482 lectures

99 voix

En compétition

Comme l’affirmait mon grand-père maternel du temps de son vivant : « certaines histoires méritent d’être écrites. Tu sais gamin. Avec le temps, tout s’efface, se fane. Si tu ne poses pas sur le papier ce qui est important pour toi, tu finiras par perdre ton passé. Tes souvenirs se recouvrent un jour ou l’autre d’une épaisse brume dans ton esprit. Ils finissent même par disparaître totalement et quand tu en es là, il est bien tard ».
Je suis aujourd’hui assez âgé ; j’ai un peu plus de quarante ans ; pour avoir eu le temps de constater qu’il avait parfaitement raison sur ce point. C’est pour cette raison que je me suis décidé à prendre la plume. Ce que j’ai à transmettre me semble si énorme, que j’ai dans l’idée que cette phase d’écriture, en plus de figer l’histoire, me permettra aussi de ne pas sombrer dans une forme de folie.
C’était un samedi soir comme beaucoup d’autres. Je vis aujourd’hui dans une autre ville que celle de mon enfance, avec ma femme et mes deux enfants. En cette belle soirée de printemps, nous ne recevions personne. Ainsi, la maison était très calme. Je n’avais rien de bien passionnant au programme de la soirée alors je me résolus à faire un peu de rangement dans la cave. Je sais ce que vous vous dîtes. « Passer un samedi soir sous terre, on peut rêver à autre chose de plus fun ». Je suis bien évidemment d’accord avec vous. Mais la nullité du programme télé de cette fameuse soirée a replacé dans une perspective intéressante ce travail ingrat que je repoussais semaine après semaine. Je me souviens distinctement de m’être dit que le moment était venu. Ce fut comme une forme d’autopersuasion… Avec tout ce que cette méthode comportait de risque de rechute dans l’absence d’envie, bien entendu.
Dans cette cave, j’avais accumulé depuis des années un véritable trésor de souvenirs, tant les objets qui s’y trouvaient étaient divers. J’avais entassé des cartons, un meuble de bureau à monter soi-même, de nombreux objets ayant appartenu à mes proches décédés et même une paire de skis alors que je n’avais même jamais posé le pied sur une piste enneigée.
Un autre élément motivait mon désir de rangement. J’avais malencontreusement égaré les pièces métalliques d’assemblage du fameux bureau. Je me trouvais dans l’impossibilité totale de le reconstruire. Je dois reconnaître que cela m’agaçait. Voilà, vous savez tout, à ce stade, j’avais bon espoir de mettre la main sur ce petit sachet de plastique contenant ce qu’il me fallait. Je l’avais encore à l’esprit, ce sac, et pour tout dire, j’en avais même la vision parfaite, ne manquait que le souvenir de l’emplacement.
Ma maison est assez ancienne et, de ce fait, la cave également. Tout cela semble finalement assez logique. On trouve, dans ma cave, des voûtes faites en briques et des piles pour les soutenir. L’ensemble présente un certain cachet, même si l’endroit est souterrain. On pourrait y ouvrir un restaurant ou un salon de thé. Pourquoi pas ?
Tandis que je me déplaçais, à proximité d’une des piles dont je parlais juste auparavant, je fus déséquilibré. Je tendis mon bras gauche en direction des briques et je fus surpris de le voir s’enfoncer. Non pas que le mur était devenu mou, non, non. Il semblait davantage avoir perdu toute consistance. Je n’eus pas le temps d’avoir peur. La main y passa, puis l’avant-bras et enfin la tête et le reste du corps. Bien qu’ayant les yeux grands ouverts, je ne perçus rien de plus qu’un noir profond et une chaleur ni agréable ni désagréable.
Lorsque la lumière revint, je me trouvais dans une petite impasse que je connaissais bien. Je reconnus sans peine la maison de naissance de ma mère, en 1948. L’habitation était petite, au fin fond de l’impasse des cardinaux à Valenciennes. La façade était noircie, mais comme celles des habitations voisines, ni plus ni moins. D’aussi loin que mes souvenirs me portaient dans le passé, jamais je n’avais vu des murs aussi noirs. L’espace d’un instant, je me dis que j’étais revenu à l’époque de l’extraction du charbon, lorsque la pluie, rendue crasseuse par les poussières de la mine, noircissait tout.
