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Quatre saisons

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Farida Johnson

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Printemps

Si l’air est doux il ne le sait pas, tout tendu qu’il est dans sa course appliquée. Il ne voit ni le gonflement des bourgeons, ni le vol excité des oiseaux ni même le bleu tendre du ciel matinal. Il court. Droit devant lui, comme on mange sans y penser, avec avidité et détermination. Il a vingt ans. Il a longé le fleuve tout gonflé des dernières pluies, dérapé dans des flaques boueuses et évité sans y songer les branches basses des arbres inclinés vers l’eau. Pourtant, c’est, plus que l’effort, le printemps lui-même qui électrise son corps et bouleverse son être. Lorsqu’il arrive au petit pont surplombant la rivière mousseuse qui vient se jeter bras ouverts dans un vaste cours d’eau, il s’arrête. Il souffle un peu, fait quelques étirements sans remarquer la femme.

Elle est assise sur les pierres mangées du pont et elle, elle regarde. Elle regarde la petite feuille tremblante dans la brise encore fraîche, et le merle tout affairé dans les broussailles qui ne sait pas encore qu’il va bientôt falloir penser à aimer. Elle écoute les abeilles vrombissant dans les fleurs d’un grand chêne et sourit à l’odeur de la terre humide et tiède. Elle sourit, pourtant elle n’a aucune raison de le faire. Car elle traîne avec elle une angoisse terrible. Elle ignore ce qui lui creuse le ventre et pèse sur sa gorge. Ce qui depuis longtemps l’empêche de rester immobile. Elle va et vient dans la maison, elle va et vient et ne sait plus se poser. Elle ne sait pourquoi un jour, elle s’est levée sans goût et tout avait changé. Ce qu’elle voyait n’était plus familier mais étrangement malveillant. Alors ce matin elle a suivi le chemin de halage pour s’en aller voir si là, le monde était plus beau. Elle a quarante ans.
Elle prend appui sur le bord du pont et se penche. L’eau impatiente bouillonne et chantonne là en bas, et elle voudrait être cette eau toute jeune qui s’en va rejoindre son frère ainé qui déroule calmement son flot vers l’océan, loin, bien plus loin. Alors, elle bascule son corps et se laisse tomber sans un bruit.

Lui, a saisi le mouvement du coin de l’œil. Il n’a pas vraiment vu un corps tomber mais a juste senti le frôlement d’un geste sur la rétine. Il se tourne vivement et c’est donc la sensation qu’il y avait quelque chose là sur le petit pont qui soudain n’y est plus, qui le pousse à réagir. Il se penche et voit des taches de couleur à la surface de la petite rivière. Il descend le long des piles du pont, le long de la pente raide jusqu’à l’eau. Une femme, le visage immergé, immobile. Il la retire avec précaution du lit caillouteux dans lequel elle est couchée de tout son long de noyée. Mais elle n’est pas morte. Et elle est consciente. Elle le regarde et lui dit en sanglotant qu’il est mignon.
C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés.

Il a passé le printemps sans le voir, tout occupé qu’il est à lui rendre visite. D’abord à l’hôpital où on la soigne pour quelques contusions et une fracture de la jambe gauche. Puis, chez elle, dans sa maison vide. Ils parlent. Longuement. Mais jamais de ce qui l’a poussée par-dessus le pont. Il ne le lui demandera pas. Elle ne le dira pas. Dans la pièce ombragée par le grand tilleul de son jardin, ils se racontent l’un à l’autre. Ils laissent les fenêtres ouvertes sur les parfums passagers et les vols impatients des mésanges.
Lui l’aime avec l’âpreté et la gaucherie de son âge, elle avec cette idiote gratitude de qui a été trop longtemps dédaigné. Mais cela passe. Ils s’aiment, voilà tout.
Ils ont quitté le monde. Leurs deux corps attirés l’un vers l’autre devenus l’univers tout entier. La douceur de sa peau et la cambrure de son dos creusée dans l’orgasme le rendent fou. Elle désire tant sa poitrine glabre, ses mains, son sexe insolent dressé vers elle qu’elle en oublie de respirer.
Ils inventent une danse. L’un ou l’autre l’entame soudainement et ils parcourent la maison ainsi, chancelants de l’urgence qu’ils ont de se toucher. Puis leur plaisir fait trembler les feuilles tendres du grand tilleul qui frôle la fenêtre.
Lorsque les soirées se font plus longues et chaudes et que le printemps s’en va dans l’odeur du jasmin, ils n’en sont qu’au début.



