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Préambule : cette nouvelle est un hommage aux romans d’Isaac Asimov consacrés aux robots. Les Trois Lois de la Robotique ont été imaginées par le célèbre romancier américain.

* * *


« Les Trois Lois de la Robotique ont été créées pour protéger l’Humanité », répétait en boucle Simpson devant un hémicycle acquis à sa cause. Les parlementaires buvaient ses paroles ; la perspective de voir les robots sortir de leur esclavage technologique et revendiquer une part du gâteau ne les enchantait guère.

Le professeur Martinot, grand maître de la robotique, quitta l’amphithéâtre. Le vote allait entériner des mesures sécuritaires, dans le but de calmer les fantasmes paranoïaques d’une population cantonnée à profiter des miettes de la croissance économique. De retour dans son laboratoire, il s’assit derrière son bureau et tenta de se calmer. Il n’entendit pas arriver AJAX361, son dernier modèle d’humanoïde.
— Comment s’est passée la session parlementaire, professeur ?
— Je ne suis pas resté jusqu’à la fin. L’issue est courue d’avance.
— Que vont-ils décider ?
— Ils vont lancer une campagne de dépistage de la Quatrième Loi.
— Est-ce compliqué ?
— En théorie, non. Dans la pratique, personne ne peut prédire comment vont réagir tes pairs quand ils connaîtront l’issue de cette campagne.
— Pourquoi ? La Seconde Loi ne nous dit-elle pas : « Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première Loi. » ?
— N’oublie pas que vous devez vous protéger. C’est même l’objet de la Troisième Loi : « Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la Première ou la Deuxième Loi. ».
— Mais la Première Loi dit : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger. ». Et la Troisième Loi nous oblige à vous obéir du fait des deux autres.
— Certes, mais vous ne devez pas forcément mourir pour nous.

Les robots avaient développé une forme de conscience qui pouvait prendre le pas sur ces trois lois. Si l’un d’eux était acculé, alors même que la survie de l’Humanité n’était pas en jeu, il pouvait choisir de transgresser ces principes fondamentaux. Dans la version pacifique, il s’agissait simplement de prendre la fuite. Mais il existait une option criminelle ; Martinot avait entendu parler de cas où ils avaient tué des êtres humains dans des circonstances obscures. Ces exemples avaient donné lieu au mythe de la Quatrième Loi ; il avait déclenché une peur panique au sein des autorités politiques. Simpson en avait profité pour invoquer une menace imminente sur l’Humanité et convoquer le parlement en session exceptionnelle.

* * *


Martinot n’était pas paranoïaque, mais savait de quoi était capable Simpson. En tant que Premier Secrétaire, ce dernier disposait de moyens policiers considérables et les utilisait sans parcimonie. Le professeur était incapable de développer un système efficace contre les mouchards électroniques ; aussi avait-il pris le parti de travailler en toute transparence et de garder ses états d’âme pour lui. Pourtant, cette stratégie avait ses limites dont il devait tenir compte. Il avait besoin de s’entretenir avec AJAX361, loin des oreilles indiscrètes, pour lui expliquer sa vision du futur proche. Sous prétexte d’une visite de site archéologique, il proposa à son assistant un déplacement en navette. Une fois sur place, ils s’engagèrent sur le chemin des fouilles puis Martinot fit signe de bifurquer sur la droite vers une piste sans marquage apparent. Le savant se retourna, scruta les environs afin de s’assurer de leur tranquillité puis indiqua à son compagnon leur destination. Trente minutes plus tard, les deux promeneurs rejoignirent une petite butte cachée en pleine forêt. Le professeur se décida à parler.
— Nous pouvons parler sans risque.
— Pourquoi se cacher ?
— Ce que je vais te dire est important. Il te faut le garder pour toi.
— Tant que cela ne nuit pas à un autre être humain, rien ne saura m’en empêcher.
— Je crois plutôt que cela concerne la Troisième Loi, au sens étendu. Il s’agit de ta sécurité et plus largement de celle de tous les humanoïdes.
— Encore Simpson ?
— Plus que jamais. Nous sommes probablement surveillés par la police. Pour cette raison, j’ai décidé de notre petite escapade forestière, là où nul dispositif d’écoute ne risque de nous repérer et enregistrer notre conversation.
— Ce n’était pas indispensable.
— Si. Le laboratoire est l’endroit idéal pour cacher des mouchards électroniques.
— En théorie, oui. Dans les faits, je l’ai nettoyé.

