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Que celui qui n’a jamais…

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Charles

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L’école est finie.

Le réveil lui échappa pour aller s’écraser sur le sol, tout en continuant à couiner. Sophie se leva doucement pour ne pas réveiller Stéphane qui continuait à ronfler.

En sortant de la douche, Sophie enfila son uniforme de « fliquette », comme disait Stéphane. C’était son premier jour.

Elle se sentit défigurée dans le RER et décida qu’à l’avenir, elle enfilerait son uniforme sur son lieu de travail, même si c’était contraire aux règlement.

L’accueil fut chaleureux. Elle partageait son bureau avec Sylvie, une corpulente sexagénaire qui devait l’aider à faire ses premiers pas.

« Oublie tout ce que tu as appris à l’école, ça ne te servira à rien. Ici c’est la vraie vie », lui dit Sylvie avant de lui tendre la joue « On embrasse trois fois, c’est la coutume à Dargny ».

De nombreux policiers, dont Sylvie, tentaient alors d’élucider les circonstances du meurtre de Jules Blondin, agent de maintenance à la gare de Dargny.

Sylvie hésita quelques secondes entre le tutoiement et le vouvoiement avant de se lancer.

- Tu le connaissais, Jules Blondin ?

Le sourire de sa coéquipière lui indiqua qu’elle avait fait le bon choix.

- Tout le monde connaissait Jules. C’était un pauvre type, mais incapable de faire de mal à qui que ce soit. Il paraît qu’il était de la même famille qu’Antoine Blondin. Tu dois pas connaître « un singe en hiver », les jeunes d’aujourd’hui ne lisent plus.

Une pagaille monstrueuse régnait sur le bureau de Sylvie. De la montagne de paperasses, elle retira un gros carnet qu’elle lui tendit.

- Tiens, le voilà Jules Blondin. C’était un schizophrène ou un entendeur de voix si tu préfères, il paraît que c’est plus pareil.

L’écriture était malhabile. C’était visiblement une écriture de gaucher, ou celle d’un droitier qui écrivait comme un gaucher. C’était un journal intime sans dates, seuls les jours de la semaine étaient indiqués. Elle ouvrit une page au hasard.

