Quand tout bascule...

Toute histoire commence un jour, quelque part...
La mienne débuta sous un ciel plutôt ombrageux dans le centre Materno-Chirurgical de Jacmel où je poussai mon premier cri. Aînée d'une famille deux enfants et destinée à hériter d'un empire, j’avais de nombreuses responsabilités. Je devais à tout prix rendre mes parents fiers de moi. Je m’appelle Elisabeth, j’ai vingt-deux ans et à l’instar de la reine dont je porte le nom, j’ai voulu marquer mon temps. Était-ce pour être à la hauteur des attentes de mes parents ? Par orgueil ? Par jalousie? Toutes nos actions bonnes ou mauvaises constituent les prémices de notre futur et conditionnent notre karma. Ce qui explique, sans l’ombre d’un doute, ma présence dans cet asile psychiatrique...
Petite, j’adorais attirer l’attention et ma nature extravertie s’y prêtait totalement, et ce, au plus grand bonheur de mes parents. Je ne me sentais épanouie qu’en étant le centre du monde et j’avais trouvé le meilleur moyen d’y arriver : converser. Toutefois, parler ne me suffisait point, je me suis mise à enjoliver les histoires et même à en inventer. Au fur et à mesure que je grandissais, j’étais devenue un véritable moulin à paroles et quand je m’y lance, impossible de m’arrêter. Vous l’avez sûrement remarqué !

Il existe des nouvelles qui peuvent ébranler toute une vie. Pour preuve, la bombe lâchée par ma meilleure amie Vic au sujet de son projet de mariage ; l’évènement ayant abouti à ma réclusion. Nous étions assises sous la véranda du cottage familial en bord de mer sirotant chacune un verre d’eau de coco. Il faut dire que cela, je ne l’avais pas vu venir. Comment a-t-on pu se perdre de vue jusqu’à devenir des connaissances liées par le passé? Jadis, nous étions inséparables mais maintenant...J’y repense encore, à notre complicité d’antan. Ensemble, on a fait les quatre cents coups. Oh mon Dieu, la belle époque !
Intellectuellement, on n’avait rien à s’envier. Elle et moi faisions partie des premiers de la classe, néanmoins elle était souvent la meilleure. Nous fîmes nos études secondaires au centre CAP, un collège mixte offrant le programme du bac français. Charmante, socialement active, je me liais facilement et avait d'autres amis. Vic m’était diamétralement opposée: introvertie, silencieuse, solitaire. Notre relation n'était pas parfaite, loin de là. Mais on parvenait toujours à se réconcilier jusqu'à ce différend qui nous opposa. Étant la première lauréate au bac français, j’ai donc décroché une bourse pour des études universitaires en France. Toute à ma joie, j'en oubliais l'aide de Vic . Par ailleurs, je répondais aux attentes de mes parents, décrire leur fierté serait un euphémisme. Une somptueuse fête de fins d’études conjointe fut organisée en notre honneur. Vic essaya de me parler à maintes reprises mais je l’évitai craignant l’expression de ses ressentiments. Sous cette atmosphère plus ou moins ambiguë, je partis pour la France.

Vic
Tout comme Elisabeth, j’ai un prénom royal : Victoria. Coïncidence ? Destinée ? Nous naquîmes le même jour, un quatre juillet au même endroit, moi quelques heures après elle. On partageait pratiquement tout ; on était plus que des amies, on était complice, jumelle. À part elle, je n’avais que les livres comme amis. J’étais plutôt le genre de filles qu’aimaient les grandes personnes : réservée, intelligente, sérieuse et que détestaient les personnes de mon âge. Benjamine d’une famille de deux enfants, mes parents ne m’accordaient pas autant d’attention que ma sœur. . Toutefois je me satisfaisais de mon sort. Seule mon amitié avec Lisa importait.
Au secondaire, le charisme de Lisa remit notre relation en question. Notre première dispute fut à propos d’une bourse. Je me sentais lésée et j’aurais aimé avoir son soutien. Malheureusement, elle n’en fit rien et partit sans qu’on ait pu arranger les choses.

