Quand elle me tiendra dans ses bras

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Je ne me souviens pas à quand remontent mes premiers souvenirs. La seule chose dont je sois sûr, c’est que je grandis très vite et que de nombreux changements s’opèrent en moi ces derniers temps. Au début, je n’étais conscient de rien, j’éprouvais seulement des sensations. Il y avait des mouvements autour de moi, parfois assez violents. J’étais balancé dans tous les sens dans ces moments-là mais ça n’était pas vraiment désagréable, je dirai même que ça m’endormait la plupart du temps.

Je sentais aussi quelque chose qui tapait tout près de moi, toujours à la même vitesse, ça ne s’arrêtait jamais. Je ne l’entendais pas vraiment, c’était plutôt comme des vibrations. Et puis moi aussi je me suis mis à bouger. J’ai été surpris la première fois que c’est arrivé, mais c’est vite devenu une habitude.

Les premières fois, c’était involontaire et je ne pouvais rien faire pour empêcher mes bras et mes jambes de s’agiter, mais ensuite j’ai commencé à contrôler mes mouvements et c’est devenu un jeu amusant. Peu à peu, je sentais que mes membres changeaient de forme et de taille mais je ne les voyais pas encore à ce moment-là. Je passais la majorité de mon temps à gigoter et à dormir, flottant dans ce liquide nourricier et protecteur qui me permettait de grandir en toute quiétude.

Et puis un jour, il s’est passé quelque chose de nouveau en moi, ce fut à la fois effrayant et merveilleux : j’entendais sa voix, presque imperceptible au début, lointaine et cotonneuse. Au fur et à mesure de mon évolution, j’ai appris à discerner d’autres tonalités, dont certaines revenaient et reviennent encore souvent.

Parmi les plus régulières, il y a deux petites voix qui passent très vite du rire aux larmes et un timbre grave qui les fait taire quand cela dure trop longtemps. Les entendre me rend vraiment joyeux et je serais bien curieux de voir à quoi ils ressemblent. Mais sa voix à elle est de loin celle que je préfère à toutes les autres ! Quand je l’entends, mon cœur bat bien plus vite, je l’aime tellement !

Peu après cette première découverte, mes yeux se sont ouverts. Ce fut là une autre grande surprise pour moi. Je me percevais d’une nouvelle façon : je pouvais voir, malgré la pénombre de mon lieu de vie, mes bras, mes jambes et cette protubérance en bas de mon ventre, sans oublier ce grand cordon tout doux qui sort de mon ventre et s’en va je ne sais où. J’aime encore jouer à entourer mes doigts autour de ce bout de chair qui me relie à elle.

C’est à l’époque de ces grands bouleversements physiques qu’il m’est arrivé une chose terrible. Je ne saurais comment l’expliquer, je l’ai senti intuitivement, son corps à elle me l’a fait comprendre à sa façon. Ce jour-là, j’ai pris conscience qu’elle ne me voulait pas, qu’elle ne m’avait jamais désiré. Enfin ce n’est pas vraiment contre moi, elle n’est simplement pas prête à accepter mon arrivée.

Quand j’ai compris cela, j’ai ressenti une grande tristesse. Je n’ai aucune expérience de la vie, je ne sais pas du tout comment cela se passe chez les autres, mais j’ai quand même des convictions, ou au moins des fortes intuitions. Grâce à elles, je suis presque certain que les autres mamans aiment leurs futurs bébés, sinon elles n’en concevraient pas, c’est logique. La mienne ne m’aime pas, mais ça n’est pas de sa faute puisqu’elle ne sait même pas que j’existe. Je crois qu’une part d’elle-même est trop malheureuse pour m’accepter, je sens parfois des flots de chagrin dans son cœur et dans sa tête, ils viennent très souvent jusqu’à moi.

En tout cas, à partir du jour où j’ai compris que ma venue au monde n’était pas désirée, plus rien n’a été pareil. Je n’ai eu qu’une peur, qu’elle découvre mon existence. Tant que je ne suis qu’une petite chose incapable de vivre à l’extérieur de son ventre, elle peut me supprimer, ça aussi je le devine.

Je ne sais pas trop comment elle peut faire ça, mais si je sors trop tôt d’elle, je crois que ne pourrai pas respirer tout seul et que je mourrai. Et moi je veux vivre, et je veux qu’un jour, elle m’aime aussi fort qu’elle me nie aujourd’hui ! Je veux tellement y croire, me raccrocher à la petite chance qu’il me reste : quand je serai là, tout contre sa peau, si elle me regarde, elle ressentira peut-être le même immense amour que j’éprouve pour elle depuis toujours.

