Qu'est ce qu'on mange?

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Ecrire et dessiner, voilà ce qui occupe mon temps libre depuis quelques années. Partager mes BD et nouvelles, depuis 2016 sur Shortédition, est un plaisir. Vous lire en est un aussi. 2017  [+]

Image de Eté 2016
Noël était l'occasion unique pour Ginette Dubosc de rassembler en même temps tous ses enfants. La vieille dame s’était laissée dire qu’ils se fréquentaient de moins en moins, au point de ne plus se voir. Alors elle remuait ciel et terre chaque année pour réunir à nouveau Simon, Bertrand, Cathy, Fred, leurs époux respectifs et les petits-enfants toujours plus nombreux, au grand dam de son mari Richard. Au dernier recensement, la famille comptait dix-huit membres et commençait à se sentir à l’étroit dans la maison des Dubosc. Le grand-père était trop âgé et ne souhaitait plus s'engager dans des travaux d’agrandissement coûteux et complexes.
Les regrouper en d'autres circonstances était alors devenu une obsession pour Ginette. Pendant l'été, il serait plus aisé de planter plusieurs tentes dans la pelouse pour loger l'excédent familial. Les enfants pourraient venir plus longtemps, le voyage ne serait pas gâché par les intempéries et ils n’auraient pas besoin de partager leur temps avec les familles des conjoints. Les petits-enfants pourraient se défouler dans le jardin ou construire des cabanes dans les bois environnants. Afin d'y parvenir, elle avait imaginé un petit jeu qui consistait à leur faire deviner la nature de la viande qu'ils dégustaient le soir du réveillon. La récompense était une invitation au restaurant pour tout le monde l'été suivant, à la date commune qu'ils souhaitaient. Malheureusement jusqu'à présent, même si tout le monde se prêtait au jeu, elle n'avait toujours pas réussi à regrouper toute la famille pendant plusieurs jours comme elle l'aurait souhaité. Au mois de juin les enfants allaient encore à l'école, juillet et août étaient réservés à leurs vacances qu’ils ne posaient jamais à la même période et en septembre c'était la rentrée...
Richard ne partageait pas le point de vue de son épouse. Il avait vieilli et n'appréciait pas le remue-ménage qui perturbait sa paisible retraite lors de ces retrouvailles. Pour le vieil homme, réunir la famille à Noël était largement suffisant, qu'importe s'ils n'étaient pas tous là, les occasions de les voir séparément ne manquaient pas. Toute cette jeunesse affamée commençait à peser lourd dans le budget. Il lui était impensable de supporter tous ses enfants et leur marmaille grouillante plusieurs fois par an. Afin de leur alléger la tâche et le portefeuille, Ginette le serinait parfois pour qu’ils aillent chez l’un ou l’autre de leurs enfants, à tour de rôle, où ils pourraient se retrouver tous. Mais il refusait, prétextant que l’idée ne venait que d’elle et qu’il n’avait jamais eu d’invitation officielle. Sa fille et ses trois fils lui manquaient de plus en plus. Son instinct de mère lui dictait de maintenir cette tradition de retrouvaille car après sa mort, elle en avait la certitude, la famille se disloquerait...