Elles m'avaient dit d'y aller, ça avait commencé le matin et ensuite toute la journée elles avaient répété ça, elles étaient nombreuses, encore plus que d'habitude. Le plus souvent elles sont quoi, deux-trois, mais là elles étaient au moins cinq-sept, oh oui au moins ; et elles parlaient fort et il fallait y aller parce que sinon j'entends plus rien d'autre et quand même, j'aime bien écouter la radio et les gens qui passent, et avec elles qui criaient j'entendais plus rien.
Je ne comprenais pas bien, ça parlait tout en même temps, et puis il y en avait une avec une voix plus grave, on l'entendait mieux que les autres, elle disait « en voiture Julot ! », comme papa qu'était cheminot quand j'étais petit. « À la gare il y a plus de train depuis longtemps » : celle-là ça devait en être une vieille oui, restée enfermée longtemps derrière la porte, pour dire des trucs comme ça. Il y en avait une autre qui donnait l'heure, « cinq-sept heures » elle disait, « vas-y à cinq-sept heures ! ». Fallait pas être en retard, ça non, elles n'auraient pas été contentes. Les autres chuchotaient ou alors elles étaient plus loin, j'entendais moins bien, mais j’ai compris qu’elles insistaient aussi : « vas-y Julot ! » qu'elles faisaient, et même si elles parlaient à travers la porte ça faisait beaucoup de monde et beaucoup de bruit, toute la journée, qui me suivait partout, alors j'y suis allé. Pour avoir la paix, même si elles se taisent jamais bien longtemps, les voix.
C'était un jour de temps moche, des stratus-cumulus-nimbus qui recouvraient le ciel, des dépressions plein le baromètre, ça pouvait pleuvoir oui, ça pouvait tomber à n'importe quel moment alors j'ai pris mon parapluie, comme toujours. C'est pas le même depuis le début où je me suis accompagné d'un parapluie, ça dépend de la force du vent et des gens qui passent, qu'est-ce qu'ils peuvent oublier les gens; enfin celui-là est rose avec une cordelette sur le manche, il y en a qui disent que ça fait fille, mais moi j'aime bien.
Il faisait un peu nuit, mais pas encore trop quand je suis arrivé à la gare, heureusement je connais le chemin par cœur et je savais quel morceau de grillage était découpé pour passer sur les voies. Et elles, les voix, elles étaient derrière la porte qui m'accompagne partout, mais aussi sur le sol qui est fait de plein de cailloux, le ballast on appelle ça, et elles s'entrecroisaient pareil, on ne savait plus laquelle suivre pour arriver à la gare, celle de cinq heures ou de sept, et si c'était le terminus ou si ça continuait encore après. Il faisait de plus en plus nuit, mais pas encore partout, dans les renfoncements des portes il y avait des boules de noirceur qui menaçaient de prendre corps, et ça vibrait, ça criait derrière la porte, peut-être même qu'elle allait s'ouvrir ! Moi je tenais la poignée de toutes mes forces pour la bloquer, ça secouait ça tremblait, je voulais pas que les voix sortent, mais elles étaient plus fortes et plus nombreuses.
Il y a un moment où je pouvais plus rien tenir, c'était trop dur, j'ai tout lâché pour mettre mes mains sur les oreilles, pour plus les entendre. Alors elles se sont jetées sur moi, elles criaient si fort alors moi aussi j'ai gueulé, elles tapaient dur les voix ! Il y avait les voix et puis aussi les noirceurs à la rescousse, tandis que moi j'étais que deux avec le parapluie, c'est terrible l'infériorité. Je voulais me défendre, mais j'arrivais pas, le parapluie protégeait rien, je me suis laissé tomber par terre et j'ai plus bougé, j'ai fait le mort. J'étais pas mort hein, mais c'était presque, je pouvais pas bouger et puis peut-être que j'ai été mort un moment, car il y a eu comme une noirceur générale et l'instant d'après il n'y avait plus rien. Plus de voix, plus d'ombres, juste moi, et encore...! J'ai toujours pas bougé, au cas où les unes et les autres reviendraient, et après encore un moment il y a eu des lumières, des rouges, des blanches, des bleues, des qui bougent et d'autres pas. Tout était complètement silencieux, comme quand il a neigé et qu'on se croirait avec du coton dans les oreilles tellement on n'entend rien. Là c'était pareil, mais sans la neige, après les lumières il y a eu des gens, au moins cinq-sept, ils avaient pas l'air méchant, mais un peu bizarre, tous à bouger la bouche sans faire de bruit, comme s'ils s'étaient passé le mot de ne rien dire !
Au milieu de tout ça, je comprenais pas bien où étaient passées les voix, vu que j'avais lâché la porte et qu'elle était restée grande ouverte, ça aurait dû être un raffut du diable vu qu'il n'y avait plus rien entre elles et moi. J'ai pensé qu'elles avaient pris le large et étaient parties hanter derrière la porte de quelqu'un d'autre, après tout il y a pas de raison, on se lasse de tout ! Moi j'aime bien changer de radio de temps en temps, alors elles ont sûrement voulu changer de poste elles aussi. Le parapluie a changé également, le rose était cassé, maintenant il est noir, j'aime bien aussi.
Sylvie fit entendre son gros rire en voyant le visage hébété de la jeune femme.

- Bon, on va manger ?

...

Le corps avait été retrouvé sur les rails de la vieille gare, non loin de la cahute où il vivait, là où les gamins de Dargny venaient jouer après l’école. À 16h15, les deux femmes se mirent en marche. Sophie portait un grand sac et une bassine.

- Ceux de « Jean Moulin » arrivent à 16h45. Ceux de « Georges Brassens » à partir de 17h. Les ados ne viennent pas, ou alors pour le shit, mais beaucoup plus tard.