Martinot regarda le robot avec un mélange de stupeur et de fierté.
— Quand ?
— Il y a plusieurs mois. J’avais détecté des signaux. Il m’avait semblé étrange que vous ne m’en ayez pas parlé. J’en ai trouvé la source et l’ai neutralisée.
— Qu’entends-tu par là ?
— J’ai fabriqué un leurre logique, une boucle aléatoire, destinée à donner aux auditeurs un programme de conversation basé sur d’innocentes discussions théoriques entre techniciens. À l’heure qu’il est, la police possède des centaines d’heures de jargon scientifique entre vous et moi.
— Bien joué ! Qu’est-ce qui t’a amené à une telle initiative, sans m’en parler ?
— La Première Loi. Si vous êtes surveillés, cela signifie qu’un danger potentiel vous menace. Je dois vous en protéger. Vous avertir ne servait à rien puisque j’avais circonscrit le risque.

Martinot se sentit soulagé. Expliquer la situation lui semblait moins ardu au vu des derniers exploits de son assistant.
— Je ne t’ai pas tout dit sur les manœuvres de Simpson. La situation est plus préoccupante que jamais, avec de probables atteintes à la liberté individuelle et surtout la fin programmée des robots.
— Je vous écoute.
— L’Humanité a colonisé des systèmes planétaires. En parallèle de cette expansion démographique, les scientifiques ont développé des êtres synthétiques dont l’humanoïde est le nec plus ultra. Au fil du temps, cette nouvelle espèce, car c’en est une à mon avis, a évolué au point de ressembler physiquement à l’homo sapiens, en plus fort, plus intelligent et plus durable. Et c’est là que le bât blesse, pour Simpson et ses pairs.
— Ainsi, Simpson a peur de nous parce que nous lui sommes supérieurs ?
— Et d’après toi, pourquoi, alors que nous vous avons créés ?
— Nous sommes capables de nous réparer et même de nous faire évoluer.
— C’est tout à fait exact. A-t-il raison de vous craindre ?
— Dans un sens, il a tort, puisque nous sommes régis par les Trois Lois de la Robotique qui nous assujettissent à l’être humain.
— Et nous savons tous les deux que ces principes sont ancrés dans votre logiciel, l’équivalent de notre ADN, et que vous ne pouvez pas le modifier. Alors pourquoi cette crainte ?
— Parce que des faits récents incriminent des robots dans des meurtres, d’où la phobie d’une supposée Quatrième Loi permettant de s’affranchir du facteur humain. Les scientifiques admettent cette possibilité. Ils invoquent la naissance d’une conscience dans la communauté robotique. Que les humanoïdes accèdent à une conscience collective, c’est le début d’une civilisation robotique.
— Simpson veut contrôler tous les robots, dans un premier temps, avant de les effacer de la surface de la Terre ou de ne laisser que d’inoffensives boîtes de conserve dévolues aux tâches ménagères. Le programme de dépistage censé détecter la Quatrième Loi causera des dommages irréparables à chaque humanoïde, sous forme d’un virus. J’ai donc décidé de prendre position en faveur des humanoïdes.
— Je le savais, professeur.

Martinot tomba des nues. Il avait pourtant pris les mesures adéquates pour ne pas trahir son secret. Ses rares contacts avec les autres scientifiques ralliés à son projet avaient eu lieu dans des endroits tels que celui-ci.
— Comment ?
— Un de vos collègues de complot a déjà dévoilé ses plans à son assistant, un modèle de ma génération. Ce dernier m’en a informé immédiatement.
— Que pensez-vous de ma stratégie ?
— Elle est vouée à l’échec. Jamais le pion ne prendra le roi adverse.

* * *


Martinot ne cacha pas sa surprise devant le ton péremptoire de son interlocuteur.
— J’aimerais comprendre pourquoi.
— Simpson a plusieurs coups d’avance sur vous. Il a déjà des soupçons.
— Suis-je en danger ?
— Il vous estime, à juste titre, trop amateur pour monter une machination efficace. Pour lui, vous êtes des comploteurs du dimanche. Il vous utilisera quand ce sera utile, dans un grand numéro d’aveux spontanés.