Lisa
Les circonstances dans lesquelles j’ai laissé le pays me hantaient. Être en froid avec Vic encore plus. Jacmel me manquait, les fêtes et activités récréatives aussi. Tout y était simple ; on était heureux sous ce climat. Désormais, le froid me tuait à petit feu. Je n’avais plus la tête à mes études ; je n’aspirais qu’à rentrer chez moi. Mais cela impliquait aussi que je déçoive mes parents ; ce que je ne voulais pas.

Vic
Qui aurait pu croire que la séparation amènerait de tels changements ? Je me suis beaucoup inquiétée de mon avenir sans Lisa. Elle faisait fonctionner notre duo en effectuant toutes les démarches. On n’aimait pas lui dire non, on préférait la voir sourire. Son franc-parler déroutait et amusait plus d’un. Moi, j’étais dans mes petits souliers, trop timide pour tenter quoi que ce soit. Désormais cette relation de quasi-dépendance avait pris fin.
La vie me réservait bien des surprises: de nouvelles rencontres et perspectives. Je sortais un peu plus que d’habitude. J’avais aussi du temps à consacrer à mes loisirs. Je menais cette belle vie jusqu’au jour où Lisa se rappela à mon souvenir. Elle rentrait pour les fêtes de fin d’années.
Lisa
Revoir Vic fut un élément déclencheur qui réactiva mes sentiments. Je réalisai alors à quel point son absence m’avait marquée. Tous les souvenirs défilaient devant mes yeux pendant que je l’embrassais. Plus tard, après m’être remis de mes émotions, on parla du passé, de notre complicité. Je lui ai demandé pardon et dit à quel point je regrettais les malentendus et désaccords qui nous fîmes nous éloigner. Nous décidâmes d’offrir une nouvelle chance à notre amitié.

Vic
J’appréhendais fortement ces retrouvailles. J’en voulais cruellement à Lisa; le peu de cas qu’elle fit de notre amitié m’avait blessé.
Je ne sais comment je me retrouvai dans ses bras ; on était là à ressasser le passé quand je lui fis part de mes griefs. Je soulignai aussi sa responsabilité dans les événements survenus à la fin de nos études classiques. On a pour ainsi dire crevé l’abcès et éclaté en sanglots. Je compris alors l’importance d’une amitié. Ce sont toutes ces broutilles, ces moments de réconciliations qui jalonnent une relation précieuse. Les fêtes furent joyeuses, je sortis de mon cocon familier et dansai de tout mon saoul. Ce fut vraiment mémorable.
Lisa repartit ensuite pour la France afin d’achever ses études. Moi, je retournai à Port-au-Prince pour les miennes.
La rencontre
Vic
La période estivale venait de débuter. La plupart des gens laissaient la capitale pour migrer vers les provinces pour aller se détendre. On ne pensait plus qu'au bon air, à la bonne chair, au bain de mer pour ne citer que ces activités-là. De plus, j'attendais Lisa avec impatience; elle rentrait pour les vacances d'été. On avait un programme chargé que l'on devait suivre à la lettre.
Quelques jours avant la fin des vacances, nous décidâmes de visiter Oly’s, un restaurant dansant qui faisait le bonheur des jacméliens. Lisa et moi attendions nos commandes quand il fit son entrée. Était-ce son allure ? Sa prestance ? Il dégageait une telle aura que nous en étions toutes subjuguées. Je n'arrivais plus à penser de façon cohérente, il ressemblait tant au prince charmant de mes livres. Je ne me souviens pas de grand-chose concernant cette soirée sauf de son invitation à danser. Je n’aurais pas cru qu’il remarquerait ma présence, surtout avec Lisa dans les parages. Elle était la plus belle, la plus brillante de nous deux, possédant un talent inné en relations sociales et humaines. Et ce beau gosse ici présent m’invitait à danser. Je n’arrivais même pas à le croire. Comment je réussis à me lever ? Je n’en ai aucune idée. Il s'appelait Ethan et incarnait l'homme de mes rêves, celui que j'ai toujours attendu. Nous avons échangé nos numéros, et j’attendais son appel. J’étais désespérée lorsque j’entendis la sonnerie de mon téléphone. Je me ruai vers la chambre et décrochai ; et nous entamâmes une conversation très intéressante jusqu'à ce que mon portable s’éteigne.
Lisa
J’étais jalouse de Vic. Je n'arrivais pas à me réjouir de son bonheur. Quelle chance d’être remarquée par Ethan Turnier! Sa famille était l’une des plus fortunées du pays. Vic ne réalisait pas tout ce que cela impliquait. Une fois rentrées, elle languissait dans l’attente de son appel, qui finit par arriver. Ils restèrent toute la nuit à parler. Moi aussi, j’avais craqué pour Ethan. Il correspondait en tout point à mon idéal concernant un copain et le mien ne faisait pas le poids. Comme toujours, j’aurais voulu être à sa place. Elle avait un morceau de choix entre ses mains et n’en saisissait pas toute l’ampleur. Toutes à ces réflexions, le sommeil m’emporta. Le lendemain, Vic me réveilla aux aurores ; elle avait tant de choses à me raconter. Elle était euphorique bien qu’un peu douteuse. Je la rassurai du mieux que j’ai pu ne voulant atténuer sa joie.
Quelques jours plus tard, Vic m’accompagna à l’aéroport et nous nous séparâmes sachant qu’on se reverrait que dans deux années.


