Quand le foot est rattrapé par l'Histoire

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En compétition

Prof : Maths en début de carrière, agrégé en Education physique. Ex rugbyman, montagnard (roman vent d'en haut). Relations privilégiées avec l'Algérie où j'ai enseigné quatre années(dernie  [+]

Image de Été 2020

À la fin des années soixante, la JSD, Jeunesse Sportive Djidjelienne, faisait la fierté de la population de la petite ville. Cette équipe de foot évoluait en première division et se mesurait à tous les grands clubs du pays.

Dans les établissements scolaires, les veilles de matches, les cours de récréation bruissaient de pronostics, d’échanges sur les mérites de tel ou tel joueur, sur le manque d’objectivité des arbitres qui favorisaient toujours, affirmait-on, les clubs plus huppés. L’excitation grandissait compliquant la vie des profs : impossible de travailler, les élèves n’étaient plus réceptifs à la pédagogie.

Pierre, jeune Français en coopération, enseignait les mathématiques et devait recourir à différentes astuces pour maîtriser son auditoire dont l’enthousiasme communicatif conduisait parfois à des excès, certes compréhensibles, mais qui nuisaient fortement aux apprentissages.

Il fallait contourner l’obstacle et puiser dans les annales des rencontres passées, matière à intéresser à l’aide d’exemples percutants, afin d’illustrer judicieusement les exercices :
La JSD a perdu cinq fois, pour une victoire contre Alger ; quelle est sa probabilité de gagner dimanche compte tenu des paramètres ci-après ? On se lançait alors dans des calculs passionnés qui mariaient, heureusement, actualité sportive et mathématique.

La rigueur scientifique n’était pas souvent au rendez-vous et de savantes manipulations peu académiques la plupart du temps, prédisaient en général la victoire triomphale de l’équipe locale… Qu’à cela ne tienne, l’essentiel était que la passion pour le football soutint une certaine forme de réflexion dans un climat provisoirement apaisé ! Gare, si le résultat de la rencontre n’était pas conforme aux attentes !

Un dimanche soir, la couche de verre pulvérisé sur la route à la sortie de la ville, vestige des pare brises des cars venus de Sétif, témoigna pendant quelques jours de la déception des supporters locaux.

Dans les périodes calmes, quand des perspectives de rencontres importantes ne venaient pas troubler le bon déroulement de la classe, toujours sympathique et bon enfant, les adolescents racontaient à leur prof les difficultés qu’ils connaissaient pour accéder au stade.

Dès leur plus jeune âge, bien avant l’indépendance de leur pays, ils avaient développé des techniques astucieuses pour pénétrer sans payer dans l’enceinte. Un « truc », minutieusement mis au point, marchait très souvent : on se cotisait pour acheter un billet (à tarif réduit pour les plus jeunes). Ce billet devait servir à plusieurs !

Il suffisait pour cela, après l’avoir utilisé, de le transmettre aux copains, par des trous minuscules discrètement percés dans les murs qui entouraient l’arène. Chaque bande de garnements avait ses trous jalousement protégés par des règles non écrites, mais que tout le monde respectait.

Le préposé à l’entrée n’était sans doute pas dupe. Les billets transformés en cylindre étroit et les gamins qui défilaient à intervalles réguliers, le temps que le précieux sésame change de mains, devaient lui mettre la puce à l’oreille, mais il faisait semblant de ne rien voir, heureux de laisser les jeunes assouvir leur passion.

Les enfants n’imaginaient pas, alors, que ces ouvertures connues des seuls initiés, allaient permettre, dans des conditions bien plus dramatiques liées à la guerre d’indépendance, de décider de la vie ou de la mort de certains de leurs proches…

Passé le temps des cours de mathématiques, il avait fallu que s’écoulent quarante années avant que Pierre n’entende une étonnante et tragique histoire.

Il s’était rendu en Algérie à l’invitation de ses anciens élèves, dont certains d’entre eux devenus des personnages importants de la vie économique ou politique de leur pays.

