Quand le petit est malade

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A mes heures perdues, volontiers je tricote les mots afin qu'ils entrent en vibration et endossent à mon profit une mission unique et précieuse : celle de devenir les vecteurs intemporels de  [+]

La salle d’attente sentait l’anti mite.
Le vieux présentoir à journaux évoquait davantage un champ de bataille que les rayonnages d’une librairie. Des feuilles imprimées de mots fléchées, arrachées et griffonnées, jonchaient le sol. Elles s’envolaient dans un courant d’air à l’ouverture régulière de la porte d’entrée par de nouveaux patients souvent âgés, éreintés, terrassés de fièvre, perclus de rhumatisme ou les bras chargés de résultats médicaux.
Il faisait très chaud. La chemisette de Serge révélait au niveau de ses aisselles de larges auréoles de transpiration et les tempes de Marie brillaient de sueur. Ses cheveux attachés au-dessus de la nuque s’échappaient de ci, de là. Marie les repoussaient derrière ses oreilles. La tension était palpable, Serge et Marie étaient visiblement inquiets. A leur côté, le jeune Mathias, recroquevillé sur sa chaise de plastique rouge, affichait des pommettes rouges sur un teint grisâtre. On percevait son souffle court et sa résignation patiente.

Ce bon vieux docteur Gillard saurait quoi faire, assurément.

Marie repensait aux semaines écoulées, à son petit garçon alité, assommé de fièvre, délirant parfois, si faible qu’il avait fallu le porter jusqu’à la salle d’attente aujourd’hui. Probablement, il aurait fallu faire le voyage avant, ne pas attendre si longtemps. Mais, en plein mois d’août, les champs accaparaient tous les hommes du village, les foins devaient être coupés et transportés dans les granges pour anticiper l’hiver rigoureux qui ne manquerait pas de débuter encore plus tôt cette année. Serge disparaissait du matin au soir, rentrait harassée la nuit venue. Il n’avait pas trouvé le courage d’atteler la charrette, ni celui de parcourir de nuit les quinze kilomètres qui les séparait du cabinet médical, il disait que ça passerait, que la fièvre disparaitrait comme elle était venue. Quant au téléphone, il ne l’avait jamais installé. Entre voisins, on s’appelait par la fenêtre. Alors interroger le docteur Gillard était hors de question.

Alors Marie avait attendu. Des heures, des jours durant, elle avait veillé son jeune Mathias, son tout petit, qui, effrayé, n’avait de cesse de l’attirer vers elle, de la serrer très fort contre lui. Marie avait le cœur serré depuis deux semaines maintenant. L’estomac noué par l’angoisse. La gorge sèche. Elle sentait, tout juste perceptible mais pourtant omniprésent, comme un tremblement profond l’agiter, une espèce d’impatience insupportable et malsaine qui la rendait malade, elle aussi. Elle aurait tellement voulu alors savoir atteler les chevaux, les mener jusqu’à la ville et demander conseil beaucoup plus tôt, sans avoir à attendre la fin de la fenaison. Mais, n’ayant jamais assumé que des tâches domestiques, elle ignorait tout de la conduite équine. Alors, elle avait attendu, perdant le sommeil et l’appétit et paraissant, ce matin dans la salle d’attente, aussi terne, éteinte et épuisée que son enfant.

Ce bon vieux docteur Gillard saurait quoi dire, assurément.

Alors, elle le vit enfin ouvrir la porte et les saluer, les inviter à pénétrer dans le cabinet. Il avait vieilli, comme eux tous. De profondes rides marquaient les commissures de ses lèvres et son front était strié de fines ridules. Les ridules de l’inquiétude qui signaient des années d’auscultation préoccupée. C’est qu’on voyait de sacrés cas par ici ! Tout le monde tardait à consulter, on avait tant à faire, pas de temps à perdre avec la maladie. On courbait l’échine, on attendait et souvent, en effet, les maux finissaient par disparaître d’eux-mêmes. Parfois, évidemment, c’était le malade qui disparaissait, se liquéfiait dans sa souffrance et tirait sa révérence. Et, lors de l’enterrement, on se rassurait en se disant que c’était le vieux Ernest ou la vieille Susanne qui avaient eu une belle vie. L’ordre des choses vous savez, qui reprend le dessus au bout du compte.

Le bon vieux docteur Gillard demanda à ce que Mathias soit déshabillé. Il fallut soulever les petits bras tous maigres pour les extirper des manches de la chemise de coton élimée. Tirer le petit cou à travers l’échancrure trop ajustée. Mathias réapparut, cheveux hérissés et torse nu, peau blafarde sur un chapelet de côtelettes, quelque peu vouté, visiblement sur la défensive et regardant de biais ces parents.

Il faudrait faire quelques analyses, énonça ce bon vieux docteur Gillard d’un ton dogmatique.

Et qu’est-ce qu’on y verrait, docteur ? demanda Marie qui triturait convulsivement son petit sac à main.

Elle l’entendit lui évoquer d’éventuelles bactéries, d’envisageables virus, évoquer subrepticement, d’une voix plus étouffée, l’existence de maladies plus graves, mais rassurez-vous chère Madame, bien moins fréquentes.

Marie sentit le tremblement qui l’animait depuis deux semaines s’intensifier. Elle se saisit de la main de Serge. Elle l’avait pressenti : une maladie grave assurément touchait leur enfant.
Elle qui avait donné le jour à son tout petit, qui l’avait aimé dès le premier regard, qui avait goûté sa peau et ses sourires depuis 8 ans, elle allait le perdre maintenant. Elle voulut se jeter en avant, lui enfiler sa chemise et repartir en le portant sous le bras, comme le petit paquet tout faible qu’il était devenu et disparaître avec lui. Dans un trou quelque part, une cache dans la forêt, un endroit où on ne saurait les trouver et leur asséner de telles prévisions effroyables. Et puis, si l’issue était écrite, mourir avec lui pour qu’il n’ait jamais peur et ne se sente pas seul.

Mathias toussa.
Ce bon vieux docteur Gillard empoigna son stéthoscope et le colla sur la poitrine menue. Sa précipitation parut suspecte à Marie qui enfonça davantage ses ongles dans le poignet de Serge qui ne disait mot. Lui, attendait religieusement l’issue de la consultation, l’arrêt de mort de leur tout petit, songeait Marie. Comment demeurait-il aussi imperturbable devant l’inéluctable ?

Marie sursauta sur sa chaise de plastique en entendant le grincement de la porte du cabinet. La fatigue des dernières semaines avait eu raison d’elle et de son inquiétude, elle s’était endormie sans même s’en apercevoir. Serge, penché au-dessus de son visage étonné, posait une main apaisante sur son épaule. Il tenait de l’autre côté la menotte du petit Mathias ébouriffé qui observait sa Maman, un timide sourire sur les lèvres.

« C’est bon Marie, on rentre. On a vu ce bon vieux docteur Gillard pendant que tu dormais. Il a dit que c’était une petite grippe qui s’achevait, pas besoin de s’inquiéter, encore quelques jours et notre bonhomme retrouvera la forme. Je crois que tu as bien besoin de repos toi aussi... »
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Les Histoires de RAC · il y a
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