Quand onze heures sonneront...

il y a
11 min
467
lectures
66
Qualifié

(22 ans) Voyez Alfred de Musset : il y a dans ses poèmes une sensibilité, une verve, un sentiment des choses qui me touchent au plus profond. Aucun accent humain ne m'a jamais parlé si bien que  [+]

Image de Eté 2016
Je trouvai enfin la rue des Chasseurs, au tournant de l'église Saint-Jean, et entrai au numéro Huit. Une femme me toisa du regard sous sa coiffe en coton malpropre.
— C'est pour quoi ?
— Heu, bonjour, j'ai demandé un logement à cette adresse, au nom d'Eugène Jacquet.
— Ah, oui, l'étudiant... Suivez-moi, je vous montre votre chambre.
Je suivis la concierge dans l'étroit escalier en colimaçon, jusqu'au dernier étage.
— C'est l'appartement tout en haut, au sixième. Mais vous êtes jeune, vous saurez grimper jusque là. Et puis, vous avez le soleil, tout là-haut.
Arrivés au pallier du dernier étage, elle me remit les clefs et s'en retourna à ses affaires. J'ouvris. La chambre était petite mais confortable, et par la fenêtre passait la lumière du jour comme je n'en aurais jamais bénéficié aux étages inférieurs, quand on habite dans une étroite ruelle de l'ancien Paris. Je m'installai donc, le cœur excité d'espoir quant à mon avenir parisien. J'arrivais droit de la province, pour faire mes études à Paris. J'ignorais donc tout de la capitale.
Je visitai l'université et la ville dès le lendemain, afin de m'acclimater à mon nouvel environnement, puis rentrai chez moi en fin d'après-midi. Au moment d'ouvrir la porte de mon petit appartement, je sursautai :
— Personne n'a habité cette chambre depuis des années.
Je me retournai brusquement et aperçus une vielle femme devant sa porte, de l'autre côté du pallier.
— Je vous prie de m'excuser, madame, je ne vous avais pas vue.
— Aimez-vous la musique, jeune homme ?
— Beaucoup, oui.
— Avez-vous déjà rencontré un fantôme ?
— Heu... J'eus un sourire amusé et condescendant. Je n'ai jamais eu ce plaisir.
La vieille dame s'en retourna dans son appartement en marmonnant :
— Riez, jeune homme, riez... Tout peut arriver.
Et elle disparut. Étrange conversation, sans un bonjour ni un bonsoir : ma voisine de pallier ne me parut pas très commode.

Je commençais bientôt mes études le plus heureusement du monde, et me complus très vite à la vie de la capitale. Je me fis des amis avec qui j'aimais travailler, parcourir ville et campagne parisiennes à cheval, sortir au théâtre, à l'opéra ou au cabaret.
— Je rentrerai vers onze heures du soir, madame Colette, dis-je à la concierge avant une escapade chez mes joyeux compagnons.
— Il n'y a pas de onze heures ici, monsieur. Vous n'avez pas remarqué ?
— Comment cela, pas de onze heures ?
— Non, monsieur Jacquet. Onze heures n'existent plus ici, on ne sonne plus cette heure-là.
— Comment donc ? Est-ce que le sonneur ne sonne pas la nuit ?
— Allez savoir, marmonna-t-elle sous sa coiffe.
Et elle s'en retourna à ses occupations. « Drôle d'idée, ne pas sonner onze heures du soir... » Et je m'en allai sans plus me soucier de cette anomalie singulière.
Je revins le soir à mon appartement. En rentrant, j'ouvris la fenêtre pour aérer ma chambre et l'idée me vint de jeter un œil à ma montre : onze heures ! J'attendis. Rien... Un profond silence... Pas de cloche... « C'est étrange, en effet. » Pourtant, à bien écouter, les autres clochers de Paris sonnaient au loin les onze coups. Mais dans le quartier régnait un silence de mort. L'église Saint-Jean, pourtant à deux pas, resta muette. Je demeurais à la fenêtre sans bouger dans le silence, à regarder de l'autre côté de l'étroite ruelle une vieille mansarde abandonnée grincer dans le vent au dernier étage de l'immeuble d'en face.
Le lendemain en sortant sur le pallier, je rencontrai ma vieille voisine :
— Bonjour, madame Mileau. Dites-moi, savez-vous pourquoi onze heures ne sonnent pas à Saint-Jean ?
La vieille femme me regarda curieusement et gravement et pointa sa canne en direction de ma chambre :
— À cause de lui.
Je me retournai sans comprendre, et elle ajouta en secouant la tête :
— Il faut déménager, jeune homme, il faut déménager.
— Déménager ?! Et pourquoi cela ?
— À onze heures, n'ouvrez pas vos volets... Il faut déménager.
— Je vous dis que je n'en ferai rien. Je n'ai pour cela aucune raison !
— Des raisons... murmura-t-elle, des raisons, il y en a...
Alors elle leva sur moi un regard fatigué, mais inquiet et douloureux.
— Onze heures n'existent plus, monsieur : c'est un fantôme.
« Elle est folle, pensai-je, elle n'a pas toute sa tête  ». « Elle est folle », m'avoua la concierge. « Elle est folle », disait-on à chaque étage de mon immeuble. Mais lorsque je demandais à mes voisins la raison du silence de Onze heures, chacun répondait un vague « On ne sait pas » gêné.
Je me rendis donc à l'église Saint-Jean afin d'en savoir d'avantage. J'interrogeais le sacristain, le sonneur, Monsieur de curé.
— Je l'ignore mon fils, répondit ce dernier. Il y a bien cinquante ans que l'on ne sonne plus Onze heures le soir à Saint-Jean et en ce temps-là, je n'étais pas né ! Parmi les paroissiens, certains parlent du « fantôme de Onze heures », d'autres d'un silence en mémoire d'un défunt. Depuis toutes ces années, on ne sait plus bien quelle en est la raison, mais cela est resté comme une tradition.
J'étais bien avancé !