Tous l’avaient magnifiquement reçu.

— Tu es notre ami, Pierre, nous t’avons toujours considéré comme notre grand frère et nous pouvons tout te dire…

Dans l’euphorie des retrouvailles, on évoquait pêle-mêle les blagues de potaches, les tics des profs de l’époque et les menus incidents qui émaillaient les parcours scolaires, notamment les agitations quand des matches importants pointaient à l’horizon.

Puis, au fil des échanges les paroles s’étaient chargées, les souvenirs évoqués ne réveillaient pas que de glorieuses aventures et s’habillaient parfois de douleurs anciennes soigneusement tues jusqu’alors…

Ce soir-là, ils étaient une dizaine attablés au restaurant, les vieux adolescents se libéraient enfin de ce qu’ils auraient aimé raconter à leur enseignant des années en arrière : leur regard d’enfant sur leur vie pendant la guerre d’indépendance.

Hamou se lança le premier :


— Tu ne le sais peut-être pas, Pierre, mais notre terrain de foot est lourd d’une histoire beaucoup plus sombre que celle traditionnelle d’une arène sportive !

— Non, je ne sais pas. J’ai appris durant mes années de coopération dans votre pays, un certain nombre de choses ignorées en France sur la période sombre d’avant 1962, on m’a relaté bien des drames, mais rien qui ne concerne cet endroit.

— Bien sûr tu connais la rafle du Vel d’Hiv à Paris en juillet 1942 qui est une page très noire de la collaboration. Nous avons connu la nôtre, à notre échelle… C’est notre stade qui en fut le théâtre et qui accueillit plusieurs centaines de personnes.

Le cœur en bataille, Pierre venait de se souvenir :

— Je comprends mieux maintenant, ce sont les photos que j’avais vues à la mairie où j’étais allé régler des problèmes administratifs lors de mon arrivée dans la ville en 67. Je n’avais pas compris exactement ce que racontaient ces images. Des gens étaient couchés un peu partout sur la terre battue d’une enceinte sportive… Ces clichés poignants témoignaient de scènes bouleversantes dans cet univers destiné habituellement à la fête. Tous ces corps allongés, immobiles, dont on ne savait pas s’ils étaient morts ou vivants, dégageaient des douleurs indicibles, un désespoir glacé. Je n’ai pas osé poser des questions, mais je me suis senti petit et coupable de quelque chose…
— Tu vas connaître le fin mot de l’histoire, écoute la suite… Ali me corrigera si je déforme la vérité !

Hamou s’était assombri, il s’efforçait d’adopter un ton neutre, mais par instants, l’émotion, toujours présente après des décennies, lui cassait la voix. Il se taisait alors quelques secondes, le temps de se ressaisir afin de trouver le courage de poursuivre son récit :