Je venais vraisemblablement de traverser une pile de ma cave et il s’agissait maintenant de vérifier que je serais en capacité de réaliser le chemin inverse. J’entrepris de tâtonner et je trouvais rapidement la zone de dématérialisation. Sur le côté gauche de cette impasse, on trouvait les petites maisons, dont celle de ma mère et de l’autre côté, il y avait un grand mur. J’étais arrivé de ce côté. Je glissais la tête et elle se retrouva bientôt dans ma cave, à 80 kms de l’impasse où j’avais laissé traîner mes jambes. La mise en conscience d’une telle distorsion du corps me procura un certain malaise, j’ordonnais alors bien vite à mes jambes de reculer. Je fus de retour intégralement dans la rue étroite.
Le jour déclinait rapidement. Élément curieux et que je n’avais pas remarqué tout d’abord, la chaussée n’était pas en bitume, mais constituée de gros pavés de granite. Je pris la direction de la rue de Famars. De nombreux véhicules étaient stationnés dans cette rue, dont la partie haute n’était pas piétonne. Les plus récents avaient plus de quarante ans. Sur le trottoir d’en face, je constatais avec effarement que la vieille clinique que je savais fermée et abandonnée depuis des années était en activité. Mon grand-père y avait travaillé jusqu’à l’âge de soixante-quinze ans. Vraiment, quelque chose ne tournait pas rond dans cette ville. Elle semblait d’un autre temps, d’une autre époque.
L’établissement de santé s’était éteint en même temps que son fondateur, un chirurgien assez renommé. Il était mort d’un arrêt cardiaque à un âge très avancé et il ne s’était trouvé personne pour reprendre l’affaire familiale. Je parle de la clinique, mais vous l’aviez compris. Les enfants s’étaient montrés bien moins brillants que leur illustre père dans les études, puisqu’aucun n’était parvenu à terminer un cursus du supérieur.
Pour mon grand-père, ce n’était pas qu’il avait besoin de travailler ou qu’il manquait de ressources au point de poursuivre ses activités à un âge si avancé, mais c’était juste que mon ancêtre se serait profondément ennuyé s’il avait quitté le monde du travail plus tôt. Et puis, il me faut faire preuve d’honnêteté intellectuelle. Il s’agissait sans doute également pour lui de prendre l’air à bon compte, loin d’une épouse assez agressive à son égard. Avec le poids des années, la cohabitation était devenue problématique dans ce vieux couple.
Je pris la direction de la place d’armes. Je reconnus sans mal la façade de la mairie, unique vestige des bombardements de dernière guerre. Elle fut laissée debout et intacte par je ne sais quel miracle. Lors de la reconstruction, on ajouta derrière elle un gigantesque cube de béton franchement moins joli. Le sol de la place était conforme à ce que j’avais connu en étant enfant. Elle était en vérité utilisée comme un vaste parc de stationnement. Particularité locale, des incrustations en bronze, aux armoiries de la ville, marquaient les emplacements des voitures. Depuis lors, il me semblait bien que l’endroit avait été refait à neuf au moins deux fois.
Ce fut sur cette place que je découvris un élément de nature à éclaircir ma situation. Un journal traînait sur le sol. Je m’empressais de le ramasser. La première page présentait les actualités du 18 mars 1978. J’en fus tellement secoué que je ne pus faire autrement que de m’asseoir à même le sol. Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’avais en toute vraisemblance effectué un petit voyage dans le passé. Justement le jour durant lequel ma vie avait basculé de façon irrémédiable.
Je connaissais bien cette date, et pour cause. Nous étions le jour de mon troisième anniversaire et en cette journée maudite, mes parents furent abattus froidement chez eux par une personne qu’on ne retrouva jamais. J’avais eu la vie sauve pour avoir dormi chez mes grands-parents en ce samedi soir.
Il me plaît à imaginer qu’il existe une puissance créatrice et bienveillante. Certains mettent le mot « Dieu » sur cette puissance, moi, je préfère parler d’intelligence supérieure. En cet instant, ami lecteur, tandis que je commençais à sentir le froid des pavés m’engourdir les fesses et les jambes, je ne pus dans le même temps m’empêcher de me dire qu’il n’y avait pas de hasard et que je n’étais pas arrivé là pour rien.
Je sais oui, j’aurais pu prendre mes jambes à mon cou et retourner en courant dans mon époque. Et ensuite ? Peut-être que le mystère physique qui m’a donné l’occasion de voir de mes yeux mon passé lointain aurait disparu de suite à l’instant de mon retour chez moi, m’interdisant de renouveler l’expérience. Ou encore, peut-être qu’en poursuivant ma visite, je resterais à jamais prisonnier de ce passé dans lequel je n’avais pas ma place. Vous voyez ?