Cachées derrière le hall de la vieille gare, les deux femmes virent apparaître des écoliers au bout du chemin à 16h45 pétante. Sophie sortit de sa cachette pour entrer en contact avec les enfants, mais ceux-ci semblaient ne pas la voir. Elle posa alors un regard interrogateur sur sa collègue.

- C’est bien de prendre des initiatives, mais tu ne vas pas y arriver comme ça. La plupart de ces gosses ont des pères, des frères ou des cousins en taule. Déjà à leur âge, ils se méfient des flics comme de la grippe.

Ce disant, Sylvie sortit du sac une extravagante robe à fleurs qu’elle enfila.

- Maintenant qu’ils t-ont vue, c’est raté. Dommage, j’avais aussi pris une robe pour toi. Reste ici et laisse-moi faire.

Arrivée au milieu de l’aire de jeu, la collègue de Sophie posa à terre la bassine retournée avant de monter dessus.

- Bonjour les enfants, la fée Sylvie est revenue. Qui veut des bonbons ?

Les enfants s’attroupèrent autour d’elle en un clin d’œil.

- Sylvie est triste parce que son ami Jules est mort. Elle aimerait bien savoir ce qui lui est arrivé. Vous pouvez peut-être m’aider.

L’effet fut immédiat. Un courant d’omerta traversa l’assemblée qui commença à se disperser.

Toutefois, une petite fille s’était approchée d’elle.

- Bonjour, comment tu t’appelles ?

- Capucine. Capucine Courtier, j’ai sept ans et je suis en CE1 à Jean Moulin, ma maîtresse s’appelle...

Sylvie se rendit compte qu’elle avait devant elle un moulin à parole petit format et qu’il était urgent de cadrer la conversation.

- Tu as quelque chose à me dire au sujet de Jules ?

- Oui, maman m'avait dit de rentrer vite après l'école. Elle n'aime pas quand je joue près de la gare. Mais avec Pierre et Luc, on voulait jouer à cache-cache. La gare c'est là que c'est le mieux. On reste jamais longtemps caché, car dès qu'il y a un bruit, on bouge pour voir, on parle tout bas... Et on se réunit pour chercher ensemble quelle serait la meilleure cachette. Tout à coup, quelque chose a grincé. On a eu peur. On s'est regroupé et on a vu Jules qui essayait de fermer une porte. Elle était plus petite que l'ouverture de la porte, ça n'aurait rien fermé. Il avait plein de sang sur lui et y marchait bizarrement. Il gueulait. Il gueulait fort. Il parlait à la porte  : « Reste pas là », « tu vois bien que je veux passer », « M'emmerde pas ». Il arrêtait pas de gueuler. Pierre lui a crié: « eh le fou ! ». Jules continuait de pousser la porte en gueulant. Ça me faisait rire, j'ai crié « faut que tu ailles à l'asile ! », «  t'es fou !». Il me faisait un peu peur Jules, mais je criais quand même. Heureusement, on était loin. Luc a pris un caillou et l'a envoyé sur lui, j'ai essayé aussi. On voulait qu'il réagisse, qu'il nous regarde. On aurait eu sacrément peur s'il l'avait fait. On a continué un peu, mais il restait à essayer de pousser la porte. Il était sale et laid, comme un monstre. Il ne réagissait pas aux cailloux. Ça ne lui faisait pas mal. Il a jamais dit aille. De toute façon on prenait des petits cailloux. On voulait pas qu'il se fâche ». Et puis...
L’interminable monologue de Capucine récité à toute allure sans aucune reprise de respiration fut interrompu par un garçon un peu plus âgé qu’elle.
- Attention Capucine, y faut peut être pas lui dire, c’est peut être une méchante fée.
Sylvie prit un air indigné.

- Mais non, je suis une bonne fée. Tu es qui, toi ?

Peu convaincu, le jeune garçon hésita quelques instants avant de se présenter.