Chaque jour dans son ventre est un jour gagné vers la vie. À présent, je n’ai plus beaucoup de place dans cette poche qui s’étire de plus en plus vers le haut. J’ai pourtant bien envie de me mettre en boule pour dormir, de me dégourdir les jambes quand je me réveille, mais je dois rester droit et bouger le moins possible, c’est une question de survie. J’ai de la peine à contenir ma nervosité, si seulement je savais combien de battements de son cœur je devrai encore subir ce calvaire, si seulement je pouvais être sûr que tout se terminera bien...


♣ ♣

Il se passe quelque chose d’anormal. Je dormais paisiblement, et ma maison est soudain devenue encore plus petite que d’habitude, elle s’est brusquement resserrée tout autour de moi. Ça n’a pas duré longtemps quand ça a commencé, mais la même chose s’est reproduite plusieurs fois. C’est de plus en plus rapproché maintenant, j’ai à peine le temps de reprendre des forces d’une fois à l’autre.

Ça recommence encore, ça ne s’arrêtera donc jamais ? J’ai vraiment peur, je me demande ce que c’est. Est-ce la fin ? La fin de quoi d’ailleurs ? Est-ce que je suis prêt ? Que va-t-il m’arriver ? Pourquoi est-ce que ça ne s’arrête pas cette fois-ci ? J’étouffe tellement je suis serré là-dedans, j’ai peur de mourir !

Je glisse, ma tête s’engage dans un endroit inconnu, très lentement. Je ne peux plus bouger du tout, c’est très étroit, je suis tordu, mon nez s’écrase et me fait mal au fur et à mesure que je descends vers l’inconnu. Je ne vois plus mon corps, je ne vois plus rien d’ailleurs. Le bruit de son cœur s’éloigne, je l’entends bien moins, ça non plus ça n’est pas normal. Par contre, je perçois sa voix à présent, elle gémit longuement, ça s’arrête quelques secondes et puis ça reprend. Elle a mal, je le sens, j’ai mal aussi, j’ai peur, je l’aime !

Il y a une lumière violente, je vois quelque chose de blanc, les contours sont imprécis. Ma tête s’engage dans... rien, l’espace est immense, terriblement froid, angoissant. Quelque chose se place de chaque côté de mon visage, c’est chaud mais ça fait mal, on me tire vers l’extérieur. Elle pousse un hurlement déchirant, je reconnais sa voix, c’est la sienne, mais déformée, bien plus forte que d’habitude, le bruit est douloureux à mes oreilles.

Je ne sais pas comment cela arrive, mais je me mets à hurler moi aussi. L’air qui pénètre dans ma bouche me fait horriblement souffrir, ça me brûle partout dans la poitrine et pourtant mes poumons se soulèvent pour chercher de grandes bouffées de cet air si irritant. De l’eau coule de mes yeux tellement c’est désagréable. Ma vie commence bien mal.

Je suis complètement sorti maintenant. Mes yeux sont grand ouverts mais ce que je vois est flou et je ne reconnais rien. Je tremble, je suis terrifié par ce monde inconnu qui m’accueille si durement. Ses mains chaudes m’ont lâché dès que j’ai été séparé de son ventre. Sous mon dos, la surface est dure, c’est tellement différent d’avant, quand je me sentais en sécurité dans son liquide chaud.

Il n’y a plus de bruit, plus rien. Je me sens si seul, où es-tu maman ? Regarde-moi, ne m’abandonne pas, j’ai tant besoin de toi, de ta chaleur, de ta voix. Ne me laisse pas, je t’en supplie !

J’essaie de regarder autour de moi, je distingue une forme qui bouge un peu. Elle est là, elle n’est pas très loin. Je veux voir à quoi elle ressemble, mais j’ai de la peine à garder les yeux ouverts, la lumière est si violente. Elle gémit à nouveau, mais beaucoup moins fort que tout à l’heure. Je ne comprends rien à ce qui se passe ici. C’est ça le monde extérieur ? On ne voit rien distinctement ? On reste seul dans le froid ? Il n’y a pas de maman pour nous bercer de son amour comme je l’espérais ?

La forme s’approche, mes mains s’agitent pour lui montrer que je suis là. Mes doigts rencontrent sans le faire exprès le cordon qui me reliait à elle. Je ne sais pas à quoi il est rattaché maintenant mais il est toujours là, collé à mon ventre.

Je la vois mieux, elle est tout près maintenant. J’ouvre les yeux plus grands pour mieux la regarder. Je ne l’imaginais pas comme ça, elle a de grands cheveux noirs tout emmêlés et sa peau a une couleur différente de la mienne, toute blanche. Elle est très nerveuse, je le sens, elle bouge beaucoup, il y a des sons qui sortent de sa bouche mais je ne comprends pas les mots qu’elle prononce. Je n’en saisis que l’aspect émotionnel et ce n’est pas bon du tout.