L’un de mes amis me répète à chaque fois que je le vois que Dieu a un plan pour chacun de nous. Je pensais aussi à lui et à son affirmation lorsque je considérais ma situation.
Je pris alors la décision de considérer que l’intelligence supérieure qui gouverne tout ne peut pas être malveillante. Je fis donc le choix de rester dans le passé et de l’explorer. Et qui sait, avec le secret espoir de pouvoir en tirer un profit personnel, aussi infime soit-il. Peut-être aurais-je au minimum l’occasion de voir le visage de cet assassin qui m’a privé de mes parents. Je sais oui, mon raisonnement fut très risqué et ma confiance dans la marche lumineuse du monde fut totale. Je n’étais pas là par hasard. Il y avait certainement un enseignement à en tirer et je comptais bien comprendre.
Je connaissais par cœur le chemin pour me rendre à pied au domicile de mes parents. Tout au long de mon enfance, j’avais fait ce trajet de nombreuses fois, c’était pour moi, en de multiples occasions, une forme de pèlerinage. Vous imaginez, je pense, le manque que provoque l’absence d’êtres aussi chers que les parents. Alors, à chaque fois que je n’allais pas bien, je quittais le domicile de mes grands-parents et je marchais jusque devant cette maudite maison, je la regardais, je questionnais un peu dans mon esprit et je repartais aussi seul qu’à l’aller. Je savais que ce voyage demandait une heure pour un aller et un retour.
Je pense que mes grands-parents savaient où je me rendais ainsi régulièrement à la nuit tombée. Ils ne m’en parlèrent jamais, de mes escapades. De toute façon, qu’auraient-ils eu à en dire ? Que peut-on expliquer à un enfant ou à un adolescent en recherche de réponses que rien ni personne n’est en capacité à lui apporter ?
Je me relevais et je pris la direction de la maison de mes parents. J’évitais de perdre du temps face aux multiples écarts que je constatais entre ce que je connaissais aujourd’hui de la géographie urbaine et ce que je constatais de mes yeux. Je remontais l’avenue Clemenceau avant d’obliquer vers la droite devant la gare. L’Escaut était en vue, identique en tout point à ce que j’avais toujours connu. Ce fleuve-là est tellement maîtrisé que le jour où il débordera tu pourras te dire que la fin du monde est proche.
Les usines étaient là, le long du fleuve canalisé. Elles étaient même en vie, grouillantes d’ouvriers, de jour comme de nuit. La crise industrielle ne s’était pas encore abattue à plein sur la ville. Elles fermeraient toutes, dans quelques mois, ces usines, jetant à la rue ou condamnant à l’exil des milliers de familles. Enfant, j’avais vu ces bâtiments à l’état de friche, puis les terrains rendus à la nature en attendant de pouvoir en faire quelque chose. Ça prendrait des années pour éliminer ces verrues urbaines. Les milliers de chômeurs auraient le loisir de venir se recueillir sur le tombeau de la valeur-travail.
Des bruits industriels et sourds provenaient de ces bâtiments. On y fabriquait des tubes ou des plaques ou que sais-je encore. Le minerai arrivait par trains entiers, en même temps que le charbon extrait tout près de là. La capitale de l’acier n’était pas encore à terre. Je pourrais peut-être retourner à mon époque avec un peu de rage face à ce gâchis.
Tout devait disparaître, c’est sale, c’était le passé, c’était un autre monde. L’industrie lourde et traditionnelle c’était « Has been » comme l’affirmèrent les connards de politiciens de l’époque. Je ne me souviens pas s’ils étaient de gauche ou de droite, mais de ce que j’en vois, même aujourd’hui, ils sont de la même race. Ils ont le même ADN. Ils ont des idées de génie et eux ne payent jamais.
On allait tous arrêter d’avoir les mains salies par la graisse qu’ils disaient. Les prolos allaient vivre mieux, dans des boulots propres et mieux payés. On allait tous devenir des culs de cuir, des employés de bureau, des larbins de machine à écrire. Les services, c’était l’avenir. Tu parles. Quant à quarante piges, tu en as passé vingt à taper sur de la taule, ou sous terre à arracher du charbon de la roche, tu ne peux quasiment plus rien faire de ta vie. La population locale ne s’était pas trop pressée sur les bancs de l’école. Depuis plus de deux siècles, on trouvait du travail de père en fils en claquant des doigts, alors ce n’était pas trop utile de se remplir le crâne. L’employeur te prenait en charge, du berceau au tombeau. Au-delà des usines et des fosses, c’était tout un monde qui allait disparaître. Laissant sur le carreau une population qui n’a pas compris de suite que ce ne serait plus jamais comme avant. J’ai vu un des types de trente-cinq ans foutus en retraite. Il ne leur restait plus qu’à attendre la mort en quelque sorte puisque la société leur expliqua qu’elle n’avait plus besoin d’eux.