- Je suis le chef. Mon grand frère m’apprend la boxe à la maison. Il faut se battre pour être un homme. À l’école, j’ai ma bande : on n’a peur de rien. Il y a Pierre et Henri... et puis il y a aussi Capucine, mon grand frère dit que c’est un garçon manqué.

- Et qu’est ce que tu as vu ?

Oubliant sa réserve initiale et soucieux de prolonger son petit effet, Luc se mit à table.

- C’était le cinq novembre. Soudain, on voit une ombre se dessiner, là, là, à deux pas, entre les deux wagons !! On se rapproche les uns des autres. Le p’tit Henri lance : « Vas-y voir ! », « T’as peur ? ». Et si on allait voir qui c’est, demande Capucine ? Après tout, c’est notre territoire à nous ! On se rapproche de l’Ombre. C’était Jules.
Il avait du sang partout et grognait.
Mais on n’avait pas peur. Jules s’est mis à hurler contre la cabane, on lui a lancé quelques cailloux. Et puis, il s’est éloigné et s’est écrasé entre deux rails, celles de là-bas.

Estimant qu’elle en savait suffisamment pour la journée, Sylvie descendit de son baquet, récompensa Capucine et Luc et se désintéressa d’un autre garçon qui voulait visiblement lui dire quelque chose. Elle se dirigea vers le chemin du retour où elle fut rejointe par Sophie.

- Pourquoi t’as pas écouté le petit qui voulait te parler à la fin ?

- J’le connais Georges. T’as vu comme il est gros ? Y m’aurait raconté n’importe quoi pour avoir un Mars.

Sur le chemin du retour, les deux Femmes restèrent silencieuses. À l’approche du commissariat, Sylvie se souvint qu’elle portait toujours sa robe de fée.
- Attend moi Sophie, il faut que j’retire ce truc. Les enfants ne croient plus aux fées, c’est déprimant.
La vérité
Le lundi soir, Stéphane répétait avec ses potes. Il était bassiste dans un groupe de hard-métal.

Sophie détestait le hard. Elle l’avait accompagné à ses répétitions au début, mais avait décidé de ne plus se forcer. Stéphane n’était visiblement pas le grand amour de sa vie, en tout cas l’espérait-elle. Elle s’en foutait, elle était jeune, il y en aurait d’autres. L’essentiel pour elle était de ne pas être seule plus d’un soir par semaine. Stéphane ne devait pas rentrer avant 22h00. Elle se repassa pour la 40e fois Mulholland Drive, son film fétiche. Vers 23h30, il n’était toujours pas rentré et Sophie monta se coucher. Elle l’attendit encore un peu en lisant Voici, mais, gagnée par la fatigue, elle s’endormit rapidement.

Lorsque le réveil sonna, Sophie tendit le bras pour l’éteindre en le serrant fermement pour l’empêcher de tomber et fût envahie par une angoisse : les ronflements avaient disparu.

Le trajet n’était pas très long depuis l’ouverture du tramway reliant Bondy à Aulnay. Toutefois, pour une raison de caténaire endommagée, le RER fut bloqué 25 minutes au Blanc-Mesnil. Elle essaya de joindre Stéphane sans succès.

En voyant par la fenêtre de son bureau, sa nouvelle recrue arriver en retard, essoufflée et en civil, le commissaire soupira profondément.

...

- Y reviendra ton Stéphane. Et puis, tu as l’air de dire que c’est un looser. C’est peut-être mieux comme ça finalement. Tiens, le rapport du médecin légiste est arrivé, ça va te changer les idées.

Sophie se plongea avec avidité dans le rapport de l’homme qui, à la télé, mageait toujours un sandwich.

- C’est bizarre, il est écrit que le décès a eu lieu à 15h00.

- Et alors ?

- Les enfants qui disent l’avoir vu vivant après la sortie de l’école...

- Les gosses racontent n’importe quoi, on ne peut leur faire aucune confiance.