Avec mes économies faites sur la pension paternelle, j'achetai une horloge que j'installai dans ma chambre. Je pouvais ainsi savoir quelle heure il était, lorsque je travaillais tard, sans avoir besoin de sortir ma montre. Quand onze heures approchèrent, je me levai, fatigué d'apprendre, et me penchai à la fenêtre pour respirer l'air de la nuit. Un grand vent soufflait dans l'étroite ruelle, emportant dans un tourbillon le froid et la pluie, sous les fugitives apparitions de la lune derrière des nuages lourds d'orage. Tout avait un air lugubre et glacial. Alors, mon horloge sonna onze coups, qui s'échappèrent par la fenêtre dans la ruelle obscure. La lune surgit dans une lumière blafarde, le tonnerre gronda sourdement au loin, un éclair fendit le ciel noir. Le volet de la vieille mansarde en face de moi battue par le vent laissait entrevoir l'intérieur du grenier. Alors la mansarde s'éclaira soudain sous un reflet livide de la lune et un fracas de vent et par sa fenêtre montra une forme blanche, apparaissant et disparaissant par à coup d'éclairs et de tonnerre, au milieu des gémissements de l'orage, la pluie et de quelques notes de musique perdues dans cet orchestre épouvantable. Saisi de panique, je refermai brusquement mes volets. Le dernier coup de onze heures sonnait. Tremblant malgré moi de tout mon être, je saisis mon horloge et bloquai le mécanisme. L'image de la mansarde animée de cette étrange présence fantomatique me hanta toute la nuit, et je repensais à ce que m'avait dit ma voisine : « Onze heures n'existent plus : c'est un fantôme »...

