Quand l'élève est prêt...

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Je serai ton Orphée (extrait) : 11 heures sonnent au clocher tout proche ; je suis en avance ! Né avant terme, dans la maison familiale, j’ai les « pieds-noirs », et je deviens très vite « le  [+]

Cette année-là, c'est à contrecœur que je rejoignis mes voisins. D'habitude, je prenais plaisir à cette petite fête, si conviviale. J'y retrouvais, en plus de la population indigène, de fidèles estivants qui, au fil du temps, étaient devenus des amis. Ceux-ci appréciaient le calme des « Scories » (c'est le nom de mon quartier), et l'accueil que les autochtones leur réservaient chaque été.
Nous aimions nous rassembler autour de savoureuses grillades, après onze mois de « bons et loyaux services ».
En ce qui me concerne, j'avais réussi, moi « l'étranger » (je venais du Vigan, à une vingtaine de kilomètres de là !), à m'intégrer à une équipe de maçons du cru, et j'en retirais une certaine satisfaction : il n'est pas si facile que ça de se faire accepter en pays cévenol ! J'avais forcé le respect de ces gardois âpres au gain, durs à la tâche, grâce à la qualité de mon travail et, plus encore, grâce à sa QUANTITE : « ici, on aime les gros travailleurs ! » m'avaient-ils lancé en guise d'avertissement : je ne les avais pas déçus ! Très vite, ils m'avaient adopté ; preuve en était, ce surnom donné par mon patron, que je portais comme un titre de gloire : « Zozo » (mon employeur avait redoublé la deuxième syllabe de mon nom de famille : « LOIZO ») Ce second baptême symbolisait mon insertion dans un milieu rural assez fermé : il fallait normalement être du village pour se faire ainsi rebaptiser.
Par ailleurs, l'année de mon arrivée dans ce petit bourg des Cévennes gardoises avait marqué la fin de ma longue errance professionnelle : une laborieuse terminale littéraire ne m'avait jamais permis d'accéder à un emploi intéressant, et ce n'est que dans ce terroir « goûteux » comme son pélardon, au contact de ces altiers descendants des camisards, rudes comme leur cher granit, profondément enracinés dans leur sol natal tels des « arbres à pain », que j'avais atteint une certaine sérénité, et une « insolite » stabilité.
Aussi aurais-je dû, cette fois-ci encore, me réjouir à l'idée de ces agapes aoûtiennes.

...Mais la petite place pavée où nous avions coutume de nous réunir avait perdu tout attrait à mes yeux : que faisait là cette pompe à bras, perchoir incongru d'une inexpressive colombe en fer forgé ? Les guirlandes de buis, quant à elles, paraissaient sans éclat ; les roses et les œillets en papier crépon faisaient figure de vieilles fleurs fanées. Oui, vraiment, quelle initiative saugrenue d'avoir ainsi chargé les façades des maisons de ces ornements superflus ! Et ce brasero géant qui crépitait bêtement ! (Oh ! ce fumet de viande grillée qui me donnait la nausée !)
Dans ce décor en carton-pâte, Pierrot le boute-en-train se livrait à ses sempiternelles bouffonneries : comment avais-je pu le trouver drôle ? Je ferais mieux de rentrer chez moi !
Je cherchais une excuse dans l'intention de prendre congé, quand un nouvel arrivant s'assit à mes côtés. Hormis son teint cireux, rien ne le distinguait des autres.
« Nicolas Travers fit-il, en me serrant la main chaleureusement. Je ne sais pourquoi il me plût aussitôt.
— Eh ! bien moi c'est « Zozo » ; euh ! enfin, c'est le surnom qu'on m'a attribué, bredouillai-je ; en fait, je m'appelle François LOIZO : LOIZO... Zozo ! »
Je me sentais tout à coup vaguement ridicule devant cet inconnu au regard pénétrant : il semblait fouiller mon âme, et y découvrir des choses ignorées de moi-même. Gêné par son mutisme prolongé, j'alignai quelques mots d'une banalité affligeante :
— On va se régaler aujourd'hui : j'adore les grillades ! (Pourtant, ce jour-là, au contraire de mes dires, je n'aurais touché pour rien au monde à cette « charcutaille »)
Au lieu de se dissiper, mon embarras ne fit qu'augmenter : je ressentais de la culpabilité, oui, de la culpabilité face à ce personnage déconcertant !
Soudain, il brisa le silence, et de quelle façon !
Les propos qui suivirent m'ébranlèrent, tel un invisible mais violent séisme :
— Savez-vous ce qu'est le « Grand Art ? »
Cette question posée à brûle-pourpoint réveillait en moi de vieux et mauvais souvenirs ; je n'avais aucune envie d'en discuter : qu'on me laisse tranquille avec ça ! De plus, parler de quelque chose d'aussi particulier en public ne me serait jamais venu à l'esprit ! D'autant que ledit public se composait essentiellement d'ouvriers agricoles et d'artisans, tous bien ancrés dans les réalités matérielles.
Heureusement, personne n'avait dû comprendre de quoi il retournait. Sans attendre une réponse que mon trouble m'empêchait de lui faire, mon interlocuteur rajouta, avec un sourire entendu :
— Je crois deviner que vous voyez très bien de quoi je veux vous entretenir ?
Ce diable d'homme lisait en moi comme dans un livre ouvert. Il évoquait à l'évidence l'ancêtre de la chimie moderne, l'Alchimie !
Imperturbable, royalement indifférent aux autres convives, mon bourreau allait s'obstiner durant tout le repas, à remuer le couteau dans la plaie ; une plaie que je croyais cicatrisée depuis longtemps par le baume du temps. De plus en plus mal à l'aise, je le laissai cependant continuer comme si, inconsciemment, je savais avoir besoin de cette médication de choc.
— Le Grand Oeuvre François (lui au moins m'appelait par mon prénom), le Grand Oeuvre ; ne nous trompons surtout pas sur sa vraie nature : il s'agit ici de la transformation de l'opérateur lui-même, le changement du plomb en or n'étant que le signe extérieur d'une conversion intérieure... (en l'occurrence, cette métamorphose avait dû lui advenir, à en juger par la très forte impression qu'il me faisait. Mais si cela était arrivé à ce disciple d'Hermès, c'est qu'il, c'est qu'il !...)