*

Ginette était aux anges. Elle préparait sa maison avec minutie et méthode, presque rituellement, en plaçant les décorations au même endroit d’année en année. L'odeur de sève du grand sapin installé dans le coin du salon près de la cheminée où brûlaient quelques bûches enivrèrent ses sens olfactifs et réveillèrent en elle les souvenirs du passé lorsque ses enfants découvraient, au petit matin, les cadeaux au pied de l'arbre de Noël. La roue de la vie avait tourné, c’était maintenant au tour des petits-enfants de s’émerveiller. L'émotion lui tira une larme.
Comme il restait encore une semaine avant l'arrivée de toute la smala, elle disposait d'assez de temps pour organiser et peaufiner le menu. Elle avait peur de manquer, de ne pas préparer assez de nourriture, comme chaque année. Quelle viande surprise allait-elle cuisiner ? L'année passée, ce fut du zèbre et l'année d'avant du bison. Mais pour cette année, elle séchait. Bien qu'il ne fût pas spécialiste en la matière, elle voulut consulter Richard. Coiffé du plus beau bonnet qu'elle lui avait tricoté, une pelle à la main, ce dernier déneigeait l'allée. Voulant le rejoindre prudemment sans glisser sur la neige fraîche, elle ne prit pas garde au chien du voisin. Ce dernier, planqué derrière le grillage entre les thuyas, choisit inévitablement l'instant où elle fut dans un parfait équilibre instable pour manifester bruyamment sa présence. Surprise, elle sursauta, glissa et se retrouva allongée de tout son long dans l’allée avant même d'avoir eu le temps de rouspéter. Richard s'en chargea et balança sa pelle sur le grillage. Mais le voisin, personnage étrange, solitaire et acariâtre, se fit un devoir de répondre à la place du charmant toutou. Il s'en suivit une dispute aux noms d'oiseaux censurés par la bienséance et qui prit fin lorsque Ginette réussit à tirer son mari à l'intérieur de la maison. Richard ne décolérait plus.
— Mais qu'il est con ce voisin ! Je te jure qu'un de ces jours, je vais me le faire !
— Calme-toi et ne dis pas des choses pareilles ! Tu le connais, tu sais comment il est ! Il fait pareil avec tout le monde. Bon, il est rentré maintenant, passons à autre chose, j'ai besoin de ton avis. Est-ce que tu as une idée de ce que nous allons manger cette année ?
— Une bonne dinde aux marrons ! Voilà ce qui me ferait plaisir. On ne mange plus de dinde, pourtant c'est la tradition, non ?
— Ce n'est pas très original, ils vont deviner tout de suite.
— Oh, mais on s'en fout ! L'année dernière, le zèbre était franchement dégueulasse ! Tu te fiches du repas. Tout ce que tu veux, c'est les réunir encore une fois dans l'année, sous le prétexte d'avoir gagné un repas au restaurant en devinant ce qu'ils ont mangé à Noël. Ils ne risquent pas de se tromper puisque tu ne fixes aucune limite dans leurs réponses. D'autre part, tu laisses toujours traîner les emballages vides sur le plan de travail de la cuisine. Alors, forcément, ils devinent !
— Ce n’est pas si grave que ça ! Il n'est pas question qu'ils perdent, bien au contraire !
— D'accord, à ce moment-là, tu nous fais de la dinde aux marrons et tu leur annonces une invitation au restaurant, d'office, pour l’été qui vient.
— Tu n'es vraiment pas drôle, Richard ! Je ne sais plus quoi inventer pour les voir plus souvent tous ensemble. Tu peux le comprendre ça, non ?
— As-tu réussi à les réunir grâce à ton super jeu ? Pas que je sache ! De toute façon, je n’y tiens pas vraiment. Ça leur donnerait encore l'occasion de nous taxer du fric ou de nous fourguer tous les mômes pour les vacances scolaires. Ça commence à nous coûter cher toutes ces histoires. Moi, ça ne me dérange pas la tranquillité que nous avons gagnée après leur départ. Il y a un temps pour tout. Nous avons traversé nos années de vache maigre et de stress, maintenant on est bien. Un peu aux autres d'en baver ! Notre argent est pour nous, pas pour les gosses. Ils attendront leur héritage quand nous mangerons les pissenlits par la racine.
— Mais tu es un monstre ! Tu n'aimes pas tes enfants !
— Si, bien sûr que si ! Mais je ne suis pas d'accord pour leur faciliter la vie à tout bout de champ. Personne ne nous a aidé pour élever nos quatre gamins. Il ne s'agit pas de jouer les pingres, mais je pense qu'ils peuvent se débrouiller tout seul. En tout cas, un peu plus souvent que maintenant. Sauf erreur de ma part, ils ont tous une bonne situation, non ?
— Je suis une mère poule, je n'y peux rien ! Et tu ne pourras rien y changer.
Richard se plongea dans une grande réflexion avant de reprendre.
— Je n'aime pas que l'on perturbe ma tranquillité dans ma maison, mais je n'ai rien contre le fait de passer du temps avec eux, ailleurs. Je te propose un marché. Cette année, c'est moi qui vais préparer le repas du réveillon dans le plus grand secret. Si vous trouvez le nom de la viande que vous allez déguster, j'offrirai à toute la famille une semaine de vacances, là où ça te chante.
— Aux Baléares ?
— Va pour les îles espagnoles. Par contre, il y aura des règles et je serai intraitable. Petit un : tu renonceras définitivement à réunir toute la famille en même temps. Petit deux : vous n'aurez droit qu'à une seule réponse commune à me fournir obligatoirement dans un délai d'une heure après avoir dîné. Petit trois : si vous vous trompez, il n'y aura pas de vacances ni de grandes réunions familiales à la maison. Il faudra attendre l'année suivante pour retenter votre chance. Alors ?
— Un séjour aux Baléares ? Tu le jures ? Je n'y crois pas !
— Tu as tort, je le ferai ! Alors réfléchis bien. Depuis combien de temps n'as-tu pas passé une semaine entière avec tous tes enfants ? Avec des vacances à la clef, mon petit doigt me dit qu'ils vont s'accorder sur une période commune l'été prochain.
— Toi qui te plains de toujours payer trop cher pour les autres, tu veux me faire croire que tu es d'accord pour offrir un séjour à toute la famille !
— Attention ! J'offre des vacances si et seulement si vous trouvez. Je ne vais pas vous faciliter les choses, l'enjeu est important tout de même !
— Bon, c'est d’accord ! Mais tu me jures de ne pas tricher ! Je te vois venir, j'espère que tu n'as pas monté un odieux stratagème pour qu'on te fiche la paix !
— Juré, craché !
Ginette s'accorda quelques minutes de réflexion, avant de reprendre.
— Ça marche ! Tu prends tout en charge et comme ça, je pourrai profiter de mes petits pendant le réveillon.

