Quand le chacal traque la hyène chez les lions

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Je suis : - 2 romans : "Le petit Garçon au bord de la falaise" et "Je m'appelle Extranjero", commandables chez Anfortas en librairie ou en ligne. - des chansons ... [+]

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Paris, le 25 janvier 1970

Cher Francis,

Ça me fait bizarre de t’appeler Francis, mais puisque les exigences de ta clandestinité l’imposent, je m’en tiendrai à tes instructions. J’espère que ta blessure à la jambe n’est pas trop handicapante. T’as bien morflé, mais nous savons tous les deux qu’une évasion et une cavale, c’est pas les vacances. Et puis je sais que tu es coriace, le gros.
Bon, si je t’écris, c’est pas pour parler hématome et point de suture. Y a un truc qui tourne pas rond chez le Chauve. L’autre soir, j’ai aperçu Gus sortir de chez Jacky avec un des gros sacs de notre casse. Je croyais que le boss avait donné des directives strictes là-dessus : on touche à que dalle jusqu’au printemps. C’est sûrement pas grave, mais le problème c’est que je ne suis plus trop dans les p’tits papiers de Dieu le Père, du coup je peux être sûr de rien. Mon tarin me dit quand même que ça sent le jambon pas frais. Ça pourrait même confirmer que la balance qui t’a envoyé au trou est dans la bande. Tu sais ce que c’est, y a toujours une hyène au milieu des lions.
Bon, je sais que t’es bien soigné chez le Montagnard, ça me rassure. Je fouine un peu, je dépoussière les dossiers et je te tiens au jus.

Le Chacal.

P.-S. : Au fait, je sais pas si tu lis les canards, mais ta sortie en fanfare de la Santé a fait les gros titres. Ça a dû gueuler sévère au ministère de l’Intérieur, genre opéra dramatique en mode mineur. M’est avis qu’un ou deux secrétaires d’état ne s’en remettront pas. Chapeau bas l’artiste ! Non, vraiment, respect !


***


Paris, le 26 janvier 1970

Salut Francis,

Franchement, t’aurais pu choisir un autre pseudo que le prénom de mon daron ! Enfin, c’est toi la célébrité, je ne peux rien dire.
Bon, j’ai pas attendu de tes nouvelles pour te réécrire. J’ai taillé une bavette avec Martha hier soir. Le boss devait lui fournir des petites nouvelles tout juste débarquées de la campagne et puis finalement rien. Elle est furax la vieille maquerelle. Mais le scoop, c’est qu’elle sait que Gus et Jacky vident les entrepôts à bibine à tour de bras. Paraît même qu’ils ont demandé le renfort des hommes du Métèque pour aller plus vite. Pour moi, c’est le grand déménagement ou je m’appelle plus le Chacal. Pourquoi ? Faudra creuser plus profond.
Toujours impossible de causer au boss, on me refuse l’entrée de sa niche. Vu ma position, c’est pas normal qu’on m’invite pas au bal. Dans le doute, je garde en permanence un pétard chargé et une lame dans la chaussure, je suis peut-être parano mais on ne sait jamais.
Je te tiens au parfum.

Le Chacal.


***


Paris, le 30 janvier 1970

Salut Francis,

On dirait que ta jambe se remet bien, bonne nouvelle ! C’est sûr qu’avec le genépi du Montagnard, au moins tu biberonnes utile. Enfin, fais gaffe, parce que si son p’tit lait fait du bien au cœur, il enraille sérieusement les neurones.
Bon, pour moi c’est la tuile. Mon appartement a été saccagé hier pendant que je faisais ma ronde matinale. Un sacré coup de veine que je m’étais secoué hors du plumard avant l’apéro, sinon, je t’écrirais de chez Saint-Pierre. Du coup, je pieute à l’hôtel et je change de crèche tous les soirs.
Sinon, les flics sont venus renifler chez Martha et c’était pas pour disserter sur un sujet de philo. C’est jamais bon signe quand la volaille vient picorer dans notre basse-cour. Ça confirme mes soupçons comme quoi les grandes migrations de Gus et Jacky annoncent l’arrivée prématurée de l’hiver. À part Martha, j’ai plus confiance en personne et j’ai coupé les ponts avec toute la meute. Moyennant un déguisement ridicule mais efficace, j’arrive à fouiner dans le quartier. C’est fou ce qu’on peut faire avec de fausses bacchantes et un feutre.
Jacky n’a pas levé son rideau de fer depuis trois jours. Son rade est aussi calme qu’une nonne en prière. Ils ont fini de bouger les stocks et de changer le flouze de planque. Je pense qu’ils ont tout cadenassé dans le terrier à Pantin. Quand l’aigle royal couve ses œufs en banlieue, c’est que ça sent le sapin.
Je t’embrasse la Teigne, ne te ronge pas les ongles pour moi et à bientôt.