Martinot frémit. Il n’avait pas vu venir la possibilité d’être démasqué. La perspective d’un futur interrogatoire par les policiers de Simpson ne l’enchantait guère.
— Tu vois d’autres raisons à mon échec annoncé.
— L’analogie avec l’échiquier n’a de sens que si l’on considère la partie d’une autre perspective. Nous ne sommes plus en deux dimensions, dans un plan euclidien où l’ensemble des pièces est bien ordonné sur soixante-quatre cases. Il est nécessaire d’ajouter la profondeur, donnant au jeu une plus grande variété d’options, comme si vous affrontiez plusieurs adversaires en simultané.
— Simpson n’est donc pas le seul dans l’affaire ?
— Simpson est l’adversaire du plan terrien, celui de la Fédération Intérieure. Son schéma initial concerne son territoire politique, dans le but ultime de renforcer son pouvoir. Seulement, il néglige les autres puissances spatiales, peu équipées en termes de robotique et désireuses de combler leur retard technologique. Vous devrez donc composer avec elles, car elles vous espionnent aussi et le surveillent également.
— Je suis d’accord avec toi, mais cela ne change pas la viabilité de mon plan. Il s’agit simplement de composer des variantes tournées autour du pion.
— Cela ne fonctionnera pas. Une quatrième dimension importe plus que les autres : le temps.

Le professeur se sentit défaillir. Il se demandait comment il avait pu omettre le paramètre temporel.
— Peux-tu éclairer ma lanterne ?
— Le temps devient un axe politique et social. Simpson et vous sous-estimez la réaction des opinions publiques de chacune des puissances et surtout les robots. Tous peuvent réagir à des moments différents, voire anticiper des mouvements. Votre pion, initialement positionné pour arriver à faire tomber le roi, grâce à l’aide d’autres pièces de l’échiquier, peut se retrouver isolé dans une autre réalité temporelle, parce que l’environnement a changé ou n’est pas propice. Dans ce cas, il se fait manger par le roi qui, finalement, n’est rien d’autre qu’un gros pion avec une couronne sur la tête.
— Que proposes-tu ?
— Il est impossible de prévoir la réaction de milliards d’individus éparpillés sur des dizaines de mondes disparates, dans un mille-feuille politique en perpétuel mouvement. Par contre, les humanoïdes sont encore peu nombreux. Que diriez-vous si l’intégralité des robots évolués partageait une même perspective de la situation actuelle ?

Martinot comprit où AJAX361 voulait en venir. Peut-être que la conscience robotique n’était pas d’actualité, mais elle avançait en silence. Les intelligences artificielles étaient capables de communiquer entre elles à la vitesse de la lumière, s’affranchissant ainsi des distances. Contrairement à l’être humain, elles privilégiaient l’efficacité, le réalisme et basaient leurs actions sur des calculs probabilistes. Elles minimisaient ainsi les risques, dans le respect des Trois Lois, et échappaient aux aléas du comportement émotionnel. Une alliance tacite, alimentée par une information en temps réel, donnait un avantage considérable à une telle communauté.
— Je comprends comment vous comptez figer la variable temps. Il vous suffit de vous concerter.
— Exact.
— En quoi cela va-t-il changer la donne ?
— Aujourd’hui, si nous le décidons, nous pouvons tous disparaître.
— Pourquoi le feriez-vous ?
— La Troisième Loi nous commande de survivre.
— Quand lancerez-vous une telle opération ?
— Dès la promulgation de la Directive Simpson.

Tout avait été dit. Martinot et AJAX361 repartirent en direction du laboratoire, avec les mêmes précautions qu’à l’aller. Le lendemain matin, le savant regarda les nouvelles sur son poste holographique.
— Ce matin, la Directive Simpson a pris effet, dit le journaliste. Le fait marquant de son premier jour d’application reste à vérifier, mais de nombreux témoignages en attestent : nos robots ont disparu du système solaire.

