Quand on rêve sous la pluie

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Trentenaire, de ceux qui ne veulent pas vieillir. reveur infatigable les week end, cadre fatigable la semaine, j'aime observer les gens bizarres, car nous sommes tous bizzare! non  [+]

Image de Hiver 2014
On est intouchable quand on rêve sous la pluie. Je marchais tranquillement, comme pour les vacances, comme vers un sourire. Bilbao était surprenante de diversité, et de mauvais goût. Ici personne n’avait eu l’idée de faire beau, de faire comme, de faire dans le style. Ainsi tous les bâtiments étaient uniques, dans une direction unique, d’un goût douteux, mais unique. Sauf le musée Guggenheim vers lequel j’allais : lui avait été construit dans le but d’être beau et surprenant. Ainsi, contrairement à beaucoup de villes de France où les trottoirs sont « design », où les bureaux sont tout en verre, où la lumière est étudiée ; les constructions de Bilbao étaient soit fonctionnelles, soit belles, soit rien. Il pleuvait. La pluie tombait sur moi, mais je m’en moquais. La force qu’on semble avoir quand tout le monde se protège, quand tout le monde court et qu’on marche lentement, au milieu, comme s’il faisait grand beau. Evidemment, c’est ridicule maintenant, mais c’était vrai, je me sentais fort, on se sent intouchable quand on rêve sous la pluie. J’avais décidé de sortir, de me balader un peu qu’importe le temps, mouillé pour mouillé, tous sous leurs parapluies et moi sur le chemin. Cette araignée aussi semblait inébranlable. C’est une œuvre réussie, devant ce bâtiment somptueux du musée, une gigantesque araignée trône, comme chez soi quand on se sent bien, quand tout va bien et que soudain, comme pour montrer qu’on se sert de sa nature, une bête horrible vient pointer ses multi-pattes gênantes. Elle dérange notre intimité et le cercle qu’on croyait avoir, ce chez soi qu’on s’était imaginé. Une araignée, c’est surtout pour cela qu’on la déteste, elle s’incruste sans qu’on l’invite, d’ailleurs, personne ne les invite jamais, les araignées.
J’avais froid, j’entrai dans le musée. Elle, je la vis tout de suite, elle était jolie, brune, je n’en sais pas plus si ce n’est que je l’aperçus non sans émotion, et l’oubliais un peu après.

Un peu plus tard, j’attendais devant l’hôtel Nervion que le taxi 852 arrive. Martinez avait quand même abusé d’oublier de me réserver ce taxi, maintenant j’étais en retard, et mon avion partirait peut-être sans moi ! Les minutes passaient, la somme augmentait mais je m’en souciais peu. Comme je m’étais peu soucié du prix de la dorade royale d’hier, et du merlu à la plancha au piment vert de midi. Ma boîte payait. Pour le prochain resto à Grenoble ce serait différent, peut-être un kebab, peut-être pas. Je n’avais pas eu le temps de visiter le musée Guggenheim, j’avais dû attendre 10h30, pour pouvoir me libérer des deux représentants du client. Il faudra que je revienne, me dis-je en voyant le premier panneau indiquant l’aéroport. L’entrée du musée est bien, mais le reste doit être à voir. Tout ça pour de la conscience professionnelle, pour accompagner le client jusqu’au guide, tout ça pour un salaire moyen, tout ça pour que mon contrat s’arrête en décembre. Le taxi s’arrêta. Vingt-deux euros. C’est beau la construction européenne, on se ressemble c’est sûr, les pesetas avaient du charme, mais quand on parle la même langue, on se comprend mieux, vingt-deux euros OK. J’arrivais trop vite devant les portes automatiques, je dus ralentir avant qu’elles ne s’ouvrent, pas de chance, vingt ans que je les connais ces portes, vingt ans que j’arrive trop vite et que je m’arrête, que j’attends qu’elles me voient. Parfois je passe le bras d’abord pour gagner quelques millisecondes. Elles s’ouvrent, et je regarde le panneau, Porte 16, je pose ma valise, donne mon nom et ma carte d’identité, vive Schengen ! Ma valise s’enfuit sur le tapis de caoutchouc, je prends mon billet, m’en vais porte cinq, j’attends quelques minutes, les deux dames parfumées d’Air France appellent les sièges un à quinze, je suis 14A, j’y vais, elles sont belles ces dames, sauf une. Dire qu’elles rêvent depuis toutes petites de venir là nous servir des cafés et des serviettes rafraîchissantes ! Merde alors, ce n’est décidément pas drôle d’être hôtesse. Tout ça dure une heure et demie, qu’est-ce que c’est long de voyager, ou plutôt qu’est-ce que c’est long de « bientôt » voyager. Je suis fatigué, débraillé, et je lis la brochure de l’avion, les sorties de secours et autres accessoires ridicules. La fille, elle est 14F. C’est elle, celle de Guggenheim, celle de l’entrée. Ouah ! Je la regarde fixement depuis dix secondes, elle me voit. Merde ! Je n’ai pas l’habitude d’être un mateur et encore moins d’être considéré comme un mateur. Quoique les filles aiment bien être regardées tant que ne s’exprime pas la lourdeur... En même temps le regard d’un mec moche sera lourd et limite pervers, celui d’un beau gosse sera gênant et grisant... C’est selon. J’ai souvent tendance à avoir peur d’être dans la première catégorie... Dans le doute, je préfère éviter de croiser le regard d’une jolie fille éphémère, c'est-à-dire, dans les bus, la rue ou les avions. Pour le coup c’est loupé ! Elle s’asseoit. Je lis le Monde. L’avion décolle, j’aime ça, elle à l’air un peu tendue. Au plat, elle prend un jus d’orange, moi un café. Elle discute avec le monsieur d’à coté et ne fait plus attention à moi depuis longtemps. Elle n’est pas si belle. Depuis un moment je la regarde et la trouve de plus en plus belle, j’aime de plus en plus ses mimiques et ses lèvres, je sens son parfum. Elle n’est pas trop belle. Elle a l’air drôle. Je suis très seul en ce moment. Si elle est belle. Mais elle ne se trouve pas belle c’est sûr, j’aime bien les filles qui ne se croient pas parfaites, celles qui ne s’aiment pas plus qu’elles ne pourront jamais aimer personne. Bref, elle a l’air normale quoi, ça la rend belle ; quoiqu’elle minaude un peu quand même. Oui je sais, c’est chiant les gens qui tombent amoureux. Amoureux est un bien grand mot, disons que je me prends en quarante minutes à rêver d’elle que je ne connais pas, et que je trouve de plus en plus... Belle. Je ne vis plus sans peur du regard des autres depuis trente minutes, je me surprends à faire des gestes qui ne sont pas les miens, à siffloter d’impatience un air que je ne connais pas, à avoir une pause, qui me surprend, à tout faire pour paraître. Je me trouve con, et j’arrête.