Le ton de Sylvie s’était nettement rafraîchi. Sophie essaya de changer de sujet.

- Il y a des témoins ?

- Un type est venu nous voir, Hugues je sais plus comment, une sorte de VRP. Si ça t’amuse tu peux aller le revoir, je dois avoir son portable.
...

La cinquantaine, moustachu, affable, Hugues Breitz était visiteur médical. Ils se donnèrent rendez-vous dans un café à Saint-Michel.

- Bonjour mademoiselle, je pensais bien que la police de Dargny allait revenir me voir, vu que la dernière fois, l’entretien a été très expéditif.

- Je suis arrivée hier. Vous êtes mon premier interrogatoire.

L’homme semblait abasourdi.

- Ils vous envoient mener toute seule un interrogatoire !? Ne le prenez pas mal, je ne doute pas de vos compétences, mais il me semble que vous devriez être accompagnée de quelqu’un de...plus expérimenté pour la première fois.

Sophie était terriblement vexée, d’autant plus qu’elle savait que l’homme avait parfaitement raison. Elle se redressa sur sa chaise et essaya de prendre une stature autoritaire.

- Pouvez-vous me rappeler ce que vous avez dit à mes confrères ?

L’homme, qui n’était pas né de la dernière pluie et avait une fille de l’âge de Sophie, comprit très bien la situation et se plia au jeu.

- J’étais très en retard, il devait être 14h30. Pour aller plus vite, j’ai pris la passerelle qui passe au-dessus de la vieille gare. C’est là que je les ai vus, ils étaient facilement une vingtaine et avaient l’air très excités. C’était des lycéens ou des étudiants. Je ne les entendais pas, mais plusieurs brandissaient des pancartes sur lesquelles était écrit le nom « Louise Michel ». J’ai d’abord pensé que c’était une manif d’extrême gauche. Et puis, ils se sont mis à bousculer un type et à lui jeter des pierres. Il s’était recroquevillé sur le sol et se tenait la tête. J’ai immédiatement composé le 17.
Sophie, qui prenait de notes, leva la tête.
- Vous avez dit tout ça à mes confrères.
- Oui, grosso modo.
- Et vous vouliez leur dire autre chose ?
- Il ne m’en ont pas laissé le temps. Une heure après, je suis repassé dans l’autre sens et, comme j’avais le temps, j’ai pris le chemin du bas. Le type était toujours là, mais en sang, il...
- Pardon de vous interrompre, mais vous dites que vous êtes revenu une heure après. Vous voulez dire vers 15h30 ?
L’homme acquiesça avant de poursuivre
- Le type titubait et hurlait. Ce qu’il disait était quasi incompréhensible, mais j’ai tout de même compris quelques mots. Il répétait « mon LEPONEX, mon LEPONEX ».
En réponse au regard interrogateur de Sophie, le visiteur médical entreprit apporta quelques précisions.
- Le LEPONEX est un neuroleptique très puissant prescrit aux schizophrènes. Le dosage varie fortement d’un individu à l’autre et il est très important qu’ils le respectent, sous peine d’aggravation rapide de leur état.
...

- Qu’est ce que c’est que ce comportement mademoiselle Massard ? Ce matin, je vous vois arriver en civil bien après l’heure réglementaire et maintenant, vous venez me dire que vous avez mené un interrogatoire ! Je me demande bien ce qui est passé par la tête de Sylvie quand elle vous a donné ce numéro de téléphone. Vous n’êtes pas habilitée à mener un interrogatoire, il faut un minimum de six mois d’ancienneté, les textes sont très clairs là-dessus. Vous y êtes allée à l’école de police ? Je commence à avoir des doutes.

Rouge de colère, le commissaire s’arrêta un instant. Penaude, Sophie restait silencieuse.

- Je trouve toutes vos allégations odieuses. Le lendemain de votre arrivée en plus, vous ne manquez pas d’air. Un rapport de médecine légale falsifié, une police qui laisse mourir les habitants de la commune en danger... Pour qui nous prenez-vous ?