« Après une embuscade meurtrière qui avait laissé beaucoup de soldats français sur le carreau, en représailles des centaines d’hommes dont l’âge les rendait suspects de soutenir le FLN furent raflés dans les villages alentour. Parmi ces malheureux se trouvaient entre autres mon père et celui d’Ali ainsi que deux de ses frères les plus âgés, pris, au hasard des arrestations ou dénoncés par des taupes.
Tous furent amenés au stade où ils devaient être interrogés un à un, puis libérés à la condition qu’ils présentent leurs papiers d’identité, en plus d’un profil exempt d’activités compromettantes. Si l’une de ces deux obligations manquait, il n’était pas question de leur laisser recouvrer la liberté. Les contrôles durèrent des jours, ce qui explique la lassitude des hommes allongés un peu partout, laissés là sans beaucoup d’espoir, mal nourris, privés de liberté dans des conditions sanitaires indignes.
En rentrant de l’école, Ali avait trouvé sa mère prostrée, tout habillée d’inquiétude et de larmes. Elle semblait sans réaction, comme tétanisée par la violence de la répression, suivie de l’arrestation de son mari et de deux de ses fils. Jusque-là, tout comme moi, il n’avait pas, du haut de ses presque huit ans, pris conscience de l’incongruité de la vie dans son pays.
Dans notre esprit, deux communautés cohabitaient parfois harmonieusement, parfois avec quelques tensions sans que nous nous interrogions sur le bien-fondé d’une situation connue depuis notre naissance.
Bien sûr, nous appartenions au camp des faibles et des exploités. Nous le savions pour en avoir entendu parler par les « grands ». Cela ne nous affectait pas outre mesure, on s’en accommodait plutôt bien. On allait à l’école où notre immense curiosité se trouvait satisfaite. On avait des copains de différentes origines et confessions, sans que nos jeux de gamins ne fussent perturbés par des notions d’appartenance.
L’idée de nation nous était complètement étrangère, alors même qu’elle effleurait avec peine les adultes de notre entourage. Les Européens avaient exporté cette conception du monde partout et ils en furent indirectement les victimes, lorsque la prise de conscience nourrit les luttes émancipatrices.
Dans la société semi-policée, on n’avait pas encore saisi ce crime inexpiable de l’homme qui consiste à se croire durablement supérieur. On commençait à deviner des vérités qui appartenaient à l’histoire de notre peuple. Dans notre conscience agitée d’enfants joueurs et éveillés, nous sentions bien qu’il se passait des choses anormales sans qu’elles se concrétisent véritablement jusqu’à ces jours terribles.
Le bruit avait partout couru qu’une des conditions de la libération de nos proches était qu’ils puissent fournir des papiers d’identité. Le cynisme des autorités éclatait au grand jour dans la mesure où tous ceux qui avaient été arrêtés le furent sur leur lieu de travail ou à l’extérieur. Les Algériens de l’époque, pour la plupart, ne possédaient aucune pièce officielle ou ne les emportaient jamais avec eux dans le cas contraire. Ils négligeaient totalement cet aspect des choses qui leur semblait sans importance, ne relevant que des préoccupations de l’administration française !
La vie avant la colonisation s’organisait autour de communautés économiques et culturelles. Les gens avaient conscience d’appartenir à cette espèce d’unité, sans qu’un document fût nécessaire pour affirmer ce qui allait de soi. La tradition orale engageait bien davantage qu’un bout de papier. Rien, sinon des rivalités ou des querelles sporadiques parfois violentes, n’entravait les échanges avec les voisins.
Les parents d’Ali possédaient ces précieux sésames. Pour mon père, on ne retrouva que les papiers de son frère.
Le lendemain matin, munis des documents familiaux, avec Ali, nous fûmes investis d’une mission de la plus haute importance. On connaissait toutes les faiblesses de l’enceinte de notre stade fétiche, il fallait trouver le moyen de transmettre les papiers aux prisonniers sans éveiller l’attention des geôliers…
