Puisque je vous dis que penser, ça embrouille la tête

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Dans le doux d'un murmure  [+]

Image de Automne 19

J’ai tué.
C’était ce matin.
Nous sommes mercredi, j’aime bien tuer le mercredi.
C’est le jour idéal, à cause des enfants. J’aime bien.
Et puis, tuer le mercredi, ça coupe la semaine, ça fait une distraction dans la routine.
J’ai déjà essayé de tuer le mardi mais ça fait pas pareil : après, le reste de la semaine me parait trop long.
Tuer le vendredi, ce n’est pas l’idéal non plus parce que ça chamboule mon samedi et mon dimanche et moi, je ne suis pas une adepte du chamboulement : ça me perturbe, ça me fragilise et dans ce cas-là, je deviens quasi incontrôlable. Faut éviter. Je dis cela sans convictions, je répète ce qu’ils ont dit mais moi, je m’en fiche un peu de ce qu’ils ont dit. C’est surtout pour vous que je précise ça, au cas où...
Ainsi, j’ai tué.
C’était le petit jour.
C’est arrivé sans hasard : il fallait que je tue.
Et maintenant que c’est fait, je suis soulagée.
Le glas a sonné dans mes rêves à minuit et douze minutes, c’est approximatif. Je passe sur les secondes par souci de légèreté, c’est déjà assez glauque comme ça.
J’ai tué, c’est tout ce qui compte.
À minuit et douze minutes, ma machine cérébrale se met en branle. Rien ne sert de lutter, les rouages s’actionnent tout seuls sans aucun effet de ma volonté alors je me soumets aux injonctions que je suis la seule à entendre. C’est d’une simplicité remarquable.
Il y a eu un tocsin dans ma tête.
Je sais : dis de cette manière, ça fait bizarre mais il faut me croire.
Il faut me croire.
J’ai entendu les cloches entre mes oreilles. J’ai deux oreilles. Vous voyez : je suis normale. Si j’en avais qu’une, on pourrait dire que je suis tordue, mais là, on ne peut pas dire que je suis tordue des oreilles puisque j’en ai deux.
Revenons aux cloches.
Quand elles font leurs bruits dans ma nuit, je sais que c’est le signal alors j’obéis aux tintements selon un ordre très précis, ça dure quatre heures et huit minutes, précisément. Passons sur les secondes.
Je vais utiliser le temps conjugué au présent même si ce n’est pas académique, sinon je prends un risque et ça, c’est pas possible dans la configuration actuelle.
Ainsi, j’allume ma lumière sans toucher mon oreiller puis je compte. C’est la règle. Je compte sans penser.
Penser, ça sert à rien.
Penser, ça embrouille la tête et ça, c’est pas bon.
Il faut que je soulève la couette avec précaution et sans frôler mes genoux. C’est acrobatique, mais je suis très bien entrainée, ainsi je ne suis pas obligée de recommencer la manœuvre. Je gagne du temps. C’est pratique.
Je compte puis bascule sur le côté droit en une culbute parfaitement maîtrisée.
Zut, j’ai posé mes pieds sur le parquet alors que j’en suis seulement à quatre-vingt-trois. Il manque quatre chiffres.
Faut que je recommence ! C’est obligé.
Bascule dans l’autre sens, couette ré enroulée, genoux pas touchés, lumière éteinte, oreiller pas frôlé, je compte et je ferme les yeux.
Il est une heure et trois minutes. Passons sur les secondes.
Les cloches bourdonnent dans mes pensées nocturnes, je me cale sur leur musique et c’est reparti : lumière, oreiller, genoux, couette, bascule. J’y suis. Quatre-vingt-sept, le compte est bon.
Il faut respecter le processus.
Je respecte le processus.
Mes pas suivent le tracé des lattes du parquet dans le silence de ma concentration mentale. Ma respiration est maigre mais suffisante.
