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Quai n°7

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Zutalor!

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FINALISTE
Sélection Public

Mes examens étaient proches, j’étais fatigué, saturé par une indigestion de révisions, inquiet pour mon avenir. Pour couronner le tout, je venais de rompre avec ma petite amie, rebelle à l’idée d’épouser la cause que je m’étais choisie.

En pleine nuit, j’avais décidé de sortir prendre l’air. Marcher, je voulais simplement marcher et oublier le reste.
Perdu dans mes pensées, j’avais progressé comme un automate, enfilant les rues les unes après les autres. Jusqu’à ce que je me retrouve sur l’un des quais du Port, et que je me « réveille ». Car ce que je voyais, avait tout d’un mauvais rêve : un petit chalutier, chargé jusqu’à l’étrave, fonçait droit sur moi dans un silence de mort.

Je me souviens du sentiment d’inutilité qui m’avait submergé. A moins de deux mètres de l’endroit où je me trouvais, le bateau avait percuté le béton armé du quai, sa coque volé en éclat, l’avant et l’arrière se rejoignant à la verticale avant de sombrer, avalés dans un énorme remous.
Un cri de fureur avait conclu la séquence. Écarquillant les yeux, je distinguai une forme humaine qui, pour échapper à l’attraction du tourbillon, s’était mise à crawler vigoureusement vers l’échelle scellée près d’un ponton.

C’est ainsi que, en me précipitant pour lui tendre une main secourable, je fis la connaissance de Marinette.

C’était une jeune femme à visage de madone, très en colère. Avant toute présentation, elle avait vidé ses bottes, puis s’était débarrassée de son jean et de son pull. Sur le mur de la Capitainerie, la pleine lune, rasante, projetait en ombre chinoise une silhouette qui se frottait énergiquement les cheveux avec un chandail qui ressemblait plus à un chat mouillé qu’à une serviette éponge.
En même temps qu’elle s’étrillait, elle m’expliqua que, vaincue par la fatigue, elle s’était endormie à l’entrée du Port, juste après qu’elle eut coupé le moteur.
Le bateau, elle s’en fichait : il était vieux et elle en possédait un autre. En revanche, la perte de son chargement la désespérait. Sans savoir de quoi il retournait, je lui proposai de l’aider.
Marinette, après avoir soupiré, m’examina de la tête aux pieds puis, ses yeux verts plantés dans les miens, elle me dit que je semblais avoir de bons bras, l’air plutôt honnête, bref, qu’elle serait contente que je lui donne un coup de main pour remonter les caisses qu’elle allait tenter de repêcher. L’attendre, c’est tout ce qu’elle me demandait. J’acquiesçai.
Aussitôt, en soutien-gorge et petite culotte, elle plongea dans l’eau noire. Une bonne trentaine de secondes s’écoula avant qu’elle ne reparaisse et me livre le premier casier. Visiblement soulagée que je sois encore là, d’un débit rendu haché par la reprise de son souffle, elle avait eu ce commentaire :
— Vous comprenez, on ne peut pas se permettre de laisser au fond douze nasses pleines de langoustes !
J’allais répondre, qu’en effet, ce serait dommage, mais elle avait déjà rempli d’air ses poumons et replongé.
Combien pouvait-il y avoir de profondeur à cet endroit ? Je n’osais pas y penser. L’important était qu’à chaque fois qu’elle remontait je réussisse à attraper le casier.
Au huitième, agrippée d’une main tremblante à un gros anneau en fer rouillé, elle annonça qu’elle faisait une pause. Aussitôt, je lui saisis l’autre main et la hissai sur la terre ferme. Mélangée à la sinistre lueur jaunâtre des réverbères, la clarté froide de la lune peignait un violet détestable sur les joues et les lèvres de la jeune femme. Allongée sur le ventre à côté des casiers où les crustacés frémissaient comme des aliens, elle grelottait. Sans façon, je frictionnai son dos, puis enlevai ma veste, en couvris ses épaules et recommençai le traitement, lequel, au bout d’un moment, sembla produire ses effets. Marinette tourna enfin la tête vers moi. Un pauvre sourire l’éclairait, mais pour moi, ce sourire rayonnait. Devins-je amoureux à ce moment-là ? Elle était si belle, si vivante.
Quand enfin elle déclara se sentir mieux, elle se releva et m’envisagea de la même manière qu’elle aurait considéré un ami proche. Quelque chose se passait entre nous. Elle me dit :
— Ces langoustes, vous devez savoir que je les pêche illégalement. Dans une crique protégée, vierge de toute pollution. Vous m’attendrez encore ?
Je n’étais ni flic, ni agent des impôts. Et pourtant, j’hésitai une fraction de seconde. Puis, sur le ton de celui qui vient de reporter tous ses rendez-vous pour emmener sa femme à la maternité, je répondis que oui, je l’attendrais encore. Mon cœur battait à tout rompre. Au point que, à la place de cet « encore », je faillis laisser échapper un « toujours ». J’ajoutai : « Vous êtes sûre que vous allez tenir ? » Elle murmura un « évidemment » un peu sec, puis se dirigea vers l’échelle en fer.

Le temps consacré à récupérer les dernières cages me sembla une éternité. L’eau était froide, et Marinette avait beau être vaillante, je me rendais compte combien, à chacune des remontées, elle s’épuisait. Pour ne pas trop penser, je m’occupais, vidant régulièrement sur les langoustes de l’eau puisée dans un vieux seau abandonné sur le quai. Les bêtes à longues antennes menaient alors une étrange sarabande feutrée contre leurs grillages en acier.

