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Quand souffle la burle

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Line Chatau

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Ce soir-là, Pauline était assise sur son petit trépied de bois, en train de traire sa vache. Elle n'était pas très bien installée car son ventre la gênait. Elle se redressa et frotta de ses deux mains ses reins douloureux. Puis elle recommença à presser les pis, prenant bien soin de ne pas pincer la vache car le coup de pied dans le seau était garanti. Plus d'une fois, la bête lui avait envoyé son sabot, alors que le seau était plein de lait, renversant tout son contenu dans la paille de l'étable ! Frédéric, son mari, était gentil, il ne la grondait pas. C'était Marianne, sa belle-mère qui poussait des cris comme si on l'égorgeait, pleurant sur le gâchis et le manque à gagner.
Tout en pressant les pis, Pauline réfléchissait : on était le premier décembre 1899, le vingtième siècle allait commencer et son premier bébé allait bientôt naître !
Soudain une douleur violente irradia son ventre. Elle se plia en deux en attendant que la vague passe, puis elle se leva et, abandonnant le seau et le trépied sur place, elle regagna la salle commune de la ferme. Sa belle-mère, assise au coin de l'âtre, alimentait le feu avec des bûches que Frédéric avait apportées. Elle avait aussi épluché des légumes qu'elle avait mis dans une bassine d'eau en attendant que Pauline fasse cuire la soupe.
Mais Pauline était bien incapable de faire quoi que ce soit : les contractions arrivaient, régulières et de plus en plus fortes.
Dehors la burle soufflait si fort et la neige tombait si drue qu'il était impossible de mettre le nez dehors. Frédéric n'était pas encore rentré. Il avait dû s'arrêter chez la Thérèse pour boire un petit « verre de rouge ». Les deux femmes n'étaient pas trop inquiètes ; il avait son cheval Marquis, un solide percheron qui le ramènerait bien à la ferme !
Marianne mit à cuire la soupe dans un chaudron noirci par les flammes puis elle proposa à Pauline de s'installer dans son lit-clos dans la salle commune. Elle ouvrit les deux portes en bois et changea les draps du lit. Puis elle apporta une couverture et deux gros oreillers de plumes. Sa belle-fille allait donner naissance à un beau bébé, un garçon solide et le fils de son fils ! Cela valait bien des draps propres !
Pauline s'installa dans le lit. Bien adossée aux oreillers, elle se sentit tout de suite mieux. L'intérieur du lit-clos était douillet car adossé d'un côté à la cheminée et de l'autre à l'étable qui était toujours tempérée par la présence des vaches. Par une fente creusée dans la cloison de bois, les occupants du lit pouvaient surveiller le bétail, en particulier quand une vache était sur le point de vêler. Bien sûr, il y avait l'inconvénient des odeurs, mélange subtil du foin séché, de la paille et de la bouse de vache. Marianne disait souvent :
— Mé quant oun a l'habetioude, oun y fa plus attentiou. [Mais quand on a l'habitude, on n'y fait plus attention.]
Les contractions se rapprochaient, de plus en plus fortes. Pauline savait bien sûr comment un accouchement se déroulait, elle avait vu sa mère mettre au monde ses petits frères et sœurs. Elle avait observé aussi la mère Reverdy, une solide matrone qui avait mis au monde tous les enfants du village depuis quarante ans. Ses gestes étaient précis et efficaces. Il fallait agir comme elle !
Marianne, complètement paniquée, tournait en rond, se lamentait et invoquait la Vierge et tous les Saints. Pauline coupa court à cette litanie et lui enjoignit de se rendre utile :
— Maïre, pouvé-nou ana me queire no tchemije propre é bouta l'aigue à beuillir. Foudra chourtir la chervieta du placard é lé faïre chauffer prè de la chemina ? [Mère, pouvez-vous aller me chercher une chemise de nuit propre et mettre de l'eau à bouillir. Il faudra aussi sortir des serviettes de l'armoire et les faire chauffer près de la cheminée ?]
La longue attente pouvait commencer. Lorsque les contractions étaient trop fortes, Pauline se mordait les poings. Lorsque la vague de douleur était passée, elle sombrait dans une somnolence qui lui permettait de se reposer avant le prochain assaut.
Soudain la mère releva la tête. Malgré son âge, elle avait l'oreille fine et entendait tout. Elle marmonna :
— Té ! Véi quia lou Frederi qu'ariva ! [Té, v'la l'Frédéric qu'arrive !]
Elle avait entendu son cheval hennir et s'ébrouer de plaisir en voyant son écurie ! Quelques minutes plus tard, les deux femmes entendirent l'homme taper ses sabots devant la porte et puis rentrer. Sa longue pelisse était couverte de neige et son visage rougi par le froid. Un large sourire illumina ses yeux bleus quand il vit le feu dans la cheminée et sentit la bonne odeur de la soupe. Mais sa mère ne lui laissa pas le temps de se réjouir bien longtemps :
— Coui deïre qu'arriva  grande brela ? Te fena y en tren d'accoucha et tiu trèna au café doub d'aoutre fenians é bou a rien ! Tiou devra aveyre hunta ! [Alors, c'est maintenant que tu arrives, grande brèle ? Ta femme est en train d'accoucher et toi tu traînes au café avec d'autres voyous et bons à rien ! Vrai, tu devrais avoir honte !]
Sans écouter les jérémiades de sa mère, Frédéric se précipita au chevet de Pauline. Lorsqu'il vit son visage creusé par la douleur, ses cheveux collés sur son front trempé de sueur, il lui prit la main et la serra dans les siennes :
— Vou queyre la Maïre Reverdy. Elle counichou bien chu mitier. [Je vais aller chercher la Mère Reverdy. Elle connaît bien son métier.]
Puis il retourna atteler le cheval et repartit à Devesset.
Dans le silence revenu, le tic tac de l'horloge continuait d'égrener les heures.
Après une période d'accalmie, les contractions revinrent, plus féroces que jamais. Pauline poussa un gémissement puis un cri :
— Maïre ven, le petit arriva ! [Mère, venez vite, le petit arrive !]
Marianne se lança alors dans une longue lamentation :
— Chainta Mari , chaint Jousé, Chaint André, pria pour nous ! Avec tous lou chaints et lou anges dou Paradi, Michel, Rafael et Gabriel... [Sainte Marie, Saint Joseph, Saint André, priez pour nous ! Avec tous les Saints et les Anges du Paradis, Michel, Raphaël et Gabriel...]
Pauline haleta :
— Veni m'idia ou liou de marmouna y pouja votre chapeleu, y a plou iurgen a faïre ! [Venez plutôt m'aider au lieu de marmonner et posez votre chapelet, il y a plus urgent à faire !]
Elle commença à pousser une première fois, mais sans résultat. La troisième fois fut la bonne ! Une tête brune apparut, suivie d'un petit corps tout dodu. Et le bébé sortit complètement du ventre de sa mère. C'était un beau garçon qui se mit à hurler tout de suite à pleins poumons.
Marianne s'était mise à genou et faisait des signes de croix en série tout en remerciant le Père, le Fils et le Saint Esprit !
Pauline, dès qu'elle eut retrouvé son souffle, la rappela à l'ordre :
— Maïre, releva vou, fera votra prière aprè. Bela me la chervieta é la cuberta. [Mère, relevez-vous, vous ferez vos prières après. Maintenant, il faut me donner la serviette et la couverture.]