Un vertige s'empara de moi ; je basculai dans un autre monde, son monde. J'oubliai ceux qui m'entouraient, et lui, me voyant suspendu à ses lèvres, entreprit, dans un style fleuri au charme désuet, le récit de son admission aux arcanes de la transmutation des métaux !

[Celui qui m'avait choisi vivait ses derniers instants. Son agonie était aussi la mienne, car je ne faisais désormais plus qu'un avec lui. Il m'avait tant appris et tant donné ! Comment s'étonner alors des liens étroits nous unissant l'un à l'autre ? Sa mort même ne pourra nous séparer : mon maître survivra en moi, par moi. Sa fin prématurée ne sonnera pas le glas de son œuvre inachevée. Par amour envers lui, je poursuivrai ses travaux jusqu'au bout, et ma réussite sera la sienne. Ainsi, cette étoile qui m'avait montré la route n'aura pas brillé en vain.
Un râle plus inquiétant que les autres m'arracha à mes réflexions : ce Lucifer au sens noble du terme, ce grand porte -lumière, allait s'éteindre. Brusquement, tout me revint en mémoire...

Tremblant d'émotion, titubant de joie, j'entrai dans le saint des saints, le laboratoire de l'alchimiste ! C'est dans ce lieu que, me purifiant au feu de l'athanor, je connaîtrai les heures les plus enivrantes de mon existence. Et c'est là aussi, que ce mystagogue des temps modernes m'exposa les motifs qui l'avaient conduit à jeter son dévolu sur ma personne : il avait pressenti en moi un futur Adepte ! Il m'affirma même qu'un jour je le dépasserai ! Je me promis de faire l'impossible pour ne pas le décevoir.
Avec enthousiasme, j'empruntai un chemin déjà foulé par un homme d'expérience. Mais un chemin qui restait abrupt, et semé d'embûches ; un chemin demandant volonté, courage et conviction.
Chaque jour, sous la houlette de mon guide, je m'appliquais à déchiffrer d'obscurs grimoires ; puis, à la lumière de ce que j'avais saisi, j'essayais de mettre en œuvre des techniques délicates, et de dangereuses manipulations. A ces difficultés venait s'ajouter la nécessaire intransigeance de celui qui m'avait élu. Il lui fallait forger mon caractère, car il tenait à me délecter du nectar de la Connaissance, capiteuse boisson d'ordinaire réservée aux dieux. Cet apprentissage particulièrement ardu était le prix à payer pour, un jour peut-être, le rejoindre sur les hauteurs solitaires et glacées du Savoir.
Afin d'atteindre de tels sommets, le moyen le plus sûr était d'imiter en tous points cette personnalité hors du commun.
Le copier ne fut pas chose aisée. Mais il sut si bien m'encourager et me soutenir, que j'y parvins finalement.
Dès lors, les obstacles rencontrés s'espacèrent et s'estompèrent ; mon ascension sur les sentiers escarpés des sciences occultes se fit sans heurts. Je lus dans les yeux de mon maître, de la fierté ! Il était fier de moi, et ce fut peut-être là, ma plus belle récompense.
Notre complicité grandissait ; notre recherche commune se faisait légère, et nous étions toujours plus gais. Je compris que ma quête était prête d'aboutir ; ma quête d'une autre vie ; ma quête de terres inconnues, enchantées par quelque Circé facétieuse.

