Que se cache-t-il sous la neige ?

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"Dans le doutes, dites la vérité" Mark Twain  [+]

La forêt était majestueuse, les grands sapins qui la peuplaient cohabitaient avec la trentaine d’habitants d’un petit village situé en plein milieu des arbres. Le seul village de la sorte, dans la région, les villageois essayaient bien souvent de quitter leur terre, seule une personne avait réussi à rassembler assez d’argent, nécessaire à la vie en ville. Le village avait été construit au bas de la montagne, il y a une centaine d’années. Les générations s’étaient succédées, sans changement, un village si particulier, bloqué par la neige l’hiver, et manquant d’eau l’été, encerclé par la montagne de toute part. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait pas neigé, c’était rare en cette saison, il restait par ci par là quelques traces de neige, mélangée à de la boue, ce qui donnait une sorte de souillure. Qui resterait là encore quelque temps, avant qu’une nouvelle couche de neige ne vienne cacher ses saletés. L’air était lourd et sec comme en temps d’orage.

Sur un chemin zigzagant entre les arbres, un vieux traîneau, tiré par un cheval, descendait vers la ville. Un vieux monsieur, emmitouflé dans plusieurs couches de fourrures, qui conduisait. Il habitait dans la maison en haut du chemin, autrement dit au sommet de la Montagne. Il descendait à la ville, pour faire le plein de provisions. Les gens du village ont raconté tant de choses sur ce vieil homme ! Il était arrivé, il y a quelques années, et s’était installé, aussi étrange que cela puisse paraître, dans la vieille maison, les villageois pouvaient la voir lorsqu’ils levaient la tête. Ils se posèrent tant de questions sur son identité, curieux comme des singes ils ont cherché, fouiné, sans grand résultat. Certains ont raconté que le vieil homme avait fait fortune dans les casinos et autres jeux d’argent ; qu’il avait fui un passé mystérieux. Les gens du village s’accordaient tous sur le fait qu’il devait être très riche, l’un avait raconté comment il l’avait vu sortir de sa poche une superbe montre de gousset, un autre disait qu’il l’avait vu monter avec, à l’arrière de son traîneau, un panier plein d’argenterie et des chandeliers, le tout recouvert d’une couverture, ils y avaient tous vu des objets de valeur. Le vieux ne s’était jamais rendu dans le village depuis son arrivée, il restait seul, devant le chemin menant à sa maison il avait cloué sur un arbre un écriteau : « Propriété Privée, défense d’entrer ». Et tout le monde n’en finissait pas de se demander pourquoi il s’était installé ici. Le vieil homme ne quittait sa maison que le premier lundi de chaque mois, pour se rendre en ville et faire quelques provisions. Il partait tôt le matin et ne revenait qu’en fin de soirée. Aujourd’hui, nous étions le premier lundi de novembre ; le vieux partait donc pour la ville.

La maison serait donc inoccupée pour la journée, c’est ce qu’avait pensé la Fripouille du village. Tout le monde le connaissait au village, il n’était pas bien méchant, comme ils disaient, mais il s’était livré dans sa vie à certains vices ; vol de poulet, arnaque sur les marchés, petit cambriolage. Toute sa vie il n’avait cessé de rêver de fuir ce maudit endroit où il était né. Il avait réuni, au fil des années, une certaine somme d’argent qu’il gardait bien précieusement caché sous son matelas. Cette somme était bien maigre, en comparaison de nos dépenses à la ville, mais pour lui, qui n’avait jamais quitte son petit lopin de terre elle représentait beaucoup d’argent ; une insouciance qui lui permettait d’attendre et espérer. Et cette année il ne manquait plus grand-chose, pensait-il, pour le grand départ. Si bien que toutes les supposées richesses du vieux, lui avaient fait tourner la tête. Il se décida à partir, dès ce soir, il serait loin. A la ville, où il ne connaitrait plus jamais le froid et la misère.

C’est bien la Fripouille, qui prenant garde à ne pas faire de bruit, montait vers le sommet de la montagne avec un sac dans les mains. Personne ne se balade dans ces recoins de la forêt, entre les sapins, il faut fournir un véritable effort pour gravir la pente. Entre les pierres glissantes, le verglas, et le dénivelé. Il faut le vouloir pour monter là-haut. Seulement voilà, s’il avait pris l’autre chemin, nul doute qu’en un instant, une personne du village, l’aurait vu et s’en était fini de lui. Tandis que là, aucun risque de se faire prendre. Il rêvait déjà, à la vie qui l’attendrait demain. L’argenterie qu’il allait trouver chez le vieux, les bijoux, l’argent des casinos, la montre. Il pourrait en tirer une belle somme au marché. Cela lui donnait de la force dans les jambes et rendait la montée plus facile. La Fripouille, était désormais arrivé à la dernière partie de l’ascension, qui était la plus dure, car elle offrait très peu de prise, l’érosion avait usé la roche la rendant très lisse. Les yeux de la Fripouille, regardaient avec avidité, le haut de la colline, qui à chaque pas dans cette neige sale, pleine de boue, se rapprochait. Après de long efforts, il arriva enfin, sur le haut du chemin, il se dépêcha d’avancer, pour ne pas se faire repérer depuis le village.