Je décidai de faire confidence à la vieille madame Mileau de ma vision de cette nuit.
— Madame, savez-vous si le dernier étage de l'immeuble d'en face est habité ? Je l'avais cru désert, mais cette nuit, il m'a semblé y voir quelque chose...
Le regard de la vieille dame s'effraya soudain :
— Qu'avez-vous vu exactement ?
— À vrai dire, je n'en sais rien, ce n'était pas très distinct, il faisait nuit et orage. Une forme blanche, et aussi... de la musique... je crois.
— Mon Dieu... souffla madame Mileau, qui manqua de chanceler.
Je la retins de justesse, et l'amenai jusqu'à une ma chambre l'asseoir sur une chaise. Elle reprit peu à peu ses esprits et m'interrogea :
— Quelle heure était-il ? Quand...
— Onze heures...
— Oh ! frémit-elle en apercevant mon horloge. Vous avez fait sonner onze heures ?!
— Oui.
— Il ne faut pas, murmura-t-elle en désignant à l'autre côté de la rue la mansarde du dernier étage.
Comme je gardais le silence, ma voisine me regarda de ses yeux fatigués et me fit un étrange récit.
« Écoutez, monsieur Jacquet. Vous ne croyez pas aux fantômes, mais peut-être changerez-vous d'avis. Il y a longtemps, très longtemps, habitaient votre chambre la jeune Marie et sa vieille mère. Toutes deux vivaient de tâches ménagères et de travaux de broderies vendus aux marchands de modes. En 1805, Marie avait tout juste quinze ans, l'âge des rêves. Elle travaillait tout le jour et n'avait que le soir, lorsque sa mère était au lit, pour se livrer à ses pensées. Elle s'installait alors à la fenêtre, un livre ou un dessin en main. Mais ce qu'elle aimait surtout, c'était écouter la musique, lancer sourires et œillades dans l'immeuble d'en face.
La mansarde qui est de l'autre côté de la rue, déjà misérable à cette époque, abritait un jeune garçon – oh, à peine un homme ! – dont je ne saurais dire s'il avait même quinze ans ; un jeune et joli garçon que Marie apercevait en fermant ses volets. Au début, les deux voisins en vis-à-vis n'échangeaient qu'un bonjour, un bonsoir, puis peu à peu, ils s'attardèrent à la fenêtre pour se dire des sourires et des regards complices, très peu de paroles en vérité. Marie lui donna son nom, lui ne révéla jamais le sien. Pour toute réponse, il emboîtait un violon sous son menton et le faisait chanter à la fenêtre. Marie s'accoudait à la sienne et abandonnait ses rêves au gré des mélodies qu'on lui adressait et qui devinrent de plus en plus fréquentes. Elle tenta d'en apprendre d'avantage sur son jeune et joli musicien, mais se contenta bien vite de sa musique : elle parlait mieux que tous les mots et conservait dans ces échanges la magie du mystère. Peu importaient son nom ou sa vie : il était Son violoniste. Tout ce qu'elle avait pu constater de lui étaient sa misère et un abandon le plus total. Mais lui semblait oublier tout malheur aussitôt son archet envolé sur les cordes. Une complicité muette mais tendre s'établit entre eux, qui ne sentit pas le besoin d'en dire d'avantage que la musique, un regard ou un sourire. Oh ! C'est qu'il fallait l'entendre jouer, ce musicien du soir, le regard enfui dans ses extases artistiques, les airs de son violon enchanteur ! Sous ses yeux évadés de la réalité défilait un monde mystérieux et suave où il se perdait amoureusement, où il perdait Marie dans les charmes envoûtants d'une musique intensément vécue, à laquelle il s'abandonnait tout entier des heures durant.
La mère de Marie, sans rien savoir de ces échanges, soupçonna quelque secret. Afin de ne pas l'inquiéter, Marie s'en allait alors se coucher en même temps qu'elle et se relevait pour onze heures du soir, heure du rendez-vous avec son musicien. À sa fenêtre, le violoniste appelait la jeune fille par quelques notes, une mélodie très courte qui devint la traduction musicale de Marie. Elle ouvrait alors la fenêtre, et s'asseyait sur le rebord  : « Que la nuit et belle ce soir monsieur mon musicien ! » Et onze heures sonnaient ; le jeune garçon d'entonner une sérénade. Marie, la tête appuyée à l'encadrement de la fenêtre, savourait en silence ses chants d'ivresse éperdue, regardait avec extase l'objet de son admiration et ses rêves s'évader pour elle dans les cieux enchantés de la musique. Parfois, lorsqu'il évoquait au violon un lied de Schubert ou une romance, Marie chantait de sa jolie voix, doucement pour ne pas réveiller sa mère, mais le plus délicieusement et le plus tendrement du monde. Son violoniste la comblait alors d'un sourire plus heureux encore : « Mademoiselle Marie, vous êtes une Muse charmante ! » Et il reprenait sa musique. Une heure du matin sonnait la fin du concert, et chacun fermait ses volets pour s'en retourner dormir.
Mais le temps passa et la mère eut le souci de marier sa fille afin d'assurer son avenir avant de mourir. Marie épousa donc Christophe, un honnête marchand, homme aimant et fort bon qui sut la rendre heureuse. Mais elle songeait à son musicien qu'elle avait dû, à regret, laisser à sa fenêtre. Elle confia à son époux la peine qu'elle avait de l'avoir quitté et le souci qu'elle se faisait de sa misère. Christophe accepta de lui venir en aide et tous deux se rendirent à son immeuble. L'on apprit alors que la musicien n'avait plus donné signe de vie depuis un certain temps – depuis le départ de Marie, elle l'avait compris – et qu'il avait dû mourir. Marie ne voulut pas croire à son décès et se rendit à son ancien appartement. Elle attendit onze heures et au son de la cloche ouvrit les volets, appela son violoniste. Dehors, l'orage, et pas un signe de vie dans la mansarde désolée qui baillait l'abandon. Au bout de quelque temps, Christophe voulut raisonner sa femme avant qu'elle ne prenne froid. Mais Marie se figea dans un pâle murmure : « Il est là... » Christophe regarda et recula d'effroi : sous le fracas de la tempête, dans le vent mugissant et la psalmodie plaintive du clocher, apparut comme en une présence irréelle la silhouette d'un homme jouant du violon sans musique... La cloche ne sonnait pas onze heures, elle sonnait le glas ! Au dernier coup l'apparition disparut soudain, et Marie n'eut plus sous les yeux que le vieux réduit abandonné gémissant dans la tempête. Son fantôme ! C'était son fantôme... »