Je poursuivais mon périple, traversant bientôt le carrefour de la croix d’Anzin. Je fus surpris de voir ce café sur plusieurs étages en parfait état alors que j’avais surtout connu la façade noircie par un incendie. À ce moment, je me promettais de revenir explorer ce passé, si jamais le destin voulait bien m’en accorder le loisir. Je pensais découvrir beaucoup d’éléments sur la vie des gens, au temps de mon enfance. Le regard que j’ai porté sur eux tous n’aurait jamais la pertinence et la profondeur de celui d’un adulte. Bien sûr, il me faudrait tout d’abord retourner chez moi après cette première visite.
Je traversais désormais la place d’Anzin. Je passais devant le « Parisien », un troquet tenu par des péteux qui devaient considérer que coller le mot Paris sur quoi que ce soit lui donnait de la valeur. L’endroit n’avait de Parisien que les habits des serveurs. Ces types avaient la tenue traditionnelle des bistrotiers de Paname. À part ça, on y parlait ch’ti comme ailleurs et on y bouffait de la frite bien grasse pendant que des zonards à blouson de cuir s’excitaient sur les flippers et autres conneries de jeux d’arcade.
Dix minutes plus tard, je me trouvais devant la maison de mes vieux. Elle était neuve. De mémoire, elle avait moins de cinq ans. C’était une maison de lotissement à une mitoyenneté. C’était du type forestier parce qu’un génie d’architecte avait eu l’idée de coller des planches de bois entre les fenêtres de l’étage. L’endroit avait été baptisé par la mairie « Résidence Maurice Tohrez ». « Thorez » parce que la mairie était communiste depuis que le communisme existait et « résidence » parce que ça faisait un peu bourge pour ce quartier somme toute propret. C’était doublement comique.
Deux voitures étaient garées sur le trottoir devant la maison. Ça pouvait bien être des Simca, difficile à dire, tant elles semblaient venues d’ailleurs. Avec une petite boule dans le ventre, je m’approchais de la porte d’entrée. Je vis immédiatement qu’elle n’était pas fermée. On l’avait laissée entrebâillée. Je poussais lentement sur le bois de façon à ne pas faire de bruit et je m’introduisis dans le couloir derrière elle. J’entendis des gens parler, deux hommes et une femme pour être précis. Les paroles venaient du salon.
« Michel, nom de Dieu ! Pose ce flingue !
─ Bouge pas Marcel. Je te préviens que si tu bouges je tire.
─ Mais arrête donc tes conneries…
─ Tais-toi. Tu fais moins le malin maintenant pas vrai ? Pour balancer les copains à la direction il y a du monde, mais devant un pétard, on ne trouve plus personne.
─ Et tu penses faire quoi hein ? Nous descendre, ma femme et moi. Pose ton arme et fous le camp d’ici.
─ Je vais te tuer. À cause de toi, j’ai perdu mon boulot.
─ Et après, tu vas aller trente ans en taule, tu crois que ce sera mieux ?
─ Faudrait encore se faire prendre… Personne ne m’a vu venir ici… »
Ce fut en cet instant précis que je pris la décision d’intervenir. Je m’avançais dans le salon. Je vis ma mère sur la gauche, assise dans un fauteuil. Elle sanglotait. Elle était comme jamais je ne l’avais vu jusqu’alors. Mon père était debout au milieu de la grande pièce et à sa droite, à deux mètres à peine, se tenait le type qui le menaçait. L’intrus fut tellement surpris par ma présence qu’il abaissa son bras armé. Mon père profita de l’occasion, trop belle, pour se jeter sur lui.
La bagarre dura quelques secondes et un coup partit. L’agresseur se retrouva au sol, la jambe droite ensanglantée. Le silence s’imposa. Ma mère et mon père me fixèrent durant un long moment. Et puis ma mère s’approcha de moi et prit la parole.
«  Qui êtes-vous ? J’ai l’impression de vous connaître. Votre visage m’est familier…
─ Peu importe qui je suis… Nous ne nous connaissons pas. Je dois partir. Ne parlez simplement de moi à personne, c’est tout ce que je vous demande. Vous ne m’avez jamais vu.
─ Donnez-nous au moins un nom ? poursuivit mon père.
─ Vous comprendrez dans quarante ans » dis-je, sans trop réfléchir et juste avant de prendre la fuite.