Été

Plus d’oiseaux. Une chaleur énorme, sèche, cruelle. Ils sont allongés côte à côte et ne se touchent pas. C’est comme si l’ombre du grand chêne qu’ils ont rencontré sur leur chemin au petit matin n’existait pas. Ils n’ont plus la force de parler. Ni de penser. Immobiles, ils attendent la nuit ou l’orage. De temps à autre un léger souffle passe comme un fantôme sur leur peau et repart aussi vite. Ils s’enfoncent dans une torpeur lourde et presque cauchemardesque. Parfois même, au cours de ces heures interminables, une sorte de terreur les prend. Cette chaleur monstrueuse pourrait ne jamais avoir de fin. Lorsque la nuit apporte un peu de fraîcheur ils regagnent la petite maison louée au sommet de la colline désertique. A pas lents ils vont vers l’intérieur et ouvrent les fenêtres sur le ciel bleu marine. Ils s’aiment avec des gestes délicats et une douce lenteur, qui les emportent vers un plaisir presque discret, pour ne pas réveiller la chaleur.
Mais, au matin lavés à l’eau froide de la source ils rient dans l’espace dénudé et rocailleux.
Et ils descendent vers la mer.
Ils marchent à pas cérémonieux à la frange de l’eau scintillante, cachant leurs yeux de la main pour regarder vers le large. Et lui, bien sûr, court et se jette dans l’eau lisse, riant comme un enfant. Elle le rejoint avec lenteur, les yeux fermés pour mieux goûter les petits frissons qui accompagnent son entrée dans la mer. Immergée jusqu’au cou elle le regarde avec gravité. L’amour c’est grave. Parfois elle se demande si son cœur inquiet pourra le supporter. Mais il jaillit comme un diable à côté d’elle, éclaboussant ses cheveux et son visage bruni par le soleil, chassant la mélancolie qui fait mine de s’emparer d’elle. Des goélands gracieux s’envolent vers les îles voisines avant que le soleil féroce ne s’élève et que la chaleur ne crée le vide autour d’elle.
Tout un été ainsi.
Ils se sont mariés à la fin du mois de juin. Famille oblige. Belle maman surtout, qui bien que réticente à l’union de sa fille avec ce gamin en qui elle n’a aucune confiance, s’est dit qu’à tout prendre il valait mieux que ce soit dans les règles de l’art. Au moins sa folle de fille ne terminerait pas célibataire.

Puis ils ont fui.
Tout un été sec et impitoyable.
Ils ont trouvé cette petite maison droite et fière dans le soleil et se sont installés. Ils ont mangé des fruits et des légumes, vagabondé au petit matin dans les collines ou le long des plages encore désertes et dormi quand la chaleur les terrassait.
Et dansé loin des bals stupides dont ils entendaient les flonflons depuis le port : ils n’auraient pas supporté de se retrouver au milieu de vacanciers bruyants parfumés à l’huile solaire.
Leur isolement était bleu. Car seuls le ciel et la mer en étaient témoins.



Ils ont vécu ainsi de juillet à septembre, prolongeant la parenthèse du printemps.






Automne

Elle dit qu’elle n’aime pas l’automne ici. C’est une saison qui ment. Des airs de printemps et tapi sous la douceur, l’hiver. Et la pluie. Elle déteste la pluie. A cause de la mélancolie. Il faudrait qu’il pleuve sans qu’elle le voie. La nuit c’est bien. Parce que dans le noir on ne voit pas le gris. Parce qu’elle aime bien l’odeur de la terre mouillée et le son des gouttes sur le toit.
Elle est debout devant la fenêtre et regarde le jardin. Il sent alors avant qu’elle-même le sache, ce voile brumeux de tristesse qui s’enroule autour d’elle. Pourtant dehors l’herbe a reverdi après l’été et les arbres changent imperceptiblement de couleur annonçant un nouveau décor. Il aime le passage des saisons même si en raison de sa jeunesse exaltée il a une préférence pour l’été et sa sauvagerie.
Mais il ne sait pas encore que celle qu’il adore va passer l’automne à trainer d’une pièce à l’autre, effleurant les objets avec une délicatesse morose. Il n’arrivera pas à la faire sortir. Les jours de beau soleil, ceux où la lumière est si belle et chaude, ces beaux jours d’octobre doux et paisibles lorsque l’odeur des vignes et des dernières plantes mourantes accompagne le pas des promeneurs, il tente de l’entrainer à sa suite sur les sentiers. Il n’y arrive pas.
Au milieu de novembre elle glisse dans la maison assombrie, déjà fantôme.