Les mères, déboussolées et inquiètes, nous ont abreuvés des paroles des petites gens : « Fais attention, reviens si c’est dangereux, ne provoque pas les soldats. » Ce ton que l’on utilise dans des temps normaux, pour dire de ne pas rentrer tard ou de ne pas prendre froid…
Forts de l’insouciance de l’enfance, on ne devinait pas vraiment les enjeux et on n’était habités par aucune crainte, tant nous avions l’habitude de nous faufiler partout, sans attirer l’attention. Les parachutistes, eux-mêmes, ne nous effrayaient pas. Portés par un puéril sentiment d’invulnérabilité, on s’identifiait aux Indiens sur le sentier de la guerre qui allaient berner les tuniques bleues !
On se sentait responsables, la poitrine gonflée, investis d’une mission, prêts à tous les sacrifices sans trop savoir ce que cela signifiait.
Il fallait agir vite, car les interrogatoires d’identité avaient déjà commencé. Ils s’étendraient sur plusieurs jours, mais nous ignorions quand viendrait le tour de nos pères et frères.
Comme on approchait, munis des papiers que nous espérions salvateurs, il nous fut très facile de nous fondre dans l’animation fébrile qui régnait alentour, non loin du stade cerné par un cordon de militaires.
Près de l’entrée principale, située derrière les eucalyptus sur la route de Constantine, une foule compacte s’agglutinait qui avait franchi le premier contrôle organisé par les parachutistes. Il s’agissait d’amis ou de familles de prisonniers, arrêtés par mégarde, pris dans les mailles d’un filet qui les avait cueillis au passage. Ceux-là n’auraient pas trop de problèmes pour prouver leur bonne foi.
La tension palpable rendait les soldats extrêmement nerveux qui observaient d’un œil inquisiteur tous ceux qui s’avançaient. Deux automitrailleuses, en position, prenaient la grande route en enfilade et l’on devinait leurs serveurs le doigt sur la détente.
Un gradé se tenait en retrait et surveillait attentivement le moindre des mouvements, craignant visiblement un attentat ou une provocation qui auraient déclenché une catastrophe. Son énorme moustache rousse, son béret largement penché sur l’oreille, son corps d’athlète le rendaient terrifiant et redoutable. Les civils, présents par nécessité, baissaient la tête et se déplaçaient silencieusement, évitant tout geste brusque qui aurait pu être mal interprété.
Les adultes nous avaient abandonnés à bonne distance pour ne pas se faire remarquer. C’était à nous de jouer maintenant ! On vivait cela comme une partie de cache-cache très excitante, qui allait permettre de rouler ces gros ballots de militaires, comme s’il se fut agi d’une galopade au bord d’un oued !
Le point de passage, obligatoire pour accéder aux abords du stade, se composait d’un système classique en chicanes, avec une herse amovible qui interdisait la circulation des véhicules. Les femmes, souvent accompagnées de leur progéniture, présentaient des documents qui les autorisaient, après contrôle, à franchir ce premier obstacle.
Avec Ali, nous nous sommes naturellement mêlés à cette foule inquiète, habitée de patience pressée. Personne n’a fait attention à ces deux moutards noyés dans la masse, qui pouvaient appartenir à n’importe quelle fratrie.
Il était interdit de pénétrer à l’intérieur du complexe sportif. Les familles sélectionnées palabraient avec les officiels, déposaient dans un secteur aménagé à cet effet les documents et les attestations qui permettraient peut-être la libération de leurs prisonniers. Les moutards, très nombreux, ne restaient pas longtemps accrochés aux jupes de leurs mères. Dans la plus pure tradition locale, ils s’égaillaient dans tous les sens. Volière naturellement indisciplinée, impossible à contrôler.
Cela nous servait parfaitement et nous nous trouvions livrés à nous-mêmes dans le no man’s land avec les autres gamins entre le cordon de militaires et le mur d’enceinte. Certains soldats essayaient bien de discipliner les plus délurés, mais y renonçaient vite : le danger venait d’ailleurs.
De plus, il leur apparaissait impossible de maîtriser ces enfants bruyants, qui riaient et s’interpellaient, inconscients des tensions du moment. Après tout, seul l’extérieur devait être surveillé, pas ces quelques yaouleds indécrottables ! »