La vieille dame s'arrêta, tremblante d'émotion, comme si elle venait de vivre cet effrayant spectacle. Je l'avais écoutée sans rien dire, captivé par cette étrange histoire.
— Depuis ce soir-là, finit-elle, Onze heures n'ont plus jamais sonné à Saint-Jean.
— Vous croyez que c'est à cause du musicien ?
— Pour quelle autre raison, monsieur Jacquet ? tremblait encore ma voisine. Pour quelle autre raison ? C'est son fantôme qui fait taire Saint-Jean.
Il y eut un silence.
— ... qu'est-il arrivé au violoniste ?
— Je l'ignore... Je ne l'ai jamais retrouvé. Mais sa présence est encore là, encore... Vous l'avez vue, cette nuit... comme je l'ai vue, il y a cinquante ans : dans l'orage...
— La jeune Marie... c'était vous ?!
Elle hocha douloureusement la tête.
— Lorsque mon époux est mort, je suis revenue m'installer ici, je ne saurais dire pourquoi ; peut-être pour me rapprocher de son souvenir... Mais je n'ai pas voulu de mon ancienne chambre ; j'avais trop peur que son fantôme à la fenêtre... Monsieur Jacquet, il ne faut pas faire sonner onze heures. Vous le réveillez...
Deux larmes glissaient sur ses deux joues ridées et je compris quelle souffrance j'avais éveillée au cœur de cette pauvre femme.

Son histoire m'avait bouleversé au plus profond. Avait-elle dit vrai ? Avais-je vu moi aussi le spectre d'un musicien oublié ?
Je me rendis alors dans l'immeuble d'en face, pour me renseigner auprès du concierge.
— Là-haut ? Oh non, plus personne n'occupe ce vieux grenier depuis bien un demi siècle ! Paraît qu'un fantôme y habite. Allez savoir lequel, mais moi, j'aime pas ça. Si vous voulez des détails, faut voir mon père ; il a connu ce temps-là.
...
— Oui, dit le père, un vieil homme courbé par le poids des ans. Il y avait un jeune garçon qui vivait là-haut, un musicien. Pauvre gars ! Il n'avait pas de quoi payer les quelques bouts de planches de son grenier venteux. À défaut d'argent, il rendait des services assez pénibles, ou remerciait avec des pétales de roses qu'il avait pu recueillir. Au moins, je pouvais parfumer ma maison ! Tout ce que je sais de lui, c'est qu'il avait pour malheur de ne pouvoir vivre de son violon. Il était bien misérable, bien misérable vraiment ! Mais jouer de la musique, ça, il savait ! On l'entendait parfois toute la nuit ! Et puis un jour on ne l'a plus revu. Il a disparu. Comme ça. On a fini par faire des travaux de réaménagement de son grenier ; les travailleurs ont dit alors qu'ils avaient entendu des choses bizarres par là-haut. Un locataire et sa femme s'y sont installés tout de même, mais ils sont partis en catastrophe au bout d'une semaine en criant au fantôme. Depuis, on n'a plus jamais osé ouvrir cette chambre et on dit que l'âme du musicien hante les lieux. Pour moi, j'y connais rien en musique, mais ces choses-là attirent des ennuis !