À ce moment, la porte s'ouvrit et la mère Reverdy apparut. Elle commença tout de suite à s'occuper de la maman et du bébé. Pendant ce temps, Frédéric dételait le cheval. Dès qu'il le put, il se précipita au chevet de Pauline mais fut promptement renvoyé par la mère Reverdy qui lui signifia qu'elle n'avait pas besoin de lui en ce moment.
Tout penaud, il alla manger sa soupe.
Lorsque la mère Reverdy eut fini d'emmailloter le nouveau né et fait tout ce qu'il fallait pour la maman, la mère lui proposa un bol de soupe qu'elle accepta de bon cœur. Elle laissa aussi entendre qu'un verre de vin la requinquerait bien. Elle s'adressa alors à Frédéric :
— Como ana l'apela ce petitiaoutou ? [Comment allez-vous l'appeler ce tout petit ?]
— Gabriel ! lui répondit le jeune papa.
La mère bondit :
— Mé n'y pincha pa ? Que petio dou porta le nom de chou gran païre, oco de chou parrain é oco dé choun païre. é ch 'apelere Jean-Marie, Jousé, Frederi, cum tiu t'apéla Frederi, Jean-Marie , Augustin. Avun toujou fa cum acquo dan la familia. Demo ira l'inscrire à la mairie. [Mais vous n'y pensez pas ? Ce petit doit porter le prénom de son grand-père, celui de son parrain et celui de son père. Il s'appellera Jean-Marie, Joseph, Frédéric, comme toi tu t'appelles Frédéric, Jean-Marie, Augustin. On a toujours fait comme ça dans la famille ! Demain tu iras l'inscrire à la mairie !]
Frédéric tenta de discuter mais la mère resta inflexible.