La maison était là, sans personne, un calme bien étrange. C’était la première fois de sa vie que la Fripouille, venait ici, il n’avait encore jamais vu de si près cette demeure. Juste aperçu depuis le village quand il levait le nez. Une petite palissade entourait la maison en bois. De l’extérieur elle ne payait vraiment pas de mine. Les murs sales, n’étaient pas sans rappeler ceux des maisons du village. La neige fondue s’était mélangée à la terre, pour former un mélange boueux, dans lesquelles les chaussures de la Fripouille, s’étaient piégées. Il laissait des traces partout où il passait. Au fond, derrière la maison, les sapins de la forêt l’entouraient. Ce qui donnait l’étrange impression, que la forêt envahissait la propriété de toutes parts ; que la nature reprenait ses droits dans un lieu si solitaire, sans âmes pour l’en empêcher.
La Fripouille se contenta de chercher une entrée, la porte était fermée à clé. Après avoir fait le tour de la maison, il remarqua que derrière un volet, l’une des fenêtres était ouverte. En un instant, il était dedans. Mais il s’arrêta net lorsqu’il découvrit l’intérieur. Son visage comme figé par le vent qui pénétrait par la fenêtre. Il faisait sombre chaque volet avait était rabattu. Il n’y avait dans cette pièce rien d’autre que des toiles d’araignée, de la poussière, des tapis bouffés par les mites... Rien, rien, rien, se répétait la Fripouille. Comment cela pouvait être possible ? Tout ce que l’on avait raconté au village était donc faux ? Rien que des paroles ? Fripouille n’arrivait pas à le croire. Pourtant, tant de choses semblait dire le contraire, les habits du vieux, les casinos. Il resta là cinq bonnes minutes sans bouger, pensant qu’il se réveillerait d’un mauvais rêve. Malheureusement la réalité était bien là. Quand on rêve un peu trop, elle revient en force. Les bijoux, lustres, argenterie, avaient, été présents dans sa tête un long moment, jusqu’à maintenant. A dire vrai, la Fripouille était même surpris, le vieux vivait dans des conditions autrement plus misérables que lui. Il passa dans l’autre pièce, qui était la chambre du vieux.
Les volets étaient rabattus, seul un léger filet de lumière éclairait la pièce. La poussière se voyait en passant par intermittence devant. La Fripouille regarda dans tous les coins, mais il n’y avait rien non plus. Il ressortit aussi vite qu’il était entré, sans s’apercevoir, qu’au fond, dans la pénombre, se trouvait une horloge qui ne devait pas valoir grand-chose, mais qui contrastait avec le peu d’objets de valeur de la maison. Tant pis pour la Fripouille, il repartait bredouille.
Dehors, la neige commençait doucement à tomber, les petits flocons venaient s’agglutinait au sol. Cela faisait si longtemps que ce n’était pas arrivé, il fallait que ça arrive aujourd’hui, qu’elle tombe sur la Fripouille. Il ne s’en était pas rendu compte, en sortant, l’esprit trop occupé par ce qu’il venait de voir. La tête baissée, et le regard perdu, il s’en allait, de là où il venait. Ses chaussures sales pleines de boue, laissaient des traces partout où il marchait, si bien que ce ne serait pas compliqué de se rendre compte que quelqu’un était venu.

La journée se terminait, et le vieux était dans son traîneau sur le chemin du retour, il trouverait sa maison, comme il l’avait quittée. Et il retournerait à sa solitude jusqu’au mois prochain. La Fripouille, quant à lui, reviendrait à sa terne existence, essayant de mettre de côté quelques pièces par ci par là. Le jour ou il irait, à la ville, les dures réalités de la vie citadine, le frapperaient. Mais si un jour, il arrivait à partir, ce dont nous pouvons douter, pour l’instant il rentrait chez lui, les mains dans les poches et la tête basse. Son seul réconfort, se trouvait dans l’attente et l’espoir...
Les nuages sombres poussés par le vent couvraient la forêt, le village, et la maison du vieux. Les flocons tombaient de plus en plus fort. Derrière les pas de la Fripouille, la neige sale serait bientôt recouverte, d’une nouvelle couche, toute propre. Et qui, en cachant les traces de son passage, lui donnerait peut-être l’illusion de repartir à zéro...
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Image de Liam Azerio
Liam Azerio · il y a
Une atmosphère presque de conte, un décor à l'image de ses personnages, qui ne se révèle jamais complètement. C'est à la fois subtil et accrocheur, particulièrement la fin.