Le Chacal


***


Paris, le 3 février 1970

Salut Francis,

Avant-hier, j’ai dû caresser la gâchette de mon feu. Gus et deux de ses hommes sont venus me taquiner dans ma piaule, et bien qu’on se soit retrouvé à quatre, ils n’étaient pas venus pour une belotte. J’ai réussi à les mettre tous les trois à l’horizontale moyennant une bastos dans l’épaule, je m’en tire bien. Maintenant c’est sûr, le ménage intégral terminé, ils commencent la grande purge qui va avec. On n’avait pas vu ça depuis Staline. Enfin, tu me diras que le boss, question Petit père du peuple, il devrait un peu travailler son rôle pour être crédible.
Bon, j’ai pu me faire soigner et j’ai pas mal de blé d’avance, mais je deviens tellement parano que je n’ai pas dormi depuis quarante-huit heures. Normalement, tu ne crains rien chez le Montagnard mais reste sur tes gardes. Je me méfie de tout le monde maintenant. J’expédie au plus vite mes dernières affaires courantes et j’essaie de quitter Paname avant l’incendie. Je me sens épié en permanence et je ne sais pas encore comment me faire la belle sans avoir à canarder à tout va. Tu sais bien que ça ne me pose pas de problème d’envoyer des marrons dans le gras-double des indélicats, mais quand on peut faire ça au point de croix et en dentelle, c’est quand même plus reposant.
J’ai hâte que tout soit fini, qu’on puisse se refaire au plus vite, et mener à nouveau la belle vie comme à la grande époque. En attendant, laisse-moi un peu de genépi, je commence sérieux à sécher du gosier. Donne-moi de tes nouvelles à l’occasion. Mes amitiés au Montagnard.
A bientôt Francis, j’espère que cette lettre ne sera pas ma dernière.

Le Chacal


***


Lyon, le 5 février 1970

Salut Francis

Eh ben ma gueule ! content d’apprendre que tu vas bien et que tu te tapes la cloche comme un émir, mais je te signale au passage que tu es en grand danger. J’ai toujours été soucieux de ta santé, alors laisse-moi te dévoiler la pièce montée dans son ensemble. Mais d’abord la cerise sur le gâteau : le Montagnard est dans le coup. Un peu rance la pâtisserie, non ?
En suivant le théorème qui dit que la meilleure défense c’est l’attaque, j’ai rendu une visite de courtoisie à chacun des gars de la bande. J’ai laissé un peu causer la sulfateuse et je n’avais pas senti la poudre aussi fort depuis nos coups d’éclat en Algérie. Y a que le boss qui m’a donné un peu plus de mal, mais quand il s’est su dos au mur, il a paniqué et s’est mis à découvert. Ça, c’est la faiblesse des gens qui ont gros à perdre. Bref, les condés risquent d’embaucher sous peu, je leur ai filé un paquet de taf pour la belle saison.
Le dernier que j’ai dessoudé, c’est Freddy le sauvage. Du coup, j’ai eu le temps de le faire passer à table, mais il sera pas emmerdé par la digestion si tu vois ce que je veux dire. Coriace le bestiau ! Autant il tient pas du tout le pastis, autant il résiste bien au chalumeau et à l’acide chlorhydrique, le salaud.
Je te dresse le tableau. Après notre casse de la Caisse d’Épargne rue des Buissons, le boss a su qu’on avait mis notre part à l’ombre. Il a d’abord fait mine de rien paner, et ensuite il l’a joué en sous-main. C’est lui qui a organisé ton évasion en espérant que tu accouches en douceur et sans douleur chez le Montagnard. J’espère que tu ne lui as rien dit, sinon il n’aura plus besoin de toi et il risque de te garnir la couenne et les sot-l’y-laisse de plomb bien épicé.
Pour résumer, de mon côté, tout le monde dort au boulevard des allongés, paix à leur âme. J’ai mis Martha à l’abri du besoin, il ne reste plus que le Montagnard. Dès que tu auras lu cette lettre, passe-lui l’envie de te chercher les poux et rejoins-moi où tu sais. Si dans une semaine j’ai pas de tes nouvelles, je considèrerai qu’il t’a eu avant. J’espère que ma lettre arrivera à temps. Fais vraiment gaffe. On se démerde comme on peut depuis nos douze piges et crois-moi, on va pas s’arrêter de danser aujourd’hui.
Salut Georges, je peux recommencer à t’appeler par ton vrai blaze maintenant.

Henri (le Chacal)

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