*

Le réveillon battait son plein. Ginette était heureuse, entourée par tous ses enfants. Le sapin clignotait sous l'effet des guirlandes électriques multicolores, les bougeoirs diffusaient une douce clarté orangée et le feu qui couvait dans l'âtre intriguait les plus jeunes, se demandant comment le Père Noël allait pouvoir descendre sans se brûler les fesses. C'est ainsi que Richard apparut dans l'entrebâillement de la porte de la cuisine, le plat tant attendu entre les mains. Dans un silence religieux, il le posa au centre de la table et en dégagea le couvercle. Un délicieux parfum vint leur caresser les narines. Ginette regarda fixement son mari afin de déceler le moindre indice, en vain. Ce dernier, visiblement très fier de lui, ne se défaisait plus d'un petit rictus espiègle. Il servit tous les convives, même les enfants qui avaient rejoint la table, alléchés par la divine odeur. Ils restèrent silencieux et concentrés lorsque le grand-père expliqua les nouvelles règles du jeu. Richard qui trônait en bout de table, se délectait de les voir analyser, humer et observer chaque morceau avant de le mettre en bouche. Ensuite, certains fermèrent les yeux, d’autre fixèrent le plafond ou le fond de leur assiette pour focaliser leur attention sur le goût. Les morceaux roulaient sous la langue, la sauce inondait la bouche et parcourait les papilles pour en détecter la moindre saveur. Enfin, la pression des dents en révéla la consistance inattendue : la chair était tendre, bien plus que tout ce qu'ils avaient pu déguster dans divers restaurants gastronomiques. Fondante et goûteuse, elle offrit encore quelques surprises lors de la déglutition. Des cris d'approbation, de surprise, parfois de plaisir équivoque rythmèrent le repas. De temps à autres, l'un d'entre eux, dont le regard s'illuminait d'une lueur de victoire, semblait avoir une idée précise de la nature de ces fibres suaves et délicates, avant de changer d'avis brusquement, pris d'un doute dicté par une nouvelle sensation. Les enfants se prirent au jeu, mais s'abstinrent de donner une réponse hasardeuse, sous le regard courroucé des parents obnubilés par la récompense !
À la fin du repas, Richard regagna la cuisine en les laissant à leur réflexion.
Devant l'importance de la réponse attendue, Simon, Bertrand, Cathy et Fred furent missionnés pour représenter les membres de leurs familles respectives. Ils ne pouvaient raisonnablement pas se retrouver à dix-huit dans le petit salon pour réfléchir. Une telle foire d'empoigne aurait été contre-productive et risquait de les mener tout droit vers un échec cuisant. Ils avaient parfaitement compris qu'ils n'avaient qu'une seule chance et ne souhaitaient pas la gâcher. Ginette constata avec perplexité que personne n’avait émis d’objection quant à la période durant laquelle les vacances étaient prévues.
— Bon ! commença Simon qui était le plus âgé. Si nous n'avons jamais mangé cette viande auparavant, nous allons avoir de sérieuses difficultés pour répondre. Nous pourrions raisonner par élimination, qu'en pensez-vous ?
— Avant de commencer, continua Ginette, je dois vous préciser que j'ai mené ma petite enquête. La boucherie Minodeau et le supermarché sont les deux seuls endroits où il a pu acheter de la viande. Comme la voiture est restée dans le garage cette semaine, je suppose qu'il n'est pas allé ailleurs, à moins de nous avoir tendu un piège.
— Avec papa, faut se méfier ! ajouta Cathy pensive, se remémorant le déploiement d’ingéniosité dont elle usait et abusait dans sa jeunesse, pour tromper l'attention du paternel lorsqu'elle faisait le mur le samedi soir pour sortir. Elle n'avait jamais réussi...
— Je suis d'accord avec Simon, reprit Bertrand. Nous pouvons d'office éliminer la volaille. Ce n'était ni du poulet, ni de la dinde, ni de la pintade, encore moins de l'oie. Écartons le gibier tel que, faisan, perdreau ou canard, j'aurais reconnu.