Je les laissais là, seuls avec leurs questions et leurs doutes. Je fus aussi rapide qu’il m’était possible de l’être. J’entendis les sirènes quelques minutes après mon départ, tandis que je traversais dans l’autre sens la place d’Anzin. Les forces de l’ordre ne se préoccupèrent pas de ma présence et j’en fus très heureux. En cas d’arrestation, qu’aurais-je bien pu dire ?
Ce temps de trajet à travers la ville me permit de repasser le film de ce soir et de croiser le tout avec les éléments dont je disposais. Mes parents furent retrouvés, tués par balle, le 19 mars 1978 alors que j’étais âgé de trois ans et un jour. Ce soir-là, je passais la nuit dans la maison de mes grands-parents maternels dans la vieille ville de Valenciennes. L’enquête ne donna rien. Le type, le fameux Michel fut un temps suspecté d’être l’auteur de la tuerie. Mais il n’avoua jamais et faute de preuves, il ne fut pas inquiété. La police s’intéressa à ce type parce que mon père l’avait dénoncé à la direction quelques jours avant les meurtres. Il s’était rendu coupable de vols dans l’entreprise dans laquelle les deux hommes travaillaient. Au fil des années, l’enquête se figea. Le dossier finit par être atteint par la prescription. Je commençais, dans ma véritable vie, celle de mes quarante ans passés, à me faire une raison, à accepter de ne jamais connaître la vérité. D’une certaine façon, le destin venait de m’offrir un magnifique cadeau… Il s’agissait désormais de vérifier qu’un nouvel avenir s’était mis en place.
De retour dans l’impasse des cardinaux, je commençais à tâter fébrilement le mur par lequel j’étais arrivé. J’eus quelques difficultés à retrouver mon point de passage. Il se pourrait que l’ouverture se soit déplacée, mais je n’en sais rien. Je ne peux ni l’affirmer ni l’infirmer. Notez que j’appelle cela une ouverture mais que je ne sais pas davantage si le terme est approprié.
Je me suis retrouvé dans ma cave, après la même séance de picotement et de chaleur. Lorsque j’ai passé ma main sur la pile de briques, l’endroit était aussi ferme qu’un mur standard. Le passage avait disparu juste après mon retour.
Je regagnais mon salon et me posai dans mon fauteuil, celui des habitudes. Ma femme me fixa durant quelques secondes et me questionna.
« Tu as l’air essoufflé ? Tu as fait quoi à la cave au juste ?
─ Rien de bien folichon. Je suis resté longtemps en bas ?
─ Moins d’une minute, je pense. Tu es vraiment bizarre. Tu es certain que tout va bien ?
─ Ne t’inquiète pas. Tout va pour le mieux…
─ Tu as retrouvé le vin que tu cherchais ?
─ Du vin ? Mais pourquoi du vin ?
─ Mais enfin… Tes parents viennent manger demain, pour ton anniversaire. Tu sais bien.
─ Tu as dit… Mes parents ?
─ Mais oui, tes parents… Quelque chose ne va pas ?
─ Je me suis cogné la tête au plafond. C’est idiot. Écoute, je vais me coucher, ça ira mieux demain. »
Je passais une grande partie de la nuit à explorer cette foule de nouveaux souvenirs qui se mettaient en place dans mon esprit. Un nouvel avenir s’était construit, dans lequel j’avais mes parents et toute ma place.
Le lendemain, mon père et ma mère prirent place autour de la table. Ils étaient là, face à moi, beaucoup plus âgés que la dernière fois, évidemment. Mon père ne cessa pas de me fixer de son regard inquisiteur et me proposa finalement de m’accompagner à la cave. J’avais oublié de remonter le vin.
«  Dis fiston. J’ai une question à te poser…
─ Que se passe-t-il papa ?
─ Il y a quarante ans, ta mère et nous avons bien manqué être tués. Tu te souviens de cette histoire ?
─ Oui, bien sûr que je me souviens.
─ Il s’est passé quelque chose dont je n’ai jamais parlé à quiconque ce soir-là. Mon collègue pointait son flingue sur ta mère et moi et un autre type, totalement inconnu est arrivé, comme ça, sans prévenir.
─ Oui…
─ Grâce à lui, j’ai pu désarmer Michel. On lui doit la vie. On a demandé qui il était. Il nous a répondu que dans quarante ans, on comprendrait.
─ Que veux-tu savoir Papa ? questionnai-je avoir la crainte féroce de devoir en toute fin répondre à cette question.
─ Ce type te ressemblait comme deux gouttes d’eau se ressemblent mon fils. J’ai besoin de savoir. C’était toi ?
─ Tu sais Papa… Je pense que Chronos, le dieu du temps s’est l’espace d’un instant pris pour Thémis, la déesse de la justice.
─ C’était donc toi ?
─ Je ne sais pas par quel miracle… Mais c’est arrivé…
─ C’était donc toi… »

