Quand tout commence et tout finit

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Et si nous tricotions les mots ensemble ? Bienvenue et bonne lecture  [+]

Le sang n’avait cessé de couler depuis le petit matin. Debout, nue dans la baignoire, elle le regardait s’écouler doucement, emporté par l’eau brûlante qui ruisselait sur son corps.

Elle n’avait jamais pris la peine d’imaginer à quoi cela pouvait ressembler. Concrètement.

Il y a des mots et des expériences qui pourraient avoir la faculté de demeurer des abstractions toute une vie.

Le docteur avait été bref en lui délivrant l’ordonnance. A craindre d’en faire trop, il avait offert le minimum. De son temps comme de sa compassion, à supposer qu’il en ait ressentie.
De retour à la maison, elle avait suivi les instructions et composé en tremblant le numéro qui lui avait été remis. Son interlocutrice connaissait son affaire, elle l’invita à se présenter une semaine plus tard.

Alors qu’ils semblaient interminables, rongés par l’angoisse et perclus d’appréhension, les jours s’égrainèrent. Ils s’égrainèrent, pareils à tous les autres jours ou presque. Des jours parmi d’autres. Ecartelés entre l’évidente logique qui bouleverse et la houle des sentiments qui font naufrage.
Puis étonnamment, l’échéance attendue se distingua du quotidien devenu insipide par l’expectative. La journée s’ouvrit sur une salle d’attente dénuée de charme, désuète mais fonctionnelle, pourvue d’une demi-douzaine de chaises partagées entre deux femmes et un jeune couple. Le personnel, professionnel mais mutique, déguisé en fantômes blancs, déambulait silencieusement le long des couloirs, traversant la salle d’attente sans croiser de regards.

Puis, une femme exubérante entra et prononça son nom.

Elle se leva, ramassa son sac et fut conduite dans un petit bureau dont la décoration se voulait exagérément chaleureuse, rassurante et accueillante. A l’image de la femme volubile qui se présenta comme psychologue attitrée du service. D’une voix flutée, elle déroula devant elle le discours probablement habituel : « Je suis Isabelle, je suis là pour vous. Je puis tout entendre, tout comprendre. Ici, vous ne serez pas jugée et nous pourrons ensemble conforter – ou pas - votre décision. Vous comprenez l’importance de votre choix n’est-ce pas ? »

Les patients entraperçus dans la salle d’attente semblaient de prime abord sains d’esprit et en tous points ordinaires. Pas de junky tatouée et piercée, pas d’adolescente en perdition flagrante et pas de démonstration d’émotion non plus. Pas de signes objectifs de démence avancée et par conséquent, il semblait fort improbable que quiconque ait pu ne pas comprendre à ce stade l’importance du choix qui s’opérait ici.

Au jeu des chaises musicales, un gros médecin en blouse blanche pris place sur celle d’Isabelle.
« Déshabillez-vous »
Il passa en revue les différentes options, au nombre de deux, chacune détaillée par le menu.
« Tout est en ordre. On fait quoi alors ? » demanda-t-il en rangeant ses instruments. Il se tenait debout devant elle, ses mains gantées de caoutchouc ouvertes vers le plafond. Il attendait, il pensait simplement que tout avait été compris et pesé.

Comme il fallait bien dire quelque chose, elle choisit une des deux options, sans être certaine que ce fut la meilleure.

Elle rentra à la maison avec deux petites boites, contenant chacune deux comprimés de couleurs différentes. Le docteur avait noté les instructions sur les emballages.

A vingt heures, elle avala avec un verre d’eau les comprimés roses. Puis elle alla se coucher pour étouffer sa peur sous les draps.

Au petit matin, elle absorba les comprimés bleus avec un bol de café et une tartine beurrée. Elle n’avait pas faim, la gorge nouée.

Comme rien de ce qu’elle avait imaginé ne se passait, elle choisit de donner le change en lessivant les sols. Elle se demandait si toutes ces drogues fonctionnaient. Si elle ne courait aucun risque, seule ici. Si les choses tournaient mal, elle n’avait aucune alternative.

Elle lessivait aveuglément. Elle ne distinguait pas le carrelage ni les taches dans l’entrée. Elle lessivait pour lessiver, parce qu’il fallait bien faire quelque chose pour ne pas laisser l’angoisse l’envahir tout à fait. Elle lessivait comme une désespérée.

Elle ressentit les premières douleurs en fin de journée et elles l’accompagnèrent au fil des heures oppressantes de la nuit. Au petit matin, ce qu’elle attendait se produisit. Alors qu’elle imaginait là une issue, s’engagea une nouvelle attente fébrile. Ce devrait être différent de ce qu’elle connaissait. Il fallait très certainement que ce soit autrement.

Le sang n’avait cessé de couler depuis le petit matin. Debout, nue dans la baignoire, elle le regardait s’écouler doucement, emporté par l’eau brûlante qui ruisselait sur son corps.

Puis, quelque chose céda en elle, écartela son corps et son cœur. En se détachant, il ouvrit le robinet des larmes. Le corps secoué de sanglots, elle vit le petit caillot de sang hésiter à se frayer un chemin à travers les grilles d’évacuation de la baignoire. L’eau brûlante continuait de laver sa peau de la honte et de la souffrance. Et de la peine acérée qui pénétrait ses chairs.

Comme les choses ne sont jamais si simples, l’enfant s’accrocha pourtant à sa manière. « Il en reste un morceau » lui asséna le gros docteur, comme s’il eut parlé d’un ongle incrusté. « Il faut recommencer le protocole, ou bien opérer. On fait quoi ? » demanda-t-il, les mains gantées de caoutchouc ouvertes vers le plafond.

On souffla ; la ronde des comprimés eut raison du problème quelques semaines plus tard. Une affaire rondement menée, avec courage, lui confirma la psychologue. On y était arrivé tout de même.

Devant le corps médical réjoui, elle souffrait en silence. Et depuis, une fois par mois, nue sous la douche brûlante, elle verse des larmes de douleur en regardant s’écouler un filet de sang entre ses jambes.
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