Je compte dix fois, tête penchée vers la poignée de la porte et à la onzième, je franchis le seuil. C’est fait. J’ai franchi le seuil.
Si seulement vous pouviez être fiers de moi.
Vous êtes fiers de moi ?
Fiers, comment ?
Fiers, un peu ? Fiers, beaucoup ? Fiers, passionnément ? Fiers, à la folie ?
Il est trois heures et cinquante-six minutes. Passons sur les secondes. Je dis ça, c’est pour vous, pour ne pas embrouiller votre esprit parce que c’est pas bon, ils l’ont dit, mais je le répète sans convictions parce que moi, je m’en fiche un peu de ce qu’ils ont dit.
Faut que je tue, c’est tout.
Dans la salle de bains, faut faire gaffe : à chaque fois, je tombe dans le piège.
Putain de lavabo ! Concentre-toi, ma fille, concentre-toi !
J’y suis.
Surtout ne pas regarder le miroir : y a du monde dedans et moi, ça me perturbe, le monde dans le miroir, ça me fragilise et ça, c’est pas bon. Ils l’ont dit. Je le répète sans convictions, je compte et l’eau coule.
C’est froid sur mes ongles.
J’ai dix ongles, vous voyez : je suis normale. Si j’en avais que huit, on pourrait dire que je suis bancale, mais là, on ne peut pas dire que je suis bancale des ongles. C’est déjà ça.
Tout va bien, j’en suis à trois-cents, pile-poil.
L’eau est bien froide comme j’aime.
Ma peau rougit. C’est joli.
Ma peau bleuit. C’est joli.
Mes veines dessous sont presque noires. C’est joli.
Je compte. Six cents neuf et vlan... je viens de toucher le savon. Le pacte est brisé.
Fallait pas toucher le savon, c’est la règle.
Mes cloches neuronales sonnent en un charivari inhumain, c’est un ordre, j’obéis : eau froide, mains noires, miroir pas regardé, seuil refranchi, parquet, couette soulevée, oreiller pas touché, genoux pas frôlés, lumière éteinte, nuit et enfin, le silence.
Faut tout recommencer.
Je recommence.
Dans ma tête, un campanier invisible annonce le matin, c’est pour bientôt. Faut que je me dépêche. Je me dépêche.
Les cloches de ma tourmente carillonnent plus fort, c’est bientôt fini.
Il est maintenant quatre heures et vingt minutes. Passons sur les secondes. On n’a plus le temps de lambiner.
Faut que je tue.
Me voici dans le jardin.
Il fait chaud ou froid, je ne sais pas. Moi, je ne suis pas fortiche en sensations.
Disons que c’est l’automne.
Disons que ça caille, ça caille.
Ma voiture brille dans la nuit. On dirait un gros vers luisant. J’aime bien les vers luisants, surtout les gros, ça tombe bien.
Les cloches sonnaillent, je vous parlerai des gros vers luisants plus tard parce que maintenant, je vais tuer.
Le moteur est sans complications. Il ronronne sous la pression de mes pieds, il tourne bien rond. Tant mieux, ça ira vite.
L’angélus dans ma tête commence déjà à grincer. Je le sais, je le sens. La route est bien droite. Je ne compte plus. Je tournicote une mèche de mes cheveux autour de ma langue, je la mange presque.
Faut que je tue. C’est l’urgence.
Les phares font nasse.
Le piège se resserre et je roule sans vérifier le compteur. Je roule dans l’obscur et perce soudain l’écran de mon film intérieur. Il y a un choc.
J’ai tué.
Il a couiné, au début. Il a gigoté sur la ligne jaune de la départementale puis il a cessé. Je ne me suis pas arrêtée. J’ai roulé pendant huit minutes et trente secondes puis je suis rentrée, repue, comblée.
Personne n’a rien vu, personne n’a rien entendu parce qu’ici, c’est la campagne : y a pas de caméras, pas de passants, pas de voisins, pas de témoins. Y a personne.
Y avait juste lui.