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

99 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Voilà une histoire riches en événements et en références. Un mélange de genres détonnant !
Mes 5 voix pour vous Frédéric.

·
Image de RAC
RAC · il y a
Je lis rarement les textes "longs" mais là c'est tellement fluide et censé que ce fut un vrai plaisir de vous découvrir. Tous mes encouragements pour la suite ! A+++
·
Image de Isabelle Isabella
Isabelle Isabella · il y a
Tres prenante j’ai vraiment aimé cette histoire.
·
Image de Pippin283
Pippin283 · il y a
J’adore cette histoire !
·
Image de Pippin283
Pippin283 · il y a
J’adore cette histoire !
·
Image de Sonia FONTAINE
Sonia FONTAINE · il y a
Waouhhh j’adore aussi celui là !!! J’ai plongé dedans en cherchant comment tu allais faire pour te souvenir de chose que tu n’avais pas vécues.... 😉

Merci!!!!

·
Image de Promeneur.francilien
Promeneur.francilien · il y a
Vous écrivez beaucoup et vous avez raison. Un votant de plus !
·
Image de Frédéric Delhaie
Frédéric Delhaie · il y a
Je ne sais pas si j'ai raison... ça m'évite (sans doute) de commettre une tuerie de masse (sur les biscuits apéro).
·
Image de Wiame Diouane
Image de J.M. Raynaud
J.M. Raynaud · il y a
c'est la débauche de textes !!
·
Image de Frédéric Delhaie
Frédéric Delhaie · il y a
Je suis "très" productif... 3 sur la dernière semaine...
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Un thriller qui se passe dans un temps surnaturel .
Une descente à la cave qui se révèle être une ouverture de la porte des souvenirs .

·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

Cela devait arriver ! L’exploitation périclitait et le Pascal déraillait. Les comptes viraient au rouge, le même rouge que celui du carafon, de la toile cirée, et aussi, maintenant, celui ...

Du même thème