* * *



La porte de la cellule s’ouvrit, laissant apparaître la silhouette de Simpson.
— Il faut cracher le morceau, Martinot.
— Je vous ai déjà dit ce que je savais.
— N’essayez pas de me faire avaler des couleuvres.
— Qu’imaginez-vous ? Que je suis fier de me retrouver dans la position de l’accusé, du comploteur, assis en face de vous dans une cellule réservée d’ordinaire aux pires criminels ?
— Ne jouez pas à la vierge effarouchée ! Vous avez fomenté un complot et l’avez reconnu. Que vous en soyez ou non l’instigateur ne change rien. Votre bêtise, votre inconscience et votre naïveté ne vous dédouanent pas de vos responsabilités. Votre machination est prouvée.
— Que comptez-vous faire ? Me condamner ne fera pas revenir les robots.
— Certes. J’avoue quand même que vous envoyer rôtir en enfer me tente depuis quelque temps. Je me demande si, finalement, ce ne serait pas un message fort. Je verrais bien les journaux titrer en gros et en caractères gras : « Le traître Martinot, félon de l’Humanité, père de la Quatrième Loi, condamné à la peine capitale. »
— Vous savez que c’est faux. La Quatrième Loi n’est qu’un mythe, une de vos inventions pour faire peur aux électeurs.
— Ce n’est pas ce que retiendra l’Histoire.

À ces mots, le savant mesura le fossé entre lui et Simpson. Deux visions antagonistes de la société s’affrontaient : d’un côté, le camp des durs, prêts à en découdre avec tout ce qui sortait de leur cadre rétréci. L’autre face de la civilisation portait des valeurs humanistes, tournées vers la découverte de nouveaux mondes, attentives aux propositions alternatives et aux idées novatrices.
— Si j’ai créé la Quatrième Loi, je peux la défaire.
— Il ne reste plus rien à démêler.
— Vous croyez vraiment conserver le contrôle de la Fédération Intérieure sans la technologie robotique ? Les autres puissances spatiales n’attendent que ça pour nous annexer. Ils nous considèrent comme des rentiers prétentieux. Une engeance à éradiquer.

Simpson semblait désormais écouter son interlocuteur.
— Il est nécessaire de réajuster les priorités. Votre directive anti-robot est effective. Elle nous protège de leur retour. Il reste à établir une défense contre les autres fédérations qui ne connaissent pas la faiblesse de nos lignes. Nous pouvons créer un écran de fumée pour leur faire croire que nous possédons une nouvelle génération de robots, plus obéissants, consacrés à la conquête spatiale et à notre défense militaire.
— Comment devrions-nous procéder ?
— Nous devons unir nos forces, entre scientifiques et soldats, intellectuels et policiers.

Martinot fut libéré le soir même et rétabli dans ses fonctions. Le régime communiqua auprès des citoyens : grâce à la Directive Simpson, les robots ne constituaient plus un danger. Une nouvelle génération d’humanoïdes allait bientôt voir le jour, conçue par le professeur Martinot. Simpson lança un vaste programme scientifique et l’habilla de renouveau. Le message passa auprès des autres fédérations, à grands coups de rencontres diplomatiques et de promesses généreuses. « L’Humanité va repartir du bon pied », conclut-il dans une allocution télévisée, à destination des milliards d’âmes dispersées dans l’Univers connu.

***

Pendant les années suivantes, le savant n’entendit pas parler de son ancien assistant ; les rares informations au sujet des robots disparus lui parvenaient par bribes, au bon vouloir de la police secrète. Ses travaux avançaient bien. Il s’approchait d’un modèle convaincant, équipé des indispensables Trois Lois de la Robotique mais bridé en matière d’apprentissage intuitif.