Le lendemain, Frédéric attela Marquis pour aller déclarer la naissance du bébé à la mairie de Devesset. La neige tombait dru et un vent glacial balayait le plateau faisant tourbillonner de gros flocons qui aveuglaient Frédéric assis sur son char à banc. Marquis avançait d'un bon pas. De temps en temps, il soufflait des naseaux en secouant sa grosse tête et faisait sauter sa croupe comme s'il faisait un petit pas de danse.
En cours de route, Frédéric rencontra un de ses bons copain et ils décidèrent d'aller se réchauffer au café de la Thérèse. Ensuite ils arrosèrent dignement ce premier bébé. Et ils le firent si bien qu'ils ne furent plus en état de se rendre à la mairie. Aussi, jugèrent-ils plus sage de repousser au lendemain la déclaration de naissance et de rentrer chez eux.
L'hiver qui suivit fut si froid, la couche de neige si épaisse que Frédéric et Pauline durent reporter la déclaration de naissance au printemps. Et au printemps, ils oublièrent de le faire. La naissance du petit Jean-Marie ne fut pas déclarée et pour l'État Civil, il n'existait pas.
À la fin de l'année 1917, les autorités militaires ne l'appelèrent pas pour aller à la guerre ! Quand elles furent averties de son existence, l'armistice du 11 novembre 1918 avait été signé depuis plusieurs mois déjà et la guerre était finie.
Grâce à une soirée arrosée, Jean-Marie n'est jamais allé à la guerre !


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Histoire basée sur des faits réels librement adaptés par l'auteure.
Les dialogues sont écrits en langue d'Oc et traduits ensuite.


PRIX

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Line Chatau  Commentaire de l'auteur · il y a
Les dialogues inclus dans cette histoire ont été écrits en occitan et plus précisément en patois de l'Ardèche du Nord. L'Occitan n'est pas une langue uniforme, il varie d'une région à l'autre mais aussi selon la religion pratiquée. Catholiques et Protestants se comprenaient mais parlaient un patois
différent. Ils se reconnaissaient grâce à cela.
Je veux ici remercier Simone Chabert qui a traduit les dialogues.

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Virgo34 · il y a
Sympa, cette manière de mêler la France profonde au récit, par l'introduction de la langue occitane qui n'est guère plus parlée ici que par les anciens du cru. Les calendrettes (écoles occitanes) ont du mal à s'imposer et la langue va finir par se perdre. C'est ce que je retiendrai en premier lieu de votre récit plein d'émotion.
Je suis pour ma part sur mon 31, en finale du Prix Ô et je vous invite à aller le lire. Merci.

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Artvic · il y a
Ainsi, j'ai appris ce que mon filleul m'explique lorsqu'il me dit : Mais si!!! c'est de l'occitan !! ( il habite Toulouse et moi ch'ti du nord !! ggrrr traduction !! rireeee ) et pour en revenir à votre texte, il transporte une émotion qui m'a fait battre le coeur !!
Les dialogues sont vivant et plein de sentiments ! merci beaucoup pour votre récit Line . je vote !

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Line Chatau · il y a
Merci Artvic pour ce sympathique commentaire et pour votre soutien. Je suis ravie que vous ayez aimé!
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Artvic · il y a
Merci à vous Line
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Miraje · il y a
Avec une pensée émue pour cette ferme du Bourlatier, haut lieu de souvenirs.
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Pascal Gos · il y a
Line, quand je me suis inscrit sur short édition et que j'y déposais mon premier texte, vous avez été l'une des premières à me donner un commentaire. Je découvrais ainsi ce monde des écrivains (en toute modestie). Mon texte << le bonheur des choses imparfaites >> a terminé deuxième.
Votre texte est plein de poésie. Je découvre la langue d'Oc. Je le lirais à mes enfants un soir avant de dormir.
Merci Line, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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F. Gouelan · il y a
Finalement le prénom Gabriel lui allait bien. Il l'a protégé.
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Lélie de Lancey · il y a
Une belle immersion dans la vie d'une famille grâce à la situation choisie et aux dialogues... Et comme quoi rien n’arrive par jamais hasard !
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Oli · il y a
une belle histoire pour les veillées au coin du feu avec une poêlée de châtaignes
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Line Chatau · il y a
Merci Oli pour cette belle image qui nous rappelle tant de bons souvenirs!
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Bertrand · il y a
un récit terroir
en langue du pays
sur le rôle harassant des
femmes paysannes^^+5

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Mamiechat · il y a
Récit intéressant, très bien raconté; on est retourné en arrière sans s'en apercevoir. J'aime
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Line Chatau · il y a
Merci Mamiechat pour ce commentaire sympathique!
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