Je montai l'escalier jusqu'à la mansarde du mystérieux violoniste. J'ouvris. C'était un vieux grenier percé qui respirait la désolation. Je regardai par la fenêtre : elle se trouvait être plus haute que celle de mon appartement, celle de la jeune Marie. L'idée me vint alors que sous la plancher... Je me baissai et tâtai les lattes : une trappe ! Je m'y glissai alors et me retrouvai dans une petite pièce étroite et poussiéreuse, dont la fenêtre donnait... en face de celle de Marie ! Mon pied heurta quelque chose. Au sol gisaient un ancien violon désaccordé dans sa boîte ouverte et partout des partitions éparses. Un coup de vent par la fenêtre et les feuilles se mirent à voler. C'était donc cela ! Ce que j'avais vu l'autre nuit n'était pas un fantôme, seulement une envolée de feuilles blanches éclairée par la lune, et le vent glissant sur les cordes du violon abandonné. Je ramassai les partitions et pris le soin de les ranger dans l'ordre selon leur numérotation. Leur lecture me plongea dans plusieurs heures de déchiffrage fiévreux et passionnant : c'était une sorte de symphonie en trois mouvements, écrite de la main du jeune violoniste : elle commençait avec onze coups du clocher de Saint-Jean et s'achevait par le coup d'une heure du matin. « Extraordinaire ! » murmurai-je.
J'emportai le violon et les partitions, et m'en allai tout raconter à la vieille Marie, qui manqua de perdre connaissance quand elle aperçut l'instrument.

J'avais assez de science musicale pour estimer la valeur de ce morceau de musique ; il fallait faire jouer cette pièce ! Grâce à mes amis parisiens et leurs nombreuses relations, je parvins à réunir un orchestre et un maître de chapelle pour la direction, et pus faire grande publicité de mon concert.
Aussi, le soir du 15 décembre, une foule immense était assise dans l'église Saint-Jean – il le fallait – à écouter Gluck et Spontini qui occupaient la première partie du programme.
Alors le premier coup de onze heures ébranla le clocher de Saint-Jean pour la première fois depuis un demi siècle, et l'orchestre gronda d'un puissant accord. Rythmé par le battement de la cloche, il donna à écouter au public interdit un concert éclatant des foudres de la passion, une musique transcendante, virtuose et saisissante, bouleversée d'un sentiment d'émotion incontrôlable. Une intensité exaltée grondait dans l'orchestre à faire trembler les voûtes... Minuit rythma la fin d'un second mouvement possédé d'une suavité lyrique, extase fiévreuse et tendre, emportement exquis au gré d'une âme éperdue d'amour. Bientôt, un ténor s'avança. En dialogue avec un violon soliste, il se mit à chanter la ballade du dernier mouvement :
« Cette nuit la musique adore
En violon le doux appel
Qu'une voix chante sous le ciel
À la fenêtre vers l'aurore.
Passant écoute à la ruelle
Et vois s'il est Muse plus belle
Sous les cieux de Paris qui dort. »
Les vers étaient encore ceux d'un adolescent, mais la complainte sereine et empreinte d'une indicible mélancolie me fit pleurer malgré moi. Le violon soliste répondait à la ballade en variations amoureuses d'un thème mélodique très simple, l'appel à Marie lancé jadis à la fenêtre. Puis dans un élan vers le pianissimo, le violon fit mourir la symphonie d'un sentiment d'apaisement et de calme parfaits, et les dernières notes s'évanouirent en un murmure sous les voûtes de Saint-Jean. Un silence insondable suivit. Puis la foule se leva d'enthousiasme et ébranla la nef d'applaudissements effrénés. C'était un triomphe ! Mais des yeux je ne cherchai que la vieille Marie. Assise au premier rang, elle m'adressait un regard navré de sourire et de larmes.

Je rentrai chez moi ému et heureux, déposai mon manteau sur mon lit et ouvris ma fenêtre. Quelques pétales de roses volaient épars sur le rebord. Je levai alors les yeux vers la mansarde et dans la pénombre, je crus entrevoir un visage me sourire. Vivait-il encore, ce mystérieux fantôme de musique ? Je ne le sus jamais, mais une chose est certaine : depuis ce soir-là, Onze heures sonnent à nouveau au clocher de Saint-Jean.

