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Jarrié

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FINALISTE
Sélection Public

T'es là à te tourner, à te retourner. Tu gamberges et tu radotes toujours la même chose.
Pourquoi t'es partie si tôt Roberte, me laissant comme un abruti ? Déjà à deux c'était pas drôle tous les jours, mais y avait le regard de l'autre ! Et puis on épluchait les légumes pour la soupe face à face même si chacun ne pipait mot !
Va, je sais, ce qui t'a minée, c'est cette garce qui avait embobiné ton nigaud de fils ! Et pourtant ton Édouard, c'était ta fierté. Aussi, le temps de l'armée terminé, quelle idée lui a pris de rempiler à cet abruti ! Monsieur voulait voir du pays ! Ah ! Il en a vu du pays, même que quelque temps après il a pris du galon et là plus question de revenir remuer la terre ! Soldat de l'eau nue, qu'il dit qu'il est !
Du souci elle s'en est fait la Roberte ! En a-t-elle passé du temps à coller les cartes des pays où il baroudait, piquant des épingles à tête sur chacun des lieux où il passait !
C'était pas comme la gourgandine qu'il entretenait en garnison : Madame ne faisait rien d'autre que se passer du vernis aux ongles des pieds !
Je les revois quand Édouard est venu présenter sa promise. À sa mine dégoûtée et ses lèvres pincées, on a vu de suite qu'elle n'était née ni pour sarcler, ni pour traire la chèvre.
D'abord Roberte, à savoir qu'ils allaient coucher ensemble avant de passer à l'église, ça l'a heurtée. Les quelques jours qu'ils sont restés ont suffi pour situer la feignasse et imaginer la suite du feuilleton.
On vivait en se disant que si miston y avait, il tirerait de notre côté mais fiston y a pas eu, Madame ne voulait pas « abîmer son corps » comme qu'elle disait. J'ai jamais causé à Roberte des arrières pensées qui me chuchotaient : « Elle veut pas détériorer son fond de commerce ! »
Vin-zou ! Ça a pas loupé.
À quelques temps de là, l'Édouard s'est pointé en permission, tout seul. L'altitude donnait la migraine à Madame !
On voyait bien le gamin soucieux, mais bah !
Lui reparti, on apprend que la bru était avec une soi-disant amie, en station de ski, mille mètres au-dessus de chez nous...
Notre vue de l'avenir en avait pris un bon coup. On avait pourtant tout prévu.
Le bas de laine, on le destinait à faire de la ferme une vraie habitation. La retraite bien sonnée, on aurait gardé juste l'essentiel du travail. Avec Roberte on se la serait coulée douce et l'été venu le, ou les, rejetons seraient venus nous donner de la joie. Au lieu de ça, voilà le fiston seul au bout du monde, sa Noémie ayant fui sans armes mais avec tous les bagages.
La mère n'y a pas survécu.

Que les nuits sont longues ! La journée ça va encore, je bricole, et puis faut préparer la soupe ! C'est çà qui est dur : trier les légumes sans avoir Roberte en face. Les soirées n'en finissent plus, je me retiens de trop téter la gnôle rappeuse, question de dignité. Huit ans jour pour jour qu'elle est partie.
Il arrive que René le facteur fasse un détour, en général c'est le percepteur qui m'envoie ses amitiés mais le plus souvent c'est Édouard. Il bourlingue toujours autant. En ce moment il est chez les Jaunes. Il n'y a plus de cartes au mur et les épingles à tête ont disparu. Tiens ! Il m'annonce qu'il vient fin de mois avec une grande surprise. Aïe aïe aïe ! Pourvu qu'il ait pas encore fait une connerie, avec ce ravi de la crèche on peut s'attendre à tout !
C'est le klaxon de la voiture qui m'a fait sauter du lit. Bigre ! Neuf heures déjà ?
— Alors le père, tu ronfles encore ?
Et les voilà débouler, Édouard et, à ses côtés, une mignonne chinetoque avec de longs cheveux noirs.
— Je te présente Hong, Hong voici mon original de père !
Commencer une journée comme ça je vous dis pas ! Que dire, quoi faire ?
Pendant qu'Édouard prépare le café, tout bêta j'échange quelques mots avec la belle étrangère aux yeux en amande.
— Vous, jamais venue chez nous ?
La réponse est venue du fiston.
— Te fatigue pas père, chez elle Hong enseigne le français dans un collège !
J'ai l'air malin. Tout à trac j'apprends que Hong signifie Rose, alors je reprends mes esprits et dis :
— Bon ! Tu es ici chez toi et tu es Rose.
Je suis pas encore au bout de mes surprises. En voyant Rose de biais je zieute son petit ventre bien rondelet. Remarquant mon inspection, l'Édouard me dit :
— Bien vu papa, c'est pour la fin de l'année !
Fichtre là ! Heureusement que je suis assis !
— Tu sais père je décroche ! Ça fait quinze ans, basta ! J'ai pris rendez-vous avec l'ONF et je commence en janvier. Le problème c'est qu'à la fin du mois prochain, à moins qu'on trouve, on va t'embêter quelque temps.
M'embêter, moi ? Mais, corniaud, pour une fois que tu me donnes du bonheur tu vas pas t'excuser ! Quelques bisous de Rose et les voilà repartis, mais pas pour longtemps. La gnôle en a pris un bon coup ce soir là après leur départ, mais pour une fois j'ai torché çà avec délice. Jamais j'avais plus causé à voix haute dans mon lit mais j'avais tant de choses à dire à Roberte !
— Tu te rends compte ma femme, tu vas être mémé ! Je peux pas te dire si çà sera un mâle ou pas, mais çà n'a pas d'importance. Je voudrais bien un petiot qui s'appelle Marcel, maintenant si la fille arrive, même si c'est Fleur de Lotus ce sera bien ! Comme elle viendra en fin d'hiver çà changera de Primevère !
— Tiens René, assieds-toi et pose ta sacoche. Voilà ! L'Édouard va revenir nicher par ici et pas seul ! C'est une Rose qu'il ramène, une rose qui va me faire un petiot, alors ton môme au chômage, je sais qu'il manie le pinceau, dis-lui de rappliquer. Je veux que fin de mois la maison sente le neuf, cocagne pour le prix.
Et depuis c'est curieux, toutes les nuits la Roberte me commande. Elle choisit la disposition des meubles, me dit prends telle cuisinière, rentre la cabine-douche, fais peindre la cuisine de telle couleur, et cætera. Je suis pas peu fier, ça va leur en boucher un coin quand ils vont rappliquer !
Bou diou, que la Rose s'est arrondie ! Aussi ronds que sont leurs yeux en voyant le changement ! Heureux, oui je suis heureux ! malgré une petite larme en pensant à Roberte, c'est aussi son œuvre. Ça va être Fleur de Lotus. Je veux pas manquer ça ! J'ai vu le docteur Biron, il m'a dit : « Dors tranquille, avec ta carcasse tu verras grandir la petite, qui sait si tu vas pas la marier ! »
— Ah ! le père, il faut que je te dise, les parents de Hong ont disparus du temps des Khmers rouges et c'est Aulani, une voisine, qui l'a élevée. Ce sera la marraine. Sitôt son visa obtenu, j'irai la chercher à l'avion.
Tout à trac le fiston rajoute :
— Tu verras, c'est une vraie paysanne, en un rien de temps elle est capable de te faire pousser du choux chinois et du riz.
Au train où vont les choses je vais plus être chez moi. Tu vas voir que bientôt ils vont transformer l'étable en temple bouddhiste ! T'en voulais de la distraction ma Roberte, tu vas pas être déçue !