Malheureusement ce temps béni ne dura guère ; les risques encourus par les pratiquants de l'hermétisme sont bien réels : mon mentor se mit inexplicablement à dépérir ; je le vis maigrir et s'affaiblir de jour en jour, à un point tel qu'il dut s'aliter. A son visage émacié, à sa carnation bilieuse, je conclus à sa fin prochaine ; cet homme de foi allait être emporté par la maladie vers un monde que j'espérais meilleur. La Parque silencieuse s'apprêtait à couper le précieux fil. Une âme de plus, mais quelle âme ! s'embarquera en vue du voyage sans retour ; elle glissera sur les eaux noires du fleuve de l'oubli, et je deviendrai petit, tout petit, jusqu'à disparaître complètement de son souvenir.
Mais je ne pouvais laisser partir ainsi celui qui avait guidé mes pas ; il me fallait lui faire une promesse : avant que mon père spirituel ne poussât son dernier soupir, je lui jurai de persévérer dans la voie étroite ; une voie tracée par mon instructeur et ses illustres prédécesseurs.
Cet ultime serment à peine formulé, ce grand initié fut moissonné sans ménagement par l'impatiente faucheuse...]

Quand mon lyrique ami s'interrompit, je repris brutalement conscience du milieu où je m'étais immergé, ou plutôt "noyé", quelques années auparavant.
Nos voisins de table s'étaient insensiblement écartés de nous ; je surpris des regards désapprobateurs ; Pierrot, de son côté, ce cher Pierrot, ricanait cette fois-ci à mes dépens, avec ceux-là mêmes qui m'avaient affublé d'un de ces grotesques sobriquets dont ils avaient le secret. Les quolibets fusèrent :
« -Dis donc Zozo, toi et ton nouveau copain, il faudra venir transformer mes plombs de pêche en or ; avec tout mon attirail, je vais devenir riche !
— Et j'espère aussi que tu penseras à moi quand tu auras fait fortune : j'ai un camion et une bétonnière à changer ! (Ça, c'était de la part de ce chef d'entreprise à qui j'avais pourtant donné toute ma confiance et ma force de travail.)
— Ah ! Ah ! Ah !... »
Pendant tout ce temps, l'admirable Nicolas m'observait avec attention et restait impassible.
Ainsi, quinze ans après, « ça » recommençait !
J'avais à nouveau affaire à « l'homme du nombre », conventionnel, railleur, borné. On y était ! L’heure du face à face avec moi-même avait retenti : troquerai-je une fois encore, sous la pression de l'entourage, une passion qui renaissait de ses cendres, contre le sacro-saint « qu'en-dira-t-on ? » Persisterai-je à me lever chaque jour pour aller « perdre ma vie ? » Oui, perdre ma vie ! (Tout ce gâchis dans le dessein de me couler dans le moule : surtout, surtout, ne pas être « différent ») Laisserai-je passer cette seconde et dernière chance de me racheter ? J'avais déjà tellement souffert de mon lâche renoncement sans jamais oser me l'avouer ! Cette blessure secrète m'apparut clairement au cours de la grisante histoire de Nicolas. (Curieux mélange de malaise et d'ivresse)
Je comprenais en outre que ce dernier avait volontairement abordé ce sujet tant décrié devant des profanes (des profanateurs, devrais-je dire !), pour mettre à l'épreuve ma motivation et ma force de caractère. D'autre part, je sentais que le moment crucial du choix était imminent !
Alors, quand Nicolas Travers me posa LA question, j'étais prêt : je répondis oui sans hésitation ; oui, je suivrai son enseignement ; oui, j'étancherai auprès de lui ma soif de vérité ; oui, j'entreprendrai avec lui ma mue, ma mutation, ma transmutation !
C'est pourquoi désormais, comme lui je bois, comme lui je débite des obscénités ; comme lui je fais le pique-assiette.
Et comme lui, un jour, je fabriquerai de l'or !
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