Bien sûr il y a encore ces longues conversations, ces rires qu’il parvient encore à provoquer. Lorsqu’elle elle accepte de sortir c’est à la tombée de la nuit car les larges trainées de folles couleurs des couchers de soleil psychédéliques la consolent. De quoi ? demande-t-il. Elle ne sait pas. Lorsqu’ils font l’amour elle pleure. Elle dit que quelque chose de terrible la guette. Tout le temps maintenant. Depuis leur rencontre elle a réussi à tenir éloigné d’elle, d’eux, un grand maléfice, mais là depuis la fin de l’été ça lui est impossible. Il se moque un peu, maléfice, comme elle y va ! Elle se met en colère. Il est si jeune, il y a tant de choses qu’il ne connait pas encore ! Ça viendra.

Ce ne sont pas des disputes. C’est de l’éloignement.

Il pense qu’il a tout tenté. Il ne tient plus en place lorsque le matin embrumé se lève et reprend ses courses innocentes. Et ses études. Mais il rentre toujours pour la bercer comme une enfant malade.

Elle est inconsolable.

Il a eu l’idée de faire entrer le monde dans la maison. Il a invité sa famille à elle, ses amis à lui et organisé un soir, une petite fête. Ces gens autour d’elle, les conversations tenues à voix de plus en plus fortes et les yeux qui pétillent, les rires et la légèreté, la chaleur animale qui envahit la pièce semblent l’apaiser. Elle circule au milieu des convives et sourit, parle un peu. Lui la contemple et l’amour qu’il éprouve lui serre la gorge.
Après, dans la maison vide ils s’aiment encore dans le grand lit un peu froid.


Au matin, il ne la trouve pas à son côté. Un grand silence pèse, troublé par le choc de gouttes d’eau dans la baignoire emplie d’eau rouge sang.

Au dehors le vent d’hiver arrive.





Hiver

Il court sous la pluie glaciale. Devant lui, la longue allée s’étire jusqu’au pied d’un monument sombre et austère. Il court pour rattraper son retard. Un rendez vous avec elle.
Les branches des grands arbres dénudés oscillent dans le vent froid de l’hiver et c’est le silence qui accompagne sa course. Le ciel grisâtre l’accompagne aussi, penché vers lui comme un grand œil sévère. Qui ne cligne pas. Son retard sera jugé et condamné. On n’est pas en retard un jour pareil. Il aperçoit déjà, tout au bout, les silhouettes noires de ceux qui sont à l’heure. Ceux qui ne devraient pas avoir le droit d’être là. Lui seul peut se présenter devant elle. Lui seul peut l’accompagner. Car lui seul elle a aimé.
Mon Dieu ! dis à ton prêtre indifférent d’attendre un peu. J’arrive et je l’ai connue. J’arrive et je pleure. Je pleure sur son corps et sur le mien qui a connu ses caresses. Moi seul suis sincère.

Il court et ses larmes, qui sont maintenant celles de la rage, glacent ses joues offertes à l’air froid et humide. Comme en rêve il a la sensation de ne pas avancer malgré l’accélération dans ses jambes, son pouls, sa respiration. Tout est immobile dans le gris inox du jour. Lui, surtout est immobile dans sa course éperdue. Et les violons gelés de l’hiver l’encerclent de toute part, apportant dans leurs notes acides la neige qui voltige. Il neige ! C’est ce manteau là qui va l’envelopper. Ce manteau faussement doux qui recouvrira de froid ce corps qui aimait tant le soleil. Ce corps qui l’attend, au bout de l’allée, cerné par les imperméables gris et bruns et la soutane mauve. Son souffle en brume échevelée le précède avant de s’éparpiller vers les premières tombes qui blanchissent à peine.