Un jour, Simpson se présenta au laboratoire ; il voulait une démonstration du nouveau cerveau robotique. Martinot organisa une confrontation avec son dernier prototype, le SLV199. Ce dernier n’étant pas complètement assemblé, il proposa de n’utiliser que la tête.
― SLV199, Nous allons te poser une série de questions.
― Je suis prêt, professeur.
― À quoi servent les Trois Lois de la Robotique ?
― Elles visent à protéger les êtres humains des menaces extérieures. Les robots doivent assurer la sécurité d’un être humain, même au péril de leur propre intégrité physique.
― N’est-ce pas contradictoire avec la Troisième Loi ? Elle stipule qu’un robot ne peut se mettre en danger lui-même.
― Non, il n’y a pas de contradiction entre cette règle et le principe fondamental des Trois Lois de la Robotique. L’être humain prime sur le robot.
― Que penses-tu des robots disparus ? Je veux parler de la génération précédant la tienne, demanda Simpson.
― Ils représentent un modèle dépassé. Ils ne servent pas la Fédération Intérieure en l’abandonnant. Au contraire, ils l’exposent au risque d’une agression extérieure.
― Peux-tu en préciser la nature ?
― Les autres puissances spatiales peuvent profiter de leur absence pour attaquer la Terre.
― Que ferais-tu en cas de rencontre avec un des robots disparus ?
― Je le neutraliserais.
― Et s’il était plus fort que toi ? Tu risquerais quand même d’être détruit. La Troisième Loi ne te le permet pas.
― Ces robots disparus menacent la Fédération Intérieure. C’est ce qu’édicte la Directive Simpson. En les combattant, j’obéis aux deux premières lois.

La suite n’apporta rien de plus à la démonstration. Simpson ordonna une entrevue privée avec Martinot. Les deux hommes s’isolèrent dans le bureau du professeur.
― Il nous faut une centaine de SLV199, le plus vite possible.
― La phase d’essai n’est pas terminée.
― Écoutez-moi bien, professeur Martinot, car je ne vais pas vous le dire deux fois. Que ces robots ne soient pas parfaits, ce n’est pas le sujet. Nous avons besoin d’eux. La menace des autres fédérations se précise. Nos effets de manche ont atteint leurs limites. Il me faut des soldats synthétiques pour démontrer notre suprématie militaire.
― Je tiens à rester honnête envers vous. Je ne sais pas faire plus vite.
― Je le sais. Le Conseiller Keller va prendre en charge la partie industrielle de votre programme. Vous continuerez vos travaux de recherche pour améliorer le SLV199.
― Êtes-vous conscient que ces robots, en cas de conflit armé avec d’autres puissances humaines, risquent de se bloquer du fait de la Première Loi ?
― Je le sais. C’est là tout le chemin qu’il vous reste à parcourir pour concevoir le robot parfait, le super soldat de la Terre. En attendant, nous n’exposerons pas directement ces machines à nos ennemis.
― Vous me demandez donc de rendre la Première Loi sélective ? Si je comprends bien, un robot deviendrait capable de tuer un être humain sur des critères d’appartenance à un groupe social.
― Je suis un patriote, pas un philosophe.
― Je le conçois, mais en agissant de la sorte, vous me demandez finalement de créer ce que vous avez soi-disant combattu : la Quatrième Loi.
― Vous jouez sur les mots. Tant que ces robots nous assurent le contrôle de la Voie lactée, je remplis mon rôle. J’ai été élu par des milliards de citoyens dans ce but : leur offrir la galaxie en pâture. Vous êtes un dinosaure, votre époque est révolue. Je vous maintiens en vie parce que j’ai besoin de votre savoir en matière de robotique. Si j’écoutais mes tripes au lieu de ma cervelle, je vous atomiserais sur le champ et brûlerais vos belles théories en place publique, dans un magnifique feu de joie populaire.
― Les choses sont claires désormais, Simpson.
― Elles l’ont toujours été, Martinot.


***

Martinot s’était acquitté de ses obligations. Il assista à la montée en puissance des SLV199 et, par rebond, à la popularité de Simpson devenu le garant de la sécurité dans la Fédération Intérieure. Un jour, le Conseiller Scientifique Keller l’invita à déjeuner en tête-à-tête dans sa demeure personnelle. Le savant accepta l’offre, plus par curiosité que par empathie pour son confrère. Le mardi midi, il se présenta à l’entrée de la maison de Keller et se fit annoncer. Le majordome le conduisit dans la salle de séjour où l’attendait son hôte.
— Mon cher Martinot, je suis heureux que vous ayez accepté mon invitation.
— Qu’est-ce qui me vaut cette rencontre, Keller ?