Maintenant je peux vous le dire, j'échangerais pas mes nuits avec les vôtres !

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MarieM · il y a
Très belle atmosphère avec des personnages qui ont l'air vrai. Bravo!
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Aurélie Beutin · il y a
Un beau texte. Avec des personnages simples et touchants. J'adore votre humour utilisé pour les descriptions de la première compagne du fils. Bravo.
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Jarrié · il y a
Une'' petite vie'' dans notre belle campagne comme çà, sans bruit ni tapage. Merci de votre gentil mot Aurélie !
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Birchen · il y a
beau récit , troublant où perce au grand jour la dureté du monde paysan où les sentiments n'ont pas de place à part dans la solitude éprouvée!
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Jarrié · il y a
Votre commentaire est une étude très juste du milieu. Merci de visiter cette nouvelle afin qu'après son ''heure de gloire'', elle ne retombe pas dans l'oubli.
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Gisny · il y a
Vos nuits sont plus belles que nos jours !
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Jarrié · il y a
Dur, dur de réenchanter ce monde qui a perdu ses valeurs et opte plus pour le paraître que sur l'être, aussi quand je vois vos mots, je me dis que tout n'est pas perdu.
Merci de tout coeur. Michel.

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B86 · il y a
un texte Ho combien magistral oui on vous soutien et moi de même
Un texte qui mérite haut la main une belle place sur le podium
amicalement

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Jarrié · il y a
Un peu de temps pour vous remercier(problème informatique.) Chaud au coeur.
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Bertrand Gille · il y a
Comme je regrette cette absence de reconnaissance pour ce texte si authentique et agréable à lire...
Des instants de vie qu'on lit comme on respire tant les mots sonnent justes...
Bravo Jarrié, vous êtes mon Grand Prix.

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Jarrié · il y a
Je peux enfin remercier tous ceux qui m'ont manifesté leur gentillesse, dont vous cher Bertrand.
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Nadine Gazonneau · il y a
Michel , votre nouvelle méritait sa place sur le podium , vous ne devez à aucun moment en douter . Que SE ne le recommande pas est pour moi inconcevable et injuste . Toutes mes amitiés .
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Jarrié · il y a
J'au retrouvé les fonctions qui m'ont fait grand défaut. Merci de tout coeur Nadine..
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Nadine Gazonneau · il y a
Michel , pour beaucoup de vos lecteurs vous êtes sur le podium . Bonne fin de semaine . Amicalement . Nadine
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Dranem · il y a
Je soutiens votre texte qui existe avec ou sans prix !
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Jarrié · il y a
Merci de tout coeur Dranem. Une peripétie un peu particulière, la vie continue.
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Gina Bernier · il y a
J'avais déjà lu votre nouvelle et j'avais aimé , vous devriez vous retrouver en finale monsieur Jarrié.
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Jarrié · il y a
Bonjour Gina ,l'essentie(l est pour moi) a été et demeure d'être lu
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Anne Razé · il y a
Juste passée pour vous dire que je suis déçue de ne pas voir ce texte sur le podium. Ne doutez surtout pas, faites-vous plaisir et continuez à nous régaler.
Amitiés d'une épicière à un épicier ;)

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Jarrié · il y a
On pourrait peut-être ouvrir une boutique, une librairie tiens...çà nous changera des carottes et des navets ( réponse urgente)
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Anne Razé · il y a
J'avoue que l'idée m'a souvent effleurée. Mais ça c'est quand j'ai bu.
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