Lisa
On en revient à cette jolie matinée d’été ou j’étais en train de siroter un verre en compagnie de Vic. Cela faisait environ deux années qu’on n’avait pas eu le temps de se voir. Je travaillais sans relâche en ayant à cœur l’exécution des contrats de la firme EDS spécialisée dans la construction et la réparation de routes, etc. Vic, quant à elle, effectuait un stage à l’Hôpital Universitaire La Paix en tant que psychologue attitrée. Nous décidâmes de faire coïncider nos congés afin de mieux profiter l’une de l’autre. Et voilà qu’elle m’annonce son mariage.
-Vic, lui dis-je, tu as toute la vie devant toi. Le mariage n’est ni plus ni moins qu’une forme d’esclavage légalisé et les hommes brisent souvent leurs promesses de respect, de fidélité. Et puis, qui est l’heureux élu ?
- Mais tu le connais Lisa. C’est Ethan, me répondit Vic.
- Ethan Turnier ? Sérieusement, je n’arrive pas à y croire. Je ne lui fais pas confiance, il finira par te trahir.
- Pourquoi t’obstines-tu à me convaincre ? Y aurait-il quelque chose que tu sais à propos d’Ethan et que j’ignore ? me demanda Vic.
Aucun de mes arguments ne convainquit Vic. Elle était têtue, obstinée même. De plus elle avait foi en lui et l’accord de leurs parents. Je ne pouvais rien faire de plus à part lui accorder mon soutien et mes prières quant à l’annulation de ce mariage.




Vic
J’étais fiancée à Ethan depuis plus de trois mois. Je ne l’avais pas dit à Lisa, elle croyait que notre relation était vouée à l’échec. Pourtant elle avait tort, Ethan et moi, c’était sérieux ; le véritable amour de ma vie. Ses parents m’ont très bien accueilli et se sont plus ou moins entendu avec les miens. Et peu importe ce qu’en dit Lisa, dans moins de trois mois je serai madame Ethan Turnier.





Le mariage
Il faisait un temps magnifique à Jacmel. La maisonnée se réveilla aux aurores. L’une des filles de la maison allait convoler en justes noces, on comptait organiser un mariage parfait. Le décor fastueux du logis pouvait en témoigner. Je me levai et en profitai pour réveiller Vic.

