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PUTCH : THAYOUMALAIS MALAYOUTHAI

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Putch

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Si un aventurier borgne et borné passait par un heureux hasard dans le village de Pusalan-Sukhirin, il saurait enfin ce que c’est de voir avec ses deux yeux...

J’emprunte l’unique chemin autorisé à passer d’un pays à l’autre sans grillage et sans barrière. Du côté Malais, juste une guérite en bois recyclé d’où sort un tout jeune douanier en chemise, écusson et couvre-chef de l’armée malaisienne, en pantalon, ceinturon et chaussures militaires thaïlandais. Sous un sourire naturellement artificiel, il appose sur l’avant dernière page de mon passeport, un tampon bleu triangulaire bien frappé. Sans date de sortie mais avec une inscription microscopique Welcome in Pusalan-Sukhirin.

Du côté Thaï, juste une guérite en bois non recyclé d’où ne sort pas un tout jeune douanier en chemise, écusson et écusson et couvre-chef de l’armée thaïlandaise, en pantalon, ceinturon et chaussures militaires malais. Sous un sourire artificiellement naturel, il appose sur la même avant dernière page de mon passeport, un tampon vert foncé rectangulaire bien appuyé. Avec date d’entrée et une inscription microscopique Welcome in Pusalan-Sukhirin.

Si un aventurier borgne et borné passait par un heureux hasard dans le village de Pusalan-Sukhirin, il saurait enfin ce que c’est de voir avec ses deux yeux...

Ici, tout est double pour un même village. Double maires et mairies, double policiers et administrés, double rues et croisements, double temples et mosquées, double langues et religions, double marchés et magasins, double prénoms et noms de famille, double époux et épouses, double mariages et enfants.

Mais aussi double voitures et motos, double bus et taxi-push-push, double permis de conduire et plaques d’immatriculation, double écoles et certificats, double hôpitaux et casernes de pompier, double restaurants et hôtels, double plats et boissons, double cartes d’identités et passeports, double nationalités et citoyennetés, même les lunettes sont des doubles foyers.

A première vue, cela paraît compliqué à gérer, mais pas du tout. Cette localité est la plus facile et la plus libre du monde à vivre. Tout est une solution de choix, et il y a une expression villageoise qu’il faut traditionnellement connaître dans cet univers du double, tarak tegu malia tarak tegi tahia, (Malais ou Thai, Thai ou Malais ?).

Donc pour chaque fait et geste dans cette mini société, tous les habitants prononcent cette phrase. Toute liberté de décider, selon votre humeur, d’être un citoyen malaisien ou thaïlandais, et de suivre naturellement les lois en vigueur du pays adopté.

Pour prendre le taxi-push-push ou faire du shopping, pour manger au resto ou boire un verre de jus fruité, pour aller au cinéma ou nager à la piscine publique, toujours la même question, tarak tegu malia tarak tegi tahia ?. Même dans mes pensées ensommeillées, je rêve en français, de Thayoumalais Malayouthai...

Un peuple très accueillant qui vit en harmonie entre les deux entités nationales, un matin vous êtes malais une après-midi vous êtes thaï ou vice-versa. Autre particularité, les habitations sont en majorité construites sur la ligne frontalière. Souvent le salon, la cuisine, le garage et le jardin sont du côté thai.

La chambre, la salle de bain et le wc (qui n’est pas double celui-là) sont du côté malais. Dans chaque résidence, une fine ligne de démarcation est tracée à la main sur le sol, avec un petit drapeau accroché sur les piliers malais ou thaïs. Il suffit de quelques pas pour traverser d’un pays à un autre.

J’attends une ancienne petite copine qui devrait arriver dans une petite demi-heure au plus tard. Un sentiment de joie m’envahit la tête et le cœur de la retrouver toujours aussi belle et simple après des années d’absence. Nous nous embrassons follement. Trois jours ensemble où nous profitons de tout, de nos corps et de nos amours, des temps circoncis et des espaces allongés.

Nous sommes invités à dormir chez l’habitant, une famille qui prépare le double mariage de leurs futurs mariés (jeune homme malaisien et jeune femme thaïlandaise). Nous participons aux préparatifs, et deux immenses banquets devant les deux mairies sont installés pendant deux jours et deux nuits.

Danses et chants se succèdent avec repas régionaux préparés par les deux familles. Les deux maires du village font un discours de félicitation aux nouveaux mariés. Les deux maires nous parlent avec nostalgie l’histoire de leur village.

A la fin des différentes périodes coloniales, il y eu un redécoupage des pays asiatiques. Ce village indépendant depuis des siècles, n’avait que 24h pour appartenir à un pays. Une votation a été organisée le jour même, et ce fut ex-zéco pour le choix des deux pays.

Dans le respect de ces votes, le maire décide de tout doubler, et demande exceptionnellement à la Malaisie et à la Thaïlande d’inscrire la double nationalité (et la citoyenneté) dans leurs constitutions. Les deux pays acceptent, à condition d’effectuer le service militaire et de payer les impôts (selon leur vie professionnelle et familiale géographiques) dans chacun des pays.

Dernière soirée dans la famille d’accueil, et quelques peines de quitter ces bonheurs partagés avec cette population libre et insouciante. La mère de la famille nous offre en cadeau de départ, un panier de fruits rares. Les emballages sont coloriés par tous les enfants du quartier, une carte postale géante est signée par tout le village, et une pièce de monnaie unique est estampillée par le sceau malais au recto et le sceau thaï au verso.

Le lendemain matin, une autre surprise nous attend, un long panneau sur le fronton de la maison est imprimé en grands caractères français Thayoumalais Malayouthai. C’est le premier futur double-centre culturel francophone de cette contrée. Départ en sanglots de Fleur d’Aéride et de tout le village.

Dernier passage de la douane à pied, et je salue les deux fils de la famille d’accueil, qui sont garde-frontières toute l’année. Ils me répondent avec amabilité et sans tamponnage sur mon passeport. Un jour sur deux, ils sont au service du pays voisin. Un jour sur deux, ils s’échangeant leur uniforme et leur poste. Une centaine de mètres plus loin, montée dans le bus qui roule night & day sur des chemins tortueux, pour me transporter jusqu’à Kuala-Lumpur (Malaisie).

Je prie que ce village reste encore longtemps intact dans son autonomie et sa spécificité. Je suis peut-être la dernière preuve visuelle de cette diversité humaine. Finalité d’une expérience intéressante dans l’univers du double et des libertés de choix , alors que le reste de la terre vit continuellement sous contrôle, où tout est encadré, casé, normalisé, réglementé et figé.

Dans le hall impersonnel de l’aéroport, je m’approche du comptoir d’enregistrement, aussi large que la banquette d’un TGV. Il me semble entendre l’hôtesse du guichet me demander, ‘’Alors, Thayoumalais Malayouthai ?’’ Et je lui réponds sans hésiter, ’’Non, Sumatrou-Indonésiou...’’.

Si un aventurier borgne et borné passait par un heureux hasard dans le village de Pusalan-Sukhirin, il saurait enfin ce que c’est de voir avec ses deux yeux...

PUTCH, NEWS (MALAISIE, 1990.08.10)
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