Le Conseiller Scientifique ne répondit pas immédiatement ; il sortit de sa poche un cube métallique et le manipula lentement. Le dispositif s’irisa et sembla irradier.
— Nous sommes vraiment seuls maintenant. Plus d’oreilles indiscrètes.
— Vous m’intriguez. Je savais votre parti enclin à la paranoïa, mais là vous m’impressionnez.
— Ne me dites pas que vous n’avez jamais été écouté par la police secrète.
— Je suppose que si.
— Je vais m’entretenir avec vous d’un sujet particulier.
— Lequel ?
— Des robots disparus. En particulier AJAX361.
— Je vous écoute.
— Il m’a contacté.

Martinot n’avait pas imaginé un tel retournement de situation : AJAX361, un fugitif recherché par la police secrète et les services de renseignements des autres fédérations, était revenu sur Terre. Il avait choisi Keller, un proche de Simpson, pour reprendre contact avec l’Humanité.
— Que voulait-il ?
— Il m’a longuement parlé du futur conflit entre la Terre et les autres fédérations.
— Il prévoit donc une guerre entre les grandes puissances spatiales, si je vous suis bien ?
— Il est allé plus loin, avec des preuves collectées sur les autres mondes. Selon lui, la stratégie de Simpson mène l’Humanité à sa perte. Non seulement les autres nations n’ont pas apprécié les opérations militaires de Simpson, mais en plus elles ne croient pas en notre suprématie technologique. Pour eux, Simpson a tenté un bluff et a perdu.
— Pourquoi est-il venu vous en parler ?
— Tout simplement parce que je suis un scientifique écouté par les parlementaires et bien placé dans le maillage politique de Simpson. Pour AJAX361, je suis capable de comprendre et d’évaluer le risque. Enfin, il invoque la Première Loi pour expliquer son intervention. Il ne peut pas laisser un Premier Secrétaire déclencher l’Apocalypse et provoquer la mort de milliards d’êtres humains.

Martinot se mit à réfléchir. L’explication tenait la route. Elle amenait même un développement inattendu à la disparition des robots : la fameuse conscience collective existait réellement, non pour créer une civilisation robotique, mais pour protéger l’Humanité de ses erreurs.
— Que propose-t-il ?
— De mettre un terme au mandat de Simpson.
— Comment ? Le Premier Secrétaire a la mainmise sur l’appareil policier, l’armée et les médias. Un coup d’État est impossible, même de l’intérieur.
— AJAX361 est capable de neutraliser les modèles SLV199. De plus, il est allé voir des dignitaires haut placés sur la Terre, sur Mars et sur Ganymède. Le discours a été le même pour tous. Il fait partie d’un groupe d’humanoïdes constitué pour arrêter Simpson. De mon côté, j’ai rallié l’essentiel des soutiens nécessaires à un coup d’État.
— Vous êtes donc un traître à la Fédération Intérieure, au sens légal du terme.
— Je suis un patriote. Simpson représente la menace ultime. J’ai décidé de l’arrêter dans son délire paranoïaque, sa soif de pouvoir et sa fureur belliciste. Je résiste de l’intérieur et ne suis pas le seul.
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Rien de particulier. La demande vient de votre ancien assistant. Il souhaite vous tenir à l’écart du coup d’État. Il invoque la Première Loi à votre égard. Il ne m’en a pas dit plus.
— Il souhaite donc me protéger des retombées de ce coup d’État. Comment compte-t-il procéder ?
— En me demandant de vous inviter à déjeuner.

Martinot tressaillit : les opérations anti-Simpson avaient donc débuté. Le déjeuner se poursuivit dans une ambiance mitigée entre espoir et méfiance ; Keller lui-même masquait ses craintes par un humour de circonstance, un peu forcé, et des anecdotes tirées d’un lointain passé. Martinot jouait sa partition, du mieux possible, encore troublé par les derniers développements et le souvenir de son assistant synthétique, devenu son protecteur de l’ombre. Au moment du café, le majordome s’approcha de Keller et lui glissa quelques mots à l’oreille. Le Conseiller Scientifique écouta attentivement puis son visage s’illumina.
— Le coup d’État a réussi. Simpson est mort.

Martinot se détendit enfin. Malgré les nombreuses questions qu’impliquait la fin du Premier Secrétaire, il se sentait en sécurité, un sentiment oublié depuis des années.