L’avion atterrit. Le gens sont tous debout et n’avancent pas. Je souffle, elle m’entend, elle se retourne, c’est vrai qu’elle est belle, un peu boulotte, petite, mais tellement charmante. J’ai un billet d’avion roulé dans la bouche quand je souffle d’impatiente, elle croit que je suis fumeur, et me fait un clin d’œil et me glisse un mot gentil que je ne comprends pas. Compréhensive. Je craque. Lors de la descente, je la suis, c’est la même histoire de pervers ou de prince que le regard, je ne sais pas dans quelle catégorie je suis, je le fais c’est tout. Je passe devant, je sens son souffle, son parfum, j’ai envie de la prendre dans mes bras, d’autres auraient dit, la sauter ! Je me retourne, je me lance avant que les valises n’arrivent et que nos chemins se séparent. Le tapis tourne déjà. Donc j’y vais, je bégaye et regrette mais c’est trop tard. Elle prend mon billet roulé mâchouillé que je lui tends, avec mon numéro de téléphone et mon adresse mail... je suis nul, elle rigole, fait un clin d’œil et disparaît. Elle est craquante et moi ridicule.
Je rentre à Grenoble en voiture de location, vais à mon bureau, rencontre mon chef, rédige le compte rendu de la mission, donne à Sylvie en copie, à Kim et Guillaume les PV d’inspection. Francis me demande les rapports d’essais, Christophe si tout s’est bien passé, et Richard, si les filles étaient jolies. Oh oui, à Bilbao oui, mais dans l’avion c’est certain. Patrice me demande si j’ai goûté le jus de tomate d’Air France. Non. L’avion ? Un A320. L’usine ? Propre, pas mal. Demain ? Oui oui je serai là. OK, on verra demain. J’en peux plus, je rentre chez moi et repense à la fille sans nom, à ma prestation ridicule, mais bon. Parfois ça marche non ? Comment ils font les autres ? Peut-être que ça va marcher. Dans mon souvenir, elle est encore plus jolie qu’avant. Peut-être qu’elle m’enverra un texto.
Devant une émission débile, je m’assoupis, je crois que j’ai mis TF1, c’est terrible. Je me lasse de la télé ou est-ce elle qui se lasse de moi, et ne me propose que des vieux films pas chers et des émissions douteuses ? Peut-être les deux. Ah non, mercredi dernier le concert de rock allemand sur Arte c’était pas mal finalement. Je m’endors. En sursaut, une vibration suivie d’un bip me réveille une heure plus tard. Un nouveau message. Je tremble, je n’en crois pas mes yeux, après une prestation aussi ridicule quand même, non, c’était osé mais beau, je suis dans la deuxième catégorie, pas celle du looser pervers, celle du prince Actarus. Je me sens de plus en plus beau, de plus en plus fort, le téléphone traîne à ouvrir le texto.
Orange info : profitez du mardi texto illimité bla bla bla.
Il pleut à l’intérieur, je ne me protège toujours pas, on est intouchable quand on rêve sous la pluie.

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Soseki · il y a
Oui, j'adooore ce texte...son ton ....entre rêve et réalité , contente de le découvrir , même tardivement ...
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Antxoka · il y a
Merci beaucoup !!!
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Sandra Bartmann · il y a
Joli ! j'ai aimé, j'ai voté.
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Antxoka · il y a
Merci beaucoup !
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Le destructor · il y a
très beau texte j'ai adoré ! bravo ! allez un petit "jaime" pour vous ! si vous avez 5 minutes j'ai une nouvelle Jazz en compèt merci.
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Joce · il y a
Bravo ! J'ai bien aimé la façon dont tu tiens le lecteur en haleine .... jusqu'au dénouement final !
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Lorette Libellule · il y a
Rêver sous la pluie, je m'attendais à une histoire de mousson;) Très chouette aussi Bilbao, bravo pour le texte et la démarche!
Laure

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Nanou · il y a
BCP de plaisir à lire cette nouvelle dans laquelle tu arrives en un temps court a créer du suspens ,très réaliste et caustique et en même temps très imaginatif.

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