Le dernier casier récupéré, Marinette était au bord de l’évanouissement. Je la recouvris à nouveau de ma veste, lui donnai de petites gifles sur les joues, lui massai les pieds et les mollets. Quelques minutes plus tard, elle parut reprendre ses esprits.
Doucement, je lui avais répété qu’elle avait fait un travail formidable, qu’il s’agissait maintenant de passer à l’étape suivante, c’est-à-dire emporter les casiers dans un endroit sûr, chaque séquence se terminant par une question essentielle : « Comment allons-nous faire ? »
Encore trop fatiguée pour parler, elle me fit signe de lui donner son pantalon. Les clés de son camion devaient s’y trouver. Elle fut prise d’un coup de cafard immense quand elle s’aperçut qu’elles avaient disparu. « Il y a une solution de rechange », dis-je. Et j’eus le sentiment de basculer définitivement dans un autre univers. Je murmurai :
— Ma voiture n’est pas loin. Elle a un grand coffre et pas de sièges à l’arrière.
Marinette me sourit pour la deuxième fois. Un sourire faiblement lumineux mais qui suffisait à dissiper toutes les angoisses du monde.
De l’autre côté du port endormi, une sirène de police se mit à hurler. Paniqués, nous attendîmes qu’elle s’éloigne.

Je partis chercher ma voiture. Quand je revins, Marinette me sourit pour la troisième fois. Nous chargeâmes sa précieuse cargaison, puis elle me guida jusqu’à chez elle, une péniche de mer dont le chauffage était en panne. Même si la cabine était minuscule, la douche que nous prîmes l’un après l’autre nous parut délicieuse. Quand j’en sortis, Marinette m’attendait. Elle frissonnait encore. Elle me dit qu’après tout ce que nous venions de vivre, il faisait trop froid pour qu’on se quitte. Elle désigna une banquette étroite dans laquelle elle venait de mettre des draps propres. Nous nous serrâmes l’un contre l’autre sous d’épaisses couvertures, aussi fort que nous pûmes.


***


Aujourd’hui, le vent est tombé et il fait grand soleil. Je rentre au port, tirant des bords avant de mettre en marche le moteur. Cela fait sept ans aujourd’hui que Marinette et moi filons le grand amour, et je n’ai aucun regret d’avoir renoncé à passer le concours d’entrée à l’Ecole de la Magistrature.
Chaque fois que j’y pense, je me dis que cela m’a évité de devoir, un jour, juger une Marinette. Tout ce que j’ai appris avec elle, aucun Code n’en parle. Et surtout pas ce « Code civil » dont je me suis servi pour lutter contre les bureaucrates qui voulaient m’empêcher d’obtenir la concession de la crique miraculeuse. Quelle fête ça a été quand nous avons repris nos maraudes désormais en toute légalité.

Marinette, ma sorcière, mon ange essoufflé, ma sirène en petite culotte du quai numéro 7 d’il y a sept ans. Marinette...

PRIX

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Jusyfa · il y a
Bonjour Zutalor, nous nous sommes croisés et soutenus sur nos lignes voici plusieurs mois, aujourd'hui sans vouloir vous obliger je vous propose une nouvelle en finale du GP automne
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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MCV · il y a
Je n'avais pas lu ce texte, Zutalor! Voilà qui est fait et je ne suis pas déçue. Vous êtes un vrai conteur.
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Jusyfa · il y a
Un retour sur votre page avec plaisir, pour solliciter votre soutien, j'ai une nouvelle en finale du GP automne 2018, celle-ci est bien placée au suffrage mais....rien n'est joué !
Si votre temps vous le permet :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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Zutalor! · il y a
Mon temps m'a permis... Et j'ai trouvé que votre histoire est une histoire réussie. :-)
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Hervé Mazoyer · il y a
J ai vraiment aimé ce récit et votre écriture...l amour au détour d une langouste ça aide pour en pincer l un pour l autre...merci au hasard qui m a conduit vers vous et ce bon moment de lecture..
Je suis finaliste automne dans la catégorie nouvelles avec le péril vert. A la condition que ce texte vous plaise vous pouvez le soutenir pour la finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
Trés amicalement.

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Zutalor! · il y a
Merci pour ce retour.
Je reviens des décombres de votre histoire de novembre 1860.
Un grand bon moment de bonne lecture. :-)

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Eve Roland · il y a
J'ai aimé le ton, le style autant que l'histoire. Bravo !
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Guy Bellinger · il y a
Une rencontre amoureuse insolite, contée avec vivacité mettant en scène dans des conditions inattendue un couple attachant.
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Zutalor! · il y a
Très sympa de votre part. Merci !
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Arwen James-Keltton · il y a
Très belle oeuvre. Votre quai n7 me restera longtemps en mémoire, c'est certain !
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Zutalor! · il y a
Sympa de votre part...
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Marie Hélène Peneau · il y a
À la relecture, toujours délicieux. Merci Zut d’être repassé soutenir ma fée
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Jarrié · il y a
Coucou C'est du quai N° 7 que je convie à visiter GABY: un ami qui se lance. Tu connais l'importance des premiers messages .Amitiés
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Marie · il y a
Bravo pour ce texte et cette place que tu as conservée tant dans les Qualifications qu’en Finale !
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Zutalor! · il y a
;O)
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