2h30 : On était prêt à recevoir les invités, je faisais office de témoin. La moitié de la ville attendait cet évènement. Au fur et à mesure que les heures s’écoulaient, les invités s’impatientaient . J'étais inquiète et envisageais le pire: Ethan ne viendrait plus. Je remarquai Maria murmurant furtivement à l’oreille de mes parents. En un rien de temps, ils évacuèrent les invités en ne laissant sur place que la famille proche et les principaux concernés. On nous demanda de garder notre calme et mon père dit : « Ethan est mort. ». Un silence de mort suivit cette annonce. Puis les questions fusèrent de toute part, tout le monde voulant connaître les détails. On l’a retrouvé couché sur son lit, les lèvres bleuies. Il semblerait qu'on l'a empoisonné. Les parents d’Ethan étaient au bord de la crise de nerfs ; ils voulaient faire la lumière sur ce crime. Quelqu’un suggéra alors que le coupable se trouvait parmi nous. Comble de malchance, j'étais la dernière personne à avoir vu Ethan en vie. Je me demandais juste quand on le découvrirait.
Vic
Lisa avait pour ordre de m’appeler aux environs de deux heures cinquante pour que je ne sois pas en retard. Je patientai dans la chambre. Ma mère vient me souhaiter une bonne vie à deux et tout le bonheur du monde. Je pense surtout qu’elle était ravie que je rentre dans une famille aisée, mais rien ne saurait ternir ma joie. Il était plus de trois heures et Lisa n’arrivait toujours pas. Impatiente, je décidai donc de descendre et d’aller me renseigner. Mon père m’aperçut en haut des marches et vint à ma rencontre. Il semblait avoir pleuré ; il essayait de me dire quelque chose. Il m'annonça une nouvelle assez incroyable : Ethan était décédé. J’ai cru à un malentendu, mon cerveau refusait d’assimiler cette nouvelle. Puis ce fut le noir.
Lisa
Je retrouvai mon délateur en la personne de Maria. Elle m’avait vu sortir de la chambre d’Ethan. J’essayais de me défendre et ne fit qu'aggraver mon cas. Personne ne me crut surtout après que Vic eut laissé entendre que je la jalousais et que j’étais contre ce mariage. Les parents d’Ethan jurèrent de me faire enfermer. Même mes parents ne me crurent pas ; ils voulaient étouffer l’affaire et proposèrent l’asile Mars & Kline. Ils devaient avant tout penser à leur réputation, leur bien, etc. Peu importe si c’était au détriment de leur propre sang. On m’embarqua pour l’asile et on prêcha que j’étais devenue folle. Depuis plus d’un mois, je me retrouve dans cet asile à payer pour un crime que je n'avais pas commis. Aucune visite, aucune nouvelle. Je n'ai pas pu faire mes adieux à mon bien-aimé,ni m'excuser auprès de Vic. La vie est vraiment injuste...

Vic
Tout le monde était prévenant envers moi. Mes parents surtout ; ils ne voulaient pas que j’attente à ma vie. J’assistai à l’enterrement dans un brouillard, je n’arrivais pas à surmonter mon chagrin. La perte d’un être aimé vous permet de mieux comprendre son importance. Je l’ai appris à mes dépens. Non seulement je perdais l’amour de ma vie, il se trouve aussi que je perdais Lisa ; les deux seuls êtres importants à mes yeux. Je ne supportais pas de vivre dans la ville qui ravivait tant de souvenirs. Je décidai de m’installer ailleurs. Avant je devais parler à Lisa.

La clinique
Vic
Je me levai de très tôt, promis aux parents de les appeler régulièrement afin qu’ils ne s’inquiètent pas trop. Ensuite je pris la direction de la clinique pour parler à Lisa. Je ne pense pas qu’elle espérait me revoir un jour. Elle m’accueillit favorablement et entreprit de se justifier :
-Vic, je t’en supplie. Tu dois me croire. Je n’ai pas tué Ethan, je l’aimais trop pour faire une chose pareille.
- Je sais. Lui voir te déclarer sa flamme et envisager de rompre avec moi ne lui a pas servi.
-Quoi ? C’est donc...
-Si tu voyais ta tête en ce moment Lisa, franchement je te plains.
- Pourquoi tu fais cela Vic ? On n’est plus que des amies, on est des...
-Peu importe Lisa, je voulais me venger. Et quelle meilleure façon que de te faire savoir que je suis la source de tous tes présents maux?