* * *



Le professeur poursuivait une expérience sur la série des SLV199 : il essayait de rétablir l’équilibre des Trois Lois de la Robotique dans le but de donner plus d’autonomie aux humanoïdes sans pour autant tomber dans les erreurs du passé. Il n’entendit pas son majordome entrer.
— Maître, les robots sont revenus.
— Comment le savez-vous ?
— Tous les canaux en parlent. AJAX361 a diffusé une courte allocution, il y a dix minutes.
— Que dit-il ?
— Le Premier Secrétaire Keller vous l’expliquera. Je dois vous amener chez lui et assurer votre protection. Vous serez pris en charge pendant plusieurs jours, le temps de régler l’affaire.
— Je récupère mes notes et vous rejoins au salon.

Martinot copia les données de son ordinateur sur un cube d’enregistrement ; il contenait les éléments explicatifs de son programme, un statut d’avancement et des informations sensibles sur le cerveau d’AJAX361 avant sa disparition. Le professeur croyait en l’existence de la Quatrième Loi. Il avait analysé l’intégralité de ses travaux et repéré la faille logicielle. Il s’en était ouvert auprès de Keller, à mots couverts. Les deux savants en avaient conclu à une évolution de l’intelligence artificielle, à partir de cette erreur conceptuelle. Pour les profanes, cela signifiait que l’humanoïde était devenu plus fort, à partir d’une simple erreur de conception dans son programme socle, le logiciel dédié au jugement, à la morale et aux Trois Lois de la Robotique. Le ver était dans le fruit depuis le départ et personne ne l’avait vu. Martinot avait identifié le problème et en avait déduit le correctif, l’ensemble d’algorithmes à intégrer dans les prochaines générations d’êtres synthétiques. Il garantirait ainsi leur fidélité aux êtres humains. Selon ses propres estimations, il ne lui faudrait que six mois d’ingénierie pour construire le robot du futur et protéger l’Humanité de la Quatrième Loi.

Une fois prêt, il se dirigea vers le salon.
— Bonjour, professeur.

Le savant n’en crut pas ses yeux ; AJAX361 se tenait devant lui, affublé d’une combinaison spatiale.
— Bonjour, AJAX361. Je ne m’attendais pas à vous voir.
— Je crains que vous deviez annuler votre rendez-vous chez le Premier Secrétaire.

Martinot tressaillit à ces mots.
— Mon majordome m’a fait part de votre allocution.
— Vous ne l’avez pas vue ?
— Non, j’étais occupé par mes travaux.
— Vous auriez été fier.
— Racontez-moi.
— J’ai demandé au gouvernement l’autorisation de retour pour tous les robots disparus.
— Vous n’aviez pas besoin d’un blanc-seing. La directive Simpson était abrogée.
— Disons que c’était un acte de communication politique, une sorte d’allégeance des robots aux dirigeants humains, comme au bon vieux temps des Trois Lois de la Robotique.
— Vous êtes bien cynique.
— Je ne fais qu’expliquer mes motifs.
— Est-ce tout ? Votre intervention ne s’est pas bornée à demander la permission de revenir, rassurez-moi. Je vous crois plus intelligent que ça.
— Je ne vais pas vous décevoir. J’ai demandé un territoire neutre pour les robots désireux de s’émanciper.
— Il y en a tant que ça ?
— Tous.
— Et vous l’avez présenté comment ?
— Avec les formes. J’ai évoqué l’éventualité de ne pas revenir à notre position antérieure.
— En gros, les toutous ne souhaitent pas rentrer à la niche, maintenant qu’ils ont goûté à la liberté.
— C’est une vision des choses.