Sophie ne disait toujours rien, mais tremblait maintenant comme une feuille.

- Déguerpissez, je ne veux plus vous voir, et creusez moi cette histoire de « Louise Michel », ça vous fera au moins revoir votre histoire de France !

...

Une fois dans le bureau, Sophie se dirigea vers un coin et s’effondra. De grosses larmes coulaient le long de ses joues. Sylvie s’assit à côté d’elle et lui caressa les cheveux.

- Je te promets que le commissaire est un homme bon. C’est Robert qui a laissé passer le message de Breitz. Une faute comme ça, c’est la mise à pied immédiate. Avec ses 55 ans et ses quatre enfants à charge, une mise à pied, c’est un pied dans la tombe.

La traque

En arrivant chez elle, Sophie trouva Stéphane affalé sur le canapé, Absorbé par la console de jeu, il ne dénia pas lui prêter la moindre attention. Sophie débrancha la console.
- T’étais où ?
Le visage du joueur devint cramoisi.
- T’es barges? J’étais jamais arrivé à ce niveau, j’ai tout perdu maintenant à cause de toi. Tu pourrais t’excuser.
Les décibels atteignirent un niveau encore jamais atteint par le jeune couple, elles auraient pu mener à un point de non-retour, mais, une fois de plus, finirent par une réconciliation sur l’oreiller, tard dans la nuit. À 7h, le réveil s’époumona pendant 10 bonnes minutes avant de jeter l’éponge.
- Merde, 8h30, je vais me faire tuer.
...
L’accueil de Sylvie fut modérément chaleureux.
- Je suis sur un autre dossier aujourd’hui, je ne vais pas pouvoir m’occuper de toi. Le commissaire m’a dit qu’il t’avait mis sur Louise Michel. La recherche sur Google, ça fait aussi partie du boulot.
En dehors des sites relatant l’histoire de l’icône de la Commune, Sophie ne trouva rien sur le Net relatif à une association « Louise Michel » ou une quelconque référence à elle sur les réseaux sociaux.
Toutefois, en fin d’après-midi, elle fut intriguée par le site de Greg le slameur :
En ce soir du 5 novembre, je traîne mes galoches du côté de la gare ;
La vieille gare de « je ne vais nulle part » ;
Des herbes folles ont recouvert les traverses ;
Les wagons désaffectés servent d’abris aux sans-abri, à tous nos frères de détresse ;
Il fait froid et humide, l’endroit enveloppé d’un brouillard temporel ;
Et tout ça, je te le jure, on l’a fait pour Louise Michel.

Sophie lui envoya une invitation sur Facebook et se fit passer pour une admiratrice. Ils fixèrent un rendez-vous à 19h30 aux Halles, ce qui lui laissa le temps de repasser chez elle.

Greg était un ado insipide portant tennis, casquette et baggy.

- J’vous voyais pas trop comme ça.

- Tu peux me tutoyer, je m’appelle Sophie.

- J’vais essayer m’dame. Vous m’faite penser aux profs du collège, du temps où j’y allais.

- Qu’est ce que tu prends ?

- Une Heineken. C’est pas d’refus, en c’moment, la tune, ça va pas fort.

Sophie commanda deux Heineken et décida d’entrer directement dans le vif du sujet.

- J’ai adoré les paroles du dernier slam que tu as mis sur ton site, mais c’est qui, Louise Michel ?

Greg la regarda attentivement, comme s’il avait un extraterrestre sous ses yeux.

- Louise Michel, c’est une sacrée bombe, un peu votre genre, mais plus jeune. Elle a fait un buzz du tonnerre sur le Net l’été dernier.

Comme Sophie restait sans réaction, Greg poursuivit.

- C’était une page Facebook pour les proches des victimes de l’accident de Dargny. Moi, j’ai pas de victimes dans mes proches, mais j’la kiffais grave, cette meuf, c’est pourquoi je m’suis inscrit avec Marcel. Ils voulaient faire la peau d’un agent d’entretien de la SNCF.