— J'ai vérifié en cachette ce que vendait le boucher cette année, ajouta Ginette. À part du sanglier en daube et du gigot de chevreuil, il n'avait rien d'original.
— J'y connais pas grand-chose, répondit Fred, mais ça n'avait ni le goût fort du sanglier ni celui du chevreuil.
— C'est évident, reprit Simon sur un ton docte, ce n'était pas la peine de le préciser.
— Par contre, au supermarché il y avait du Kangourou et de l'autruche, précisa Ginette.
— Aïe ! Est-ce que quelqu'un en connait le goût ? interrogea Cathy.
— Bien sûr ! répondit Simon comme si c'était évident. Ce n'était pas ça du tout, j'en ai la certitude.
— Le contraire m'aurait étonné, ricana Fred. Monsieur Je-sais-tout a tout goûté. Pourquoi ne serait-ce pas du cygne ou de la cigogne ? Qu'en penses-tu mon cher Simon, expert en goût ou expert en tout, je ne sais plus ?
— J'en pense que papa n'est pas idiot au point de cuisiner des animaux protégés, imbécile !
— Oh là, on se calme ! Si je peux plus rien dire, je vais me fumer une petite clope sur le perron.
— Calmez-vous les enfants ! intervint la grand-mère. Le but du jeu était de vous rassembler, pas de vous disperser. On va bien finir par trouver. Je les veux, moi, ces vacances avec vous aux Baléares. Mais je dois l'avouer, je commence à être à court d'idée...
— Je me rappelle avoir mangé du cerf, une fois ! suggéra Cathy.
— Ce n'est pas idiot, répondit Bertrand. Par moment, ça m'a rappelé le veau, par la texture, mais le goût se rapprochait beaucoup plus de celui du cerf, j'ai l'habitude d'en préparer en tant que chasseur. De plus, on peut en trouver facilement dans le commerce, surtout en fin d'année. Qu'en penses-tu Simon ?
— Je n'ai pas d'objection, ça pourrait être la bonne réponse, bien que je doute que papa se soit laissé aller à la facilité à ce point. Avec un tel enjeu, je trouve surprenant qu'il ne soit pas creusé les méninges plus que ça...
Sur ces entrefaites, Fred revint frissonnant, en époussetant les flocons sur son pull.
— Ben, dis-donc, ça caille dehors ! Qu'est ce qui lui est arrivé au chien du voisin ? Je m'attendais à l'entendre gueuler en s'excitant sur le grillage comme d'hab., mais non, rien !
— C'est vrai, reprit Cathy, je ne l'ai pas encore entendu. Où est-il ?
— Mon Dieu, avec cette histoire de devinette culinaire, j'ai complètement oublié de vous raconter ce qui s'est passé cette semaine au village, s'excusa Ginette. Comment ai-je pu oublier un truc pareil ? Le voisin a disparu... envolé ! Personne ne sait où il est passé.
— Il est peut-être parti fêter Noël en famille, suggéra Cathy.
— Jamais sans prendre son chien ! Le clébard est sa seule famille. Il ne l'aurait jamais laissé dehors par un temps pareil et sans nourriture de surcroît.
— Il a disparu depuis quand ?
— Ça fait une semaine je crois... oui, ça me revient, votre père a pris la décision de préparer à manger le mardi et c'est le lendemain qu'on ne l'a plus revu.
Simon, Bertrand, Cathy et Fred la fixèrent en silence, avec un air effaré. Elle s'en rendit compte.
— Pourquoi me regardez-vous comme ça ? Qu'est-ce que j'ai dit ? Non... vous ne pensez tout de même pas qu'on a mangé le chien ?
Elle partit dans un éclat de rire, avant de reprendre son récit.
— Comme le voisinage se plaignait d'entendre un peu trop son chien, on a appelé les gendarmes. Ils ont décidé de l'envoyer à la SPA, en attendant que son maître revienne. J'étais là, je les ai vu l'embarquer dans le camion. Donc pas de risque, je confirme que ce n'est pas le chien ! Sacrés gamins, vous avez une imagination débordante !
— Mais on ne pensait pas au chien, reprit Fred.
— Pardon ! Mais vous déraillez ou quoi ? Vous ne pensez-tout de même pas que votre père est un meurtrier. Ce n'est pas parce qu'ils ont eu une grosse dispute mardi dernier qu'il faut penser à ça !
