqu’un l’a déposée dans ma boite aux lettres pendant mon absence.
J’ouvre l’enveloppe, elle n’est même pas cachetée.
« Germaine,
Je vous ai attendu pour le café. Puis, j’ai voulu vous parler, mais vous n’êtes pas venue chercher votre courrier. J’ai vu le livreur de pizza sonner chez vous, je vous ai même vu sortir par la fenêtre.
J’ai l’impression que vous m’évitez. Je vous ai peut-être blessée l’autre jour par ma question stupide ?
Vous savez, j’ai toujours été maladroit lorsqu’il fallait parler aux femmes.
Vous allez sûrement rire lorsque vous lirez la suite de cette lettre, mais cela m’est bien égal.
Pour moi, le plus beau jour de ma vie, ce n’est pas celui de mon mariage ni celui de la naissance de mes enfants. Le plus beau jour de ma vie, c’est celui où je vous ai vu pour la première fois prendre votre courrier. Vous aviez un regard si triste, vous ressembliez à un petit oiseau sauvage qui ne veut pas se laisser apprivoiser.
Vous n’avez peut-être pas remarqué, mais si j’étais là chaque matin quand vous alliez à la boite aux lettres, ce n’était pas un hasard.
Bien sûr, vous n’étiez pas très bavarde et c’était chaque jour les mêmes mots « Bjour Raymond », mais vous entendre prononcer mon prénom suffisait à illuminer ma journée. Vous êtes le petit rayon de soleil qui éclaire ma solitude.
Si ces quelques lignes vous ont fait sourire, tant mieux, j’aurai au moins réussi cela.
Votre dévoué voisin,
Raymond »
Je reste là, ébahie, scotchée, incapable de prononcer la moindre parole. « Il se moque de moi » sont les premiers mots qui me viennent à l'esprit.
Comment quelqu'un de sensé pourrait-il écrire une chose pareille ?
Ce n'est pas son style de rire des autres. Et, comment je peux savoir quel est son style ?
Je ne le connais pas du tout le Raymond.
Illusion, désillusion ? Après tout, je n'ai rien à perdre. Si c'est une blague, je ne serai même pas blessée, je ne l'aime pas, alors !
Je suis allée prendre le café, ce n'est pas si mauvais que ça après tout.
Puis je suis retournée le lendemain et le jour suivant. Raymond est devenu mon ami.
Ah ! Au fait, je ne sais pas si je vous l'ai dit, nous allons nous marier tous les deux, l'année prochaine.
Et je crois bien que ce sera le plus beau jour de ma vie.

PRIX

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Agnès ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Super , j’aime beaucoup, c’est fluide , chargé d’images et d’émotions , un bon moment de lecture , merci
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Agnès BERGER · il y a
Merci
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jusyfa *** Julien · il y a
Une bien jolie plume pour porter cette charmante histoire. Bravo !
Julien.

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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre agréable commentaire
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Isabelle Lambin · il y a
Quelle belle et touchante histoire ! J'ai adoré découvrir Germaine aux allures revêches, mais qui, une fois amadouée, n'a plus l'air si désagréable que cela.
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre lecture.
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Moniroje · il y a
C'est beau ce que fait l'amour même que voisin...
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Agnès BERGER · il y a
Oui, c'est parfois étrange l'amour.
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Virgo34 · il y a
Une belle histoire (peut-être un peu longue pour mes yeux fatigués) pleine d'émotion et agréable à lire.
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Agnès BERGER · il y a
Merci
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Nkarna · il y a
Une histoire d'une grande sensibilité. Une belle écriture.
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre lecture et votre soutien.
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Maïra Richards · il y a
Un belle histoire et une belle leçon de vie... Bravo! Tous mes votes. Bonne chance à votre texte !

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/dix-lettres-pour-dix-numeros?all-comments=1&update_notif=1570843395#fos_comment_3818263

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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre agréable commentaire et pour vos votes.
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michel jarrié · il y a
Quelle belle et émouvante histoire ! Elle doit son charme d'abord à sa simplicité, cette solitude si bien décrite et ce ''bouquet final.''..ce qu'il faut pour aller se coucher sur une note optimiste.
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une bien jolie histoire, même si on s'attend à la chute.
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Agnès BERGER · il y a
Merci

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