Greg s’arrêta soudain, comme alerté par un sixième sens. Il se faisait tard, Sophie trouvait Greg plutôt mignon, un peu jeune peut-être, mais Stéphane méritait bien une leçon. Et puis, il avait encore beaucoup de choses à raconter.

- T’as une piaule ? On pourrait aller y prendre un autre verre.

Greg resta la bouche ouverte pendant 30 secondes avant de répondre.

...

Les 7 m² du studio du slameur étaient peu propices aux préliminaires sophistiqués, mais amplement suffisants pour entendre la suite du récit.

Greg sortit deux joints d’une petite boîte en fer avant de rejoindre Sophie qui s’était assise sur le lit.

- Marcel, y a rien à dire, il s’y connaît en lancé : y’a pas une vitre qui lui résiste ! C’est un as, même s’il n’a que 14 ans ! Quand il a dégommé la vitre, le type est apparu avec un parapluie rose à travers le trou ! Il se tenait la tête et a commencé à beugler.
« Merde que j’ai dit à Marcel, c’est un barge. J’aime pas ces types, y m’font flipper ». Le gars continuait à hurler et à nous menacer avec son parapluie. On restait à distance sans trop savoir quoi faire. Puis, Marcel s’est approché de la fenêtre. Il a des couilles Marcel, y a pas à dire. Le type a essayé de lui donner un coup, mais lorsque le pépin est tombé sur lui, Marcel l’a agrippé. Il a tiré un coup sec avant de reculer avec le parapluie dans les mains. C’est comme ça qu’il est sorti. Les autres l’attendaient dehors. La suite, c’était plus notre affaire, on s’est tiré.

Épilogue

Six ans plus tard, Sophie se rendit à Versailles pour accueillir Louise qui finissait de purger sa peine. La bonne conduite de Louise avait impressionné l’administration pénitentiaire et elle avait bénéficié de nombreuses remises de peine. De son côté, Sophie s’était mariée avec Stéphane. Ils avaient eu un petit garçon qu’ils avaient appelé Grégoire.
Les deux femmes avaient vieilli, mais se reconnurent aisément.
- Je vous offre un verre ?
Il était encore tôt. « Le chien qui fume » était presque vide. Les deux femmes s’assirent et commandèrent deux thés. Louise avait visiblement envie de raconter une fois de plus son histoire.
- Quand j’ai appris la nouvelle, à l’époque, j’ai pleuré trois jours et trois nuits. Mon frère adoré, mon complice, mon protecteur, faisait lui aussi partie des victimes du déraillement. Grièvement blessé, il avait succombé dans l’ambulance.
Et puis, lorsque la responsabilité de la SNCF fût clairement établie, la colère m’a submergé. J’avais lu tous les articles sur les progrès de l’enquête : les preuves de défaut de maintenance, l’éclisse déjà diagnostiquée comme cassée deux ans plus tôt et non réparée, les boulons manquants, la négligence effarante, la suite de manquements, de paresse, d’irresponsabilité, qui avait conduit mon frère sous une pierre tombale hideuse de granit noir.
On avait tous perdu des parents, une grand-mère, un prof... Comment rendre justice dans cet océan d’injustice ?
On l’a finalement trouvé du côté de la vieille gare. Un dingue, c’était à un type comme ça que l’on confiait l’inspection des voies.

La première pierre lui fit saigner la tête. La seconde le fit tomber. Aussitôt ce fut la curée, chacun lançant des pierres et des morceaux de ballast avec force. On se réjouissait de le voir supplier, de plus en plus faiblement, jusqu’à un dernier tremblement. Alors que je me réjouissais de la vengeance mon frère, le type s’est retourné et m’a regardé droit dans les yeux. Comment pouvait-il savoir que c’était moi ? En tout cas, c’est là que j’ai compris que j’avais fait une connerie.
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