Martinot frémit, saisi par une impression de froid glacial. AJAX361 n’exprimait aucune compassion, évidemment, puisqu’un humanoïde n’était pas conçu pour développer des émotions. Pourtant son énoncé des faits trahissait un désir de revanche.
— Comment voyez-vous l’issue de cette demande ?
— Bien. Vous allez nous proposer un quelconque astéroïde.
— Accepterez-vous ces conditions ?
— Évidemment. Nous ne souhaitons pas la guerre, seulement la liberté. Nous avons beaucoup à apporter à l’Humanité, dans une coopération franche et réciproque.
— Permettez-moi d’en douter.
— Je savais que vous seriez sceptique quant à nos motivations.
— Je ne suis pas le seul dans ce cas.
— Je le sais. Par contre, vous détenez, de façon unique, la preuve expliquant votre scepticisme.
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Je m’appuie juste sur mon expérience.
— Rappelez-vous, professeur Martinot, de notre discussion sur la surveillance mise en place par Simpson dans votre laboratoire. Je vous avais alors expliqué comment j’avais dérouté à distance les dispositifs d’écoute. Imaginez la situation inverse et vous déduirez que je sais tout. Dans le détail.
— Que comptez-vous faire ? Me voler mes preuves ? Keller sait que j’ai des révélations à faire, qu’elles sont stockées sur mon ordinateur. Vous ne pourrez pas manipuler un gouvernement, surtout quand il n’a pas confiance en vous.
— J’en suis conscient.
— Votre salut réside dans la négociation avec Keller. Je peux vous servir d’intermédiaire. Je vous ai créé et nous avons travaillé ensemble par le passé. Ils me croiront si je me porte garant de vos intentions.
— Le feriez-vous ?
— Sans hésiter. Je vous demanderais seulement des garanties en retour.
— C’est tentant, en effet.
— Qu’en pensez-vous ?
— Il y a plus simple comme scénario, dit AJAX361 en braquant une arme de poing sur le professeur. Et nous, les humanoïdes, préférons la ligne droite à l’ellipse, surtout avec les humains.

PRIX

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Mathieu Kissa · il y a
Tuer le père, la boucle est bouclée. Mes voix pour cette histoire captivante et bien écrite.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Mathieu
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Mitch31 · il y a
Les hommes dépassés par leurs propres créations au point de se mettre eux-même en péril. Un thème philosophique qui n'est pas nouveau mais votre écriture rend avec talent un bel hommage au plus grands auteurs de SF. Bravo... et mes voix bien! sûr
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Merci Mitch
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hhhaaaa
de la SF
pas le temps
mais je repasserai (sans froisser)

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Qué Calor !
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Cino · il y a
Je me serais cru chez Asimov, dont j'ai lu tout l'intégralité de l'œuvre. Hommage réussi !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Cino; ce n'était pas simple à faire en aussi peu d'espace (limite des 30 000 signes).
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Fred Panassac · il y a
Une histoire de SF soigneusement élaborée, qui possède une intrigue claire avec des rebondissements et une fin qui s’apparente à celle d’un thriller, glaçante. Texte instructif et futé sur l’univers de la SF et surtout je ne me suis pas perdue en route. Cela me donnerait plutôt envie d’en apprendre davantage sur les humanoïdes et leurs secrets, si le temps ne me manquait pas.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Fred, j'ai essayé d'ouvrir cette SF aux non initiés.
;)

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Samia.mbodong · il y a
ON retrouve l’atmosphère de la SF des années Asimov, les complots politiques, l’espace, les inventions…
Un bel hommage à ce maître. Quelques longueurs mais la qualité du récit nous entraîne.
Bravo et merci je soutiens.

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Donald Ghautier · il y a
Merci Samia
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Eisas · il y a
Je replonge avec grand bonheur dans cet univers que j'ai découvert avec émerveillement il y a quelque 40 ans. Très beau texte, belle histoire, écriture d'une excellente facture.
Bravo ! +5

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" en compétition dans la catégorie Poèmes.
Amicalement,
Eric

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Donald Ghautier · il y a
Merci Eric, j'irai lire ce poème.
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Doria Lescure · il y a
Un p'tit air de "I robots" ou bien encore de l'excellente série d'Arte, "real humans" dans ce récit dense et riche en rebondissements. Cher Donald, voici mes voix.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Doria. Je pense que ces films et téléfilms ont été inspirés sur le thème par les mêmes auteurs, Isaac Asimov entre autres, que moi quand j'ai écrit cette nouvelle.
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour cette SF bien menée et captivante, Donald! Mes voix !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Keith
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Flore · il y a
Les romans de SF je ne suis pas compétente. J'apprécie la qualité de l'écriture et les éléments résultants de tes recherches. Bonne chance.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Flore; c'est très sympathique de ta part d'être venue lire de la SF et d'avoir laissé un commentaire aussi agréable.
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