Hamou, en proie à une forte émotion, éprouva la nécessité de faire une pause dans son récit.

« Excuse-moi Pierre, c’est toujours très présent en moi, malgré le temps écoulé. Ali et moi, nous nous sommes discrètement éloignés en longeant le mur extérieur. Le brouhaha de la foule s’estompait, laissant la place à autre chose. Aujourd’hui encore j’entends cet étrange bourdonnement issu de l’intérieur du stade qui nous prit subitement aux tripes. J’ai compris qu’on ne jouait plus, en quelques minutes nous avions grandi de plusieurs années à cause de cette longue plainte, comme un vendredi de prière en plus aigu, en plus douloureux. Par instants, les lamentations gagnaient en intensité, pour exploser en bulles successives qui décroissaient ensuite jusqu’au murmure, comme un chuintement résigné à court de souffle, afin de mieux reprendre ensuite.

Cela n’avait rien à voir avec la foule des matches, prompte à s’enthousiasmer, à hurler de bonheur, à se claquer les cuisses de rage ou de dépit. Un cri parfois dominait, destiné à communiquer avec l’extérieur. Il s’éteignait très vite, coupé par une menace ou par la conscience subite de son inutilité.

Silencieux, tendus vers notre objectif, nous avons contourné la face sud où se trouvait l’entrée principale, pour atteindre le mur oriental, surmonté les jours de rencontre, d’un filet destiné à arrêter les tirs trop aériens.

Nous étions seuls, en zone interdite, la marmaille qui nous avait protégés au début, restait à portée de vue des familles. Ce secteur bien plus désert, bordé de figuiers de barbarie, nous le connaissions par cœur avec ses caches et ses lignes de faiblesse. Ali a d’abord joué les choufs.

Le cœur à deux cents pulsations, j’ai glissé un œil par un des trous que nous connaissions si bien. Certains hommes se trouvaient en tribunes, d’autres, épuisés, s’allongeaient à même le sol, tels des cadavres soigneusement alignés sur la rouge terre battue qui avait connu les joutes sportives.

J’ai tenté de voir mon père, mais c’était impossible, la vision trop limitée m’en empêchait !

J’ai doucement sifflé dans la minuscule ouverture pour attirer l’attention de quelqu’un de l’autre côté. Je n’osais pas me manifester trop, de peur de nous faire repérer. Après plusieurs essais infructueux, la chance nous a souri : celui qui s’est approché connaissait nos deux familles. On a alors soigneusement roulé les papiers en cigarette puis on les a glissés un à un, comme nous le faisions dans l’autre sens avec les billets d’entrée au stade.

Nous sommes ensuite repartis par le même chemin, sans être soupçonnés. On se confondait tellement avec le paysage que nous n’existions pas vraiment aux yeux des militaires…

Vois-tu Pierre, nous qui fûmes bien malgré nous engagés dans cette guerre, nous nous demandons encore aujourd’hui, à la lumière de cette expérience, si le regard occidental, tellement conditionné par la conscience absurde de sa supériorité, n’en était pas altéré. Dans ce pays de culture fondamentalement différente, anciennement asservi, les bêtes et les gens étaient souvent considérés comme appartenant au décor, une vivante toile de fond, un écran pour acteurs de seconde zone. »

Hamou, pris par un remords de conscience, a posé sa main sur l’épaule de son ami français :

— Et pourtant, tu es un contre-exemple absolu ! Quelques années plus tard, nos sensibilités alors adolescentes ont rencontré en écho, un prof issu du monde des anciens oppresseurs, mais tellement éloigné de cette image qu’elles en ont été bouleversées d’abord, puis conquises ensuite.

Très gêné, Pierre a coupé :

— Que sont devenus vos proches ?

Ali s’est rembruni, entouré de fantômes, la gorge nouée, incapable de prendre la parole, il a fait signe à Hamou de poursuivre…



— Mon père a pu sortir grâce aux papiers de mon oncle. Personne ne l’avait dénoncé. Pardonne-moi Ali, mais notre ami a le droit de savoir… Ali a revu le plus jeune de ses frères, libéré trois ans plus tard, en mars 1962. Quant à son aîné et son père, ils ont disparu pour ne jamais revenir… Nul ne sait ce qui leur est advenu. Nous avons simplement appris que tous les suspects retenus, malgré leurs papiers, ont été embarqués sur Alger… Nous sommes quelques-uns ici, dont un ou plusieurs membres de la famille se sont volatilisés pendant ces jours tragiques…

Il était près de minuit et personne n’éprouvait le besoin de partir. Accablé par le poids de la honte, Pierre se taisait. Il ne trouvait rien à dire en pensant que les hommes sont à vomir dans leurs bouffées meurtrières, commandées le plus souvent par un orgueil exacerbé, orgueil d’état ou orgueil individuel, les mécanismes restaient les mêmes qui conduisaient à l’horreur.