— Ils se sont disputés, la veille de sa disparition ? demanda Simon.
— Oui, une sacrée dispute, ils ont bien failli en venir aux mains à cause du chien qui m’avait fait tomber. J'ai tiré Richard jusque dans la cuisine. Il était tellement fâché qu’il a dit qu'il allait se le faire... Mon Dieu !
Un silence de plomb pesa sur le salon.
— Vous me troublez, les enfants ! Je me refuse à penser une horreur pareille.
— Ben, il lui est arrivé quoi, au voisin, alors ? demanda Fred.
Les autres avaient pâli. La simple idée d'avoir mangé de la chair humaine, même si elle était totalement folle, leur retournait l'estomac.
— Bon, bon, gardons les idées claires ! rassura Simon. On ne tue pas quelqu'un comme ça. On ne le découpe pas non plus en morceaux sans laisser de trace. Juste pour nous ôter un doute, c'est ridicule maman je le sais, mais... peux-tu nous dire si papa s'est éclipsé cette semaine ?
Troublée, Ginette réfléchit intensément avant de prendre la parole.
— Dans la nuit de mardi à mercredi, je me suis réveillée avec le sentiment d'avoir entendu du bruit chez le voisin, peut-être même que le chien a aboyé une ou deux fois. J’ai voulu demander à votre père d'aller voir, mais il n'était plus dans le lit. J'ai pensé qu'il avait aussi entendu. Je me suis donc retournée et me suis rendormie. J'avais oublié ce détail auquel je n'avais pas prêté attention. Pour quelle raison l'aurais-je fait ?
— Tu n'as rien remarqué le lendemain ? Il avait l'air normal ?
— Tout à fait. Il s'était levé tôt pour faire les courses et avait stocké les produits dont il avait besoin à la cave et dans le congélateur. Il s'était installé dans son atelier pour être tranquille et m'avait demandé de ne pas le déranger. Il voulait à tout prix préserver le secret.
— Et ?
— Ben... rien. J'ai fait ce qu'il m'a demandé.
— Je le crois pas ! s'exclama Fred. Il y a une semaine de vacances en Espagne en jeu et tu n'as pas été tentée par un petit coup d'œil discret !
— On va descendre, susurra Simon en jetant un regard en direction de la cuisine. Tu viens avec moi Bertrand. Toi Cathy tu feras le guet et tu nous préviendras s'il y a du mouvement du côté de la cuisine. Maman, tu continueras ta discussion avec Fred à haute voix, pour qu'il ne se doute de rien.
Les deux hommes descendirent et se précipitèrent dans la cave, du côté de l'atelier de leur père. Ils allumèrent le plafonnier qui se trouvait à l'aplomb d'une table qu'il avait installée provisoirement pour cuisiner. Tout y était propre et bien rangé, seuls quelques légumes traînaient dans une cagette. Bertrand risqua un regard dans la poubelle à la recherche d'un improbable emballage qui aurait démenti leur abominable pressentiment. Elle était vide. Simon se baissa, le regard à hauteur de la table pour déceler une trace de culpabilité. Rien. Leur regard dévia en direction du congélateur de la pièce d'à côté. Ils s'interrogèrent du regard avant de se précipiter dans sa direction. Le cadenas qui avait préservé le secret durant ces derniers jours n'était pas verrouillé. Simon prit une grande inspiration, saisit la poignée et regarda son frère pour savoir s'il était prêt à découvrir l'impensable.
— Mais Bon Dieu, qu'est-ce que vous foutez là, tous les deux ? On vous cherche en haut !
Leur surprise fut difficile à dissimuler avec le bond qu'ils firent en entendant leur père.
— On cherchait du... du champagne. Tu... tu ne le ranges plus ici ? demanda Bertrand.
— De quoi vous mêlez-vous ? J'ai dit que je m'occupais de tout. De toute façon, vous ne le trouverez pas dans le congélateur ! Vous n'étiez pas plutôt en train d'essayer de tricher ?
— Non, non ! Bien sûr que non ! On voulait t'aider...
— Bien, si vous avez le temps de traîner à la cave, c'est que vous avez une réponse à notre petit mystère. Remontons, les autres nous attendent.