66

Un petit mot pour l'auteur ? 107 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Naliyan
Naliyan · il y a
Une belle histoire romantique de fantôme.
Image de Amussée
Amussée · il y a
Merci d'avoir lu, Naliyan, et surtout d'avoir aimé !
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Texte à la fois palpitant et emprunt de douceur... Bravo!!! Au départ j ai eu quelques flashs sur l histoire de broschi et tout du long je fus transportée dans champ lexical aussi musical que métaphorique!!! Felicitations!!!
Image de Amussée
Amussée · il y a
Vous voulez dire Broschi le compositeur ?
En tout cas, je suis ravie que vous ayez apprécié ! Un grand merci !!

Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Oui lui meme
Image de Amussée
Amussée · il y a
J'avoue que je ne le connais pas vraiment sinon de nom... A découvrir donc ! :-)
Image de Fergus
Fergus · il y a
Bonjour, Amussée
Une belle histoire aux allures de conte musical. D'autant plus parlante pour moi en ce jour que, coïncidence amusante, j'écoutais hier "La dame blanche" de Boieldieu.

Image de Amussée
Amussée · il y a
Oui, c'est une jolie coïncidence :-) et je n'avais pas fait le rapprochement avec ma nouvelle :-) Mais pourquoi pas effectivement ! Et de fait, cette histoire m'a bien été inspirée par une musique : "Gute nacht" de Schubert !! C'est pour cela que je le cite un moment :-)
Merci en tout cas Fergus ! Je suis contente que mon histoire ait pu vous plaire !

Image de Fergus
Fergus · il y a
Heu... j'espère que mon vote est passé, l'ordi s'est éteint un bref instant de manière presque concomitante.
Image de Amussée
Amussée · il y a
Oui, le vote est bien passé, merci !
Image de Sorrigane
Sorrigane · il y a
Waouh ! J'ai adoré votre histoire ! Bien menée et bien écrite, bravo ! :) et mon vote, bien sûr !
Image de Amussée
Amussée · il y a
Quelle enthousiasme ! Merci Sorrigane !!
Peut-être que vous aimerez mon "Paris dédicacée" si "Onze heures" vous a plu ? Mais c'est un peu plus long, je l'avoue...

Image de Mino Strip
Mino Strip · il y a
Une très belle histoire !! :)
Image de Amussée
Amussée · il y a
Merci Mino !!
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Très belle histoire... Pleine d'émotion et de romantisme... Mon vote
Image de Amussée
Amussée · il y a
Merci Mome !!
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Une très belle histoire romantique.+1
Image de Amussée
Amussée · il y a
Merci Isabelle d'être passée me lire, et surtout d'avoir apprécié !
Image de Hermeline
Hermeline · il y a
Une bien jolie histoire, pour les amoureux de musique et les autres...
Image de Amussée
Amussée · il y a
Merci Hermeline ! Amour et Musique sont les deux ailes de l'âme, comme disait Berlioz :-)
Image de Hermeline
Hermeline · il y a
serais-tu musicienne ?
Image de Amussée
Amussée · il y a
Mélomane... et fanatique de Berlioz !!! ;-)
Image de Hermeline
Hermeline · il y a
Super ! Moi, je suis organiste, et fanatique de Bach... ;o)
Image de Amussée
Amussée · il y a
"Organiste et fanatique de Bach"... J'ai presque envie de dire que c'est un pléonasme ;-)
Image de Lou
Lou · il y a
Original et joliment écrit. Je vote et si ' Ce Matin " vous plait, autre poème en compétition.
Image de Amussée
Amussée · il y a
Merci Lou ! Je vais aller voir (enfin, lire) ça...
Image de Marie
Marie · il y a
Une belle histoire fort bien contée et très agréable à lire. Mon vote.
Image de Amussée
Amussée · il y a
Un grand merci Marie !

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Ma muse

Isdanitov Yves Deschuyter

Elle est entrée et je l’ai suivie, un peu gêné.
Devant les escaliers, j’ai hésité. « C’est au dernier étage, lui dis-je, trois volées à s’enfiler, désolé. »
Et avant... [+]