Tous, autour de la table, cherchaient une échappatoire pour écarter le temps des nostalgies et connaître la grande aridité de l’oubli.

Ferhat s’était écarté du groupe et tapait fébrilement sur son portable.

— Si on ne va pas chercher un peu de bonheur, jamais il ne viendra à nous !
— Explique-toi Ferhat !

L’homme était connu pour manier parfaitement la métaphore, un demi-sourire aux lèvres. Au collège, déjà, le nez dans les nuages il agaçait parfois, amusait souvent !

— Je vous propose de nous rendre au stade…
— Tu es fou ! Il est très tard, l’enceinte est fermée !
— Je viens de réveiller mon cousin qui en est le gardien, il a compris, il vient nous ouvrir.

Faiblement éclairés par la lune, ils ont fait cercle autour du rond central. Le stade respirait autrement. Les tribunes fantomatiques libéraient des bruits d’autrefois. On imaginait la foule enthousiaste des jours de matches qui mêlait ses cris aux murmures des disparus… Pas de haine, le souvenir restait, grandi, enjolivé par chacun des buts marqués à l’adversaire.

Pierre frissonna, prit la main de ses voisins et tous l’imitèrent. Il devait parler, dire quelque chose. À quoi pouvaient bien jouer ces grands enfants, un peu ridicules, faisant la ronde au milieu de la nuit dans un stade de foot ? Quelle malédiction tentaient-ils de conjurer ?

— Notre présence insolite ici à cette heure sonne comme une espèce de violente incongruité. Ce moment rare constitue un espoir, un pari sur l’avenir aussi puéril et utopique soit-il. Taire les horreurs empêche d’avancer. Merci pour votre confiance, vous m’avez fait un immense cadeau en me jugeant digne de recevoir cette histoire.

Le gardien du stade encore ensommeillé a refermé les portes après avoir regardé passer ces hommes silencieux et paisibles qui venaient de rendre ce lieu de mémoire à sa fonction première.

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Djamel · il y a
Merci de ce témoignage à la mémoire de notre frère et ami le regretté Hamou Dj. Dr en géologie et sismographe . A travers ce récit , écrit d'une main de maître, j’authentifie ( si tant il m'est permis de le faire) absolument cet avènement pour l'avoir vécu en ces temps noirs de la guerre d'Algérie.Mes parents et proches parents ont eux aussi été "raflés" au stade communal de la ville.
Savoir et faire savoir est la meilleure des façons d'apaiser les relations de nos 2 peuples et afin regarder pleinement vers l'Avenir où l'on pourra partager tellement de choses. Et Jean, je me permets de l'appeler ainsi, sait et le fait savoir d'une façon magistrale grâce à sa plume magique et inusable. Oui Jean était notre prof à Hamou et à moi , il nous a tant appris durant son séjour à Djidjelli et il continue. Je ne pourrai jamais le remercier assez.Djamel

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Simone Morel · il y a
Pas étonnée de constater comme ces années de coopération t'ont marqué. J'ai lu cette nouvelle avec plaisir.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un sujet qui nous enracine dans l'histoire humaine , dans ses pages sombres comme dans ses moments de fraternité.
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Mireille Bosq · il y a
Le sujet de la guerre d’Algérie encore très occulté est traité ici de façon très vivante et il n'est pas mauvais de rappeler que les Algériens ont eus eux aussi leur "vel d'hiv" et que les sombres pages n'ont épargné ni les uns ni les autres.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On n'oublie jamais de tels moments !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre bien écrite, empreinte de beaucoup d'histoire, passionnante et émouvante ! Une invitation à venir découvrir “L’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Un grand merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Christiane Balmain · il y a
Récit toujours très émouvant et transpirant de vérité. Quel plaisir de te lire !

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