Quatre amies

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois...

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J’étais affalée dans mon canapé quand la sonnette tinta. J’hésitai à ouvrir la porte, devinant qui j’allais trouver de l’autre côté. En effet, elles étaient toutes là.
À découvrir leur mine déconfite, j’imaginais à quoi je pouvais ressembler. Elles savaient que je n’étais pas au mieux de ma forme, mais dans leurs regards ébahis se reflétait une sorte de loque, pyjama avachi, mèche lourde et des cernes violines qui mangeaient mon visage amaigri.
Sur la table basse, elles fixaient les reliefs de la semaine, des sushis à peine entamés pourrissaient sur pied et les cadavres d’un vin blanc bon marché jonchaient le sol. L’appartement n’avait pas été aéré depuis des jours, la chatte, Poupette, feulait en hérissant le poil et le radiateur débranché ne faisait plus illusion, je claquais des dents.
Sans un mot, mes amies pénétrèrent dans mon antre. Lilou s’attela au ménage, une heure suffit pour que le studio reprenne vie, comme avant, avant la rupture, avant son départ fracassant, une éternité, un mois déjà. Betsy revenait, les bras chargés de délicates victuailles, et Rosemonde défilait, vêtue de mes plus beaux atours afin que je choisisse une tenue digne de l’événement.
Chaque vêtement datait un rendez-vous avec lui, et les larmes grossissaient, perles tièdes qui bientôt échoueraient sur mes pommettes exsangues. Le foie gras me rappelait le réveillon de l’an passé, je me souvenais de chacun de ses gestes, j’enjolivais ses mots, et j’éclatais en sanglots. Lilou la magicienne m’offrit un bouquet, elle le disposa sur la console et je m’écroulais devant mes fleurs préférées, des jacinthes gouachées de rose et de parme. Les émotions se bousculaient elles aussi dans les dégradés, de la reconnaissance à l’agacement. Elles voulaient tellement bien faire, j’étais touchée en plein cœur, émue devant leurs maladresses empreintes de sollicitude, elles ne mesuraient pas la profondeur du gouffre qui me happait, je me noyais et elles virevoltaient dans une farandole à donner le tournis. Le retour à la vie peut être douloureux, comme une naissance, le chagrin devient refuge, la solitude, un rempart.
Je leur avais manqué, et ces mots que j’aurais aimés d’un autre me drapèrent d’un baume lénifiant. On m’imposa un bain chaud aux senteurs de jasmin avant d’enfiler ma petite robe rouge. Je flottais dans l’étoffe fluide, les seins dont j’étais si fière et mes fesses qu’il aimait tant avaient fondu, je m’étais accoutumée à ma silhouette androgyne, faisant le deuil de ma féminité puisqu’il n’était plus là pour me toucher, m’embrasser et me caresser. Rosemonde me maquilla, une touche de blush et de poudre nacrée. Je me trouvais jolie, finalement. Betsy tartinait les canapés de tarama, elle avait ouvert les huîtres, peaufiné le guacamole. Lilou mit une musique, pas trop douce, surtout ne pas rouvrir les vannes du désespoir, et le champagne aidant, les rires commencèrent à fuser. On cancanait sur les malheurs des uns, on imitait les autres, on se souvenait du vieux temps et c’était bon d’être là, toutes les quatre.
À minuit moins dix, nous étions sur les starting-blocks, prêtes à enjamber la nouvelle année. Un peu grises, excitées comme les enfants le soir de Noël. Lilou décomptait les minutes, Betsy vérifiait l’heure à sa montre, Rosemonde cherchait son téléphone et moi j’attendais, apaisée.
Au douzième coup de minuit, ma sonnette tinta.

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