Arrivés au sommet des marches, ils aperçurent leur mère, Fred et Cathy qui les attendaient assis l'un à côté de l'autre sur le canapé, le regard implorant, pas très fiers de s'être laissés prendre par la rapidité d'intervention du grand-père. Lorsque la brochette familiale, dans sa totalité, fut installée dans le salon, Richard, un petit sourire à la commissure des lèvres, les interrogea.
— Alors ? C'est le moment de me donner une réponse. Vous avez eu tout le temps pour y réfléchir. L'heure est passée, je vous écoute...
Ginette observa, tour à tour, Simon et Bertrand en essayant de deviner s'ils avaient trouvé quelque chose de compromettant en bas. Une moue légère de Bertrand lui fit supposer que non.
— Alors, j’attends ! Qui parle ?
Ginette leva le bras et balbutia quelques mots.
— On a eu le temps de... de discuter et... nous hésitons entre deux possibilités...
— Oui, très bien. Mais il faut faire un choix définitif, maintenant. J'attends votre réponse.
Les quatre enfants baissaient la tête pour éviter de croiser le regard de leur mère. Un fois de plus, elle devrait prendre la décision définitive comme elle l'avait si souvent fait en d'autres circonstances durant ces dernières décennies. Que devait-elle dire ? Quelle réponse attendait son mari ? En imaginant le pire, pouvait-elle dire que « le voisin » était la réponse ? Une telle victoire pouvait-elle être couronnée de succès ? Adieu l'Espagne si Richard avait bel et bien assassiné le voisin... à moins d'être complice, avec tous ses enfants ! Quel secret de famille à garder jusque dans la tombe ! En revanche, si ce n'était pas le cas, elle s'apprêtait à se ridiculiser pour le restant de ses jours... Ginette essaya de se reprendre en considérant que ses enfants, un peu trop imaginatifs, lui avaient insidieusement glissé de très mauvaises idées dans la tête. Comment Richard réagirait-il s'il se doutait des horreurs qui lui traversaient l'esprit en ce moment même ? S'en remettrait-il devant un tel manque de confiance après tant d'année de complicité ? Ou bien, au contraire, avait-il totalement perdu la tête au point de commettre un assassinat pour les faire perdre ? Devait-elle crever l'abcès une bonne fois pour toutes ? Ginette était perdue et ne savait plus quelle réponse donner. Elle prit une grande inspiration et se lança.
— Nous nous sommes donc concertés et nous en sommes arrivés à deux hypothèses. L'une paraît plutôt... comment dire... saugrenue, c'est le mot... l'autre est plus plausible bien que pas très originale...
— Alors, je m’impatiente !
— J'y viens, j'y viens, ne me bouscule pas. J'ai une lourde responsabilité, il y a des vacances en famille en jeu. Si je me trompe, personne n'ira nulle part.
— En effet...
Ginette croisa le regard de son mari. Il était sombre et semblait cacher un secret insondable.
« À la grâce de Dieu ! » se dit-elle.
— Nous pensons que c'était... du cerf...
—...
— Alors ?
Richard fit demi-tour sans se départir de son sourire mystérieux et repartit vers la cuisine. Les enfants interrogèrent leur mère du regard, pour savoir pourquoi il n'avait toujours pas répondu. En arrivant devant la porte, il se retourna.
— Vous me décevez ! Je vous aurais cru plus imaginatifs ! Malheureusement ce n'est pas ça... Vous avez perdu, je suis désolé... J'aurais bien aimé vous emmener en Espagne, mais les règles sont strictes ! Si je ne les respecte pas après les avoir créés, où va le monde ? Mais qu'à cela ne tienne, ce n'est que partie remise. Je vous ferai la même chose l'année prochaine, peut-être que vous trouverez... En ce qui me concerne, je ne devrais pas avoir trop de difficultés à en trouver, il y en a partout. Je dois vous avouer que je n'en avais encore jamais mangé, même si cela m'avait souvent tenté. J'ai adoré, j'espère que vous aussi ! J'en remangerai avec grand plaisir...