Enfin, le voilà rendu. On le regarde avec reproche. Il a la bouche tellement sèche qu’il ne peut plus la refermer. Et il sait que cet air de poisson suffoquant le rend infiniment peu émouvant. Des tambours battent dans son crâne. Des mains décharnées scandent le deuil sur leurs peaux racornies. A travers le rideau de plus en plus épais de la première neige d’hiver, il devine le trou.
Il détourne les yeux. Il n’aurait pas du courir. Il aurait du arriver beaucoup plus en retard. Pour se retrouver tout seul devant elle, comme avant. Seul désigné. Il ne veut pas voir les visages rougis et les yeux gonflés de ceux qui ne devraient pas être là. Il ne veut pas entendre les paroles insignifiantes de l’officiant distrait qui n’a aucune idée de ce qu’elle a été. Il se dit encore que tout cela est un cauchemar glauque, que ce n’est pas l’hiver, qu’il n’est pas dans un cimetière un jour de janvier, que ce n’est pas lui, que ce n’est pas elle. L’épouvante le terrasse. Il tombe. Au milieu des fleurs déjà roussies par le gel impitoyable de cette matinée figée qui sera la plus froide de l’année. Il tombe aux pieds des figurants aux gestes compassés et aux regards polaires. On le relève et parmi les murmures il perçoit la phrase sans clémence de sa belle mère « Aucune retenue, comme à son habitude ! » Et ce feulement qu’elle a lorsqu’elle méprise. Et c’est presqu’une éclaircie, un retour à la normalité, une pause dans le malheur et l’effroyable douleur.


Le reste est passé sans qu’il sache comment. Il se retrouve raide et droit devant une tombe ouverte, bouche noire au fond de laquelle git un cercueil de bois ourlé de blanc et de trainées fugitives de neige fondue. Il ne sait que faire. Sans doute a-t-il raté son rendez vous. Elle n’est plus là. Partie. Et la seule pensée qui lui vient est que c’est définitif. Le vent vient mordre ses mains et cette douleur là n’est rien en comparaison de l’autre. Il n’a même pas froid, debout sous le ciel funèbre qui tombe vers lui et vers elle si seule et abandonnée dans le silence. Si loin, si loin des vivants. Lui, vivant ! Elle, au néant. Lui, en retard. Elle, à son heure.
Lorsqu’il s’éloignera enfin, la nuit sera venue, le ciel s’ouvrira sur les étoiles, la température chutera encore et l’air deviendra craquant et acéré.

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Alban le Piaf · il y a
un hymne à la nature et à l'amour qui contraste avec la solitude d'une femme qui meurt en emportant avec elle son mystère. Une très belle écriture
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Farida Johnson · il y a
Merci beaucoup Alban pour ce commentaire qui me touche!
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Nikita · il y a
Vous avez une excellente plume qui m'a emmenée jusqu'à là déception...cet amour gâché par la dépression ...cette maladie est vraiment un poison.
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Farida Johnson · il y a
Merci pour le compliment Nikita!
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Virgo34 · il y a
Un grand poème en prose.
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Nikita · il y a
VIRGO
Hello... comment vas tu depuis tout ce temps où j'ai décroché de short ?

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Virgo34 · il y a
Je vais bien, et toi ?
Puisque tu es revenue parmi nous, je t'invite à aller découvrir mon sonnet dans le Prix de la St Valentin. Merci, bisous.

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Ninouche · il y a
Une très belle idée que ces saisons du cœur. Et la forme d'une poésie délicate et sans mièvrerie me touche beaucoup. Oui, j'aime cette œuvre.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'aime, je vote , voir sur mon site "FEMME" merci
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Farida Johnson · il y a
Merci! Je vais aller voir.
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Michel Allowin · il y a
Une belle maîtrise
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Farida Johnson · il y a
Merci Michel pour le compliment.
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Soseki · il y a
Quelle belle écriture poétique , que je découvre .....l'amour toujours, oui ...mais l'amour si impuissant contre la dépression ...
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Farida Johnson · il y a
Merci Soseki pour votre lecture et votre commentaire.
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Alban le Piaf · il y a
une histoire tragique qui passe au rythme des saisons métaphoriques. "il n'y a pas d'amour heureux". Dans votre récit il y a deux morts: la mort énigmatique de la femme, et celle du jeune homme qui a mille ans, un récit remarquablement bien tissé
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Farida Johnson · il y a
Merci Alban d'être venu et merci pour ce beau et sensible commentaire!
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Yannick Detraissan · il y a
"Lorsqu’il s’éloignera enfin, la nuit sera venue, le ciel s’ouvrira sur les étoiles, la température chutera encore et l’air deviendra craquant et acéré."
Lorsque les phrases disent tous les maux...

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Farida Johnson · il y a
Merci Yan d'avoir relevé cette phrase que j'aime particulièrement!
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Charles Dubruel · il y a
très joli texte sur l'amour "toute l'année" ...jusqu'au tragique mois de décembre.
mes voix

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Farida Johnson · il y a
Un grand merci Charles! Pour la lecture et le commentaire.
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