Je me remets à pleurer, je voudrais que ses yeux s’accrochent aux miens, pour qu’elle comprenne que j’existe, que je lui appartiens, que je l’aime. Quand elle se penche au-dessus de moi, je m’aperçois qu’elle est très grande ! Je suis si petit à côté d’elle ! Ses bras se tendent vers moi mais elle regarde ailleurs. Ce n’est pas grave, elle va me prendre tout contre elle et je n’aurai plus jamais froid, c’est le plus important. Elle m’aimera plus tard, nous avons toute la vie pour apprendre à nous aimer.

Ses mains me touchent, me saisissent, je me calme aussitôt même si je ne sens pas d’amour en elle. Elle me soulève, ses gestes sont brusques et ma tête tombe en arrière. C’est tellement bizarre dehors, on ne tient pas tout seul en équilibre comme dans le ventre de maman. Mais au moins je ne sens plus cette surface dure qui me glaçait la peau et les os. Durant un bref instant mon dos se réchauffe. Puis elle me repose, presque aussitôt. Sous moi, c’est mou et doux, presque confortable.

Elle s’éloigne à nouveau, ses contours redeviennent imprécis mais j’entends sa respiration. Les battements de son cœur me manquent, j’ai besoin de les entendre pour me rassurer. Je pleure à nouveau, je ne veux pas qu’elle parte. Elle se retourne, s’arrête un instant, puis continue son chemin. J’entends un claquement, je sursaute, crie plus fort.

Pourtant elle revient très vite, elle tient quelque chose dans une main, qu’elle déplie juste à côté de moi. Elle m’attrape à nouveau sans m’adresser un regard et me glisse à l’intérieur de cet objet qui fait un bruit de froissement quand elle le manipule. Je sens qu’il va m’arriver quelque chose de mal, je ne sais pas quoi, mais ça me fait très peur. Je me mets à hurler du plus fort que je le peux, instinctivement.

La lumière disparaît, il fait noir là-dedans, je manque d’air. Un peu comme dans son ventre, je sens balancé et suspendu dans cette chose souple et sombre. Pour un peu, ça ressemblerait presque à avant si seulement je ne suffoquais pas autant.

Où m’emmène-t-elle ? J’ai l’impression que ses pas s’accélèrent. Il y a un bruit confus, très bref. Et voilà qu’elle me dépose brutalement. Mon bras se cogne contre un objet dur et surtout gelé. Mon dos et ma tête atteignent eux aussi des coins rigides. Il fait encore plus froid soudain, je tremble de tout mon corps, c’est encore plus insupportable que la sensation d’étouffement.

Je n’entends plus ses pas, ni rien d’elle d’ailleurs. Juste après qu’elle m’ait lâché et que je sois tombé, il y a eu un claquement sec, aussitôt remplacé par un ronflement assourdissant qui a fait disparaître tous les autres sons. Le froid s’est alors très vite amplifié. Je ne peux plus compter le temps puisque les battements de son cœur ne sont plus là, mais je sais que c’est allé très vite.

J’ai mal partout là où je me suis cogné mais ce n’est pas le plus insupportable. Mais qu’y a-t-il de plus difficile à vivre dans tout ça ? Son abandon ? L’absence totale de lumière associée au vrombissement incessant qui remplit le terrifiant endroit dans lequel elle a décidé de se débarrasser de moi ? Ou bien encore l’engourdissement qui prend chacun de mes membres à cause du gel qui n’a jamais été aussi intense ?

La peur ne me quitte plus, je ne peux plus remuer mes doigts ni mes pieds, je n’ai plus d’espoir, je ne m’en sortirai pas, je le sais maintenant. Réfléchir devient difficile et surtout inutile. Tout devient confus, je m’endors. Je crois que c’est la dernière fois que je pense, et cette pensée va encore vers elle. Je me suis trompé, il n’a pas suffi qu’elle me voie, qu’elle me touche, pour qu’elle m’aime. Elle ne me voulait pas quand j’étais dans son ventre, elle ne m’a pas non plus voulu quand je suis né. J’ai réussi à lui cacher mon existence pour qu’elle ne me supprime pas, mais elle m’élimine quand même.

Je ferme les yeux, je n’ai plus la moindre chance, j’abandonne, puisque telle est sa volonté. Je meurs avant même d’avoir vraiment vécu. Elle m’a peut-être déjà oublié. J’avais tellement envie de vivre pourtant...

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