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Un petit mot pour l'auteur ? 20 commentaires

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Jean Calbrix · il y a
On s'achemine tout doucement, tout doucement, vers la vérité ! et paf, tout s'achève par un grand point d'interrogation. Vous nous avez bien eu, Jean-Luc. Allez, je clique quand même sur j'aime.
Je vous invite à lire un tri-triolet si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-rose-la-bouteille-et-le-baiser Bonne journée à vous.

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Joëlle Brethes · il y a
Dommage que ce texte "savoureux" ;-) n'ait pas été admis en finale... Bonne chance pour celui que vous avez présenté pour le grand prix d'automne !
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Jean-Luc Ithié · il y a
Merci beaucoup.
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Guy Bellinger · il y a
Un plat littéraire super bien préparé, accommodé et servi : plus on avance, plus on a faim. La fin ouverte est géniale.
Pour un autre repas de Noël (de réveillon pour être plus précis) mouvementé, je vous invite à celui de 'La neige, le grand-père et la sittelle" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-neige-la-sittelle-et-le-grand-pere).

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Charles Duttine · il y a
Je donne ma langue au chat, Marc ... Dites-nous ce qu'ils ont mangé, on ne le répétera pas !
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Jean-Luc Ithié · il y a
Si seulement je le savais moi-même ! Pour être franc, je n'ai pas encore osé ouvrir le congélateur à la cave...
Trop peur de me faire prendre ! je ne voudrais surtout pas faire partie du menu de l'an prochain !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Si c'est aussi glauque que cela en a l'air, il reste de la viande pour l'année prochaine ! Mais ce n'est pas ça bien sûr...quoique....
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Jean-Luc Ithié · il y a
En effet, que pourrait-il faire des restes ? Si c'était le cas bien sûr ! Cette piste est à exploiter...
Merci pour votre vote !

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Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle sur SHORT, je lis en tous sens mais votre texte est vraiment original. Vous avez du vous amuser en l'écrivant : que de fausses pistes ! Bravo pour cette idée, je me répète, originale.
Mon poème "le coq et l'oie" est assez court, un peu humoristique. Je vous invite à le lire.

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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour votre passage sur ma page.
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Francesca Fa · il y a
J'adore, l'intrigue prend son temps pour démarrer, c'est bonnard au départ, puis ça devient carrément glauque avec l'espoir que non, quand même pas ... mais peut-être que si ... et il va nous falloir patienter jusqu'au Noël prochain, cruel que vous êtes Marc !
Et du coup, je me dis que vous devriez vous réjouir de lire "L'amour" sur ma page, si vous aimez votre viande saignante ...

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Joëlle Brethes · il y a
J'ai la désagréable impression de m'être fait avoir alors que j'attendais, haletante, la réponse à ce mystère que vous n'avez pas cessé de nous agiter sous le nez avec des amorces bidons... Allons-nous être obligé(e)s de faire passer une pétition ou de vous signaler à short pour vous faire cracher le morceau ? ;-)
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Jean-Luc Ithié · il y a
Qui sait ?
le challenge est tentant : écrire une autre nouvelle pour une suite avec une réponse... ou pas... :-)

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Keith Simmonds · il y a
Superbe récit bien compose! Bravo! Mon vote!
Mes deux haïkus, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en compétition
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le
cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Jean-Luc Ithié · il y a
Merci pour votre commentaire ! Je vais lire vos haïkus de ce pas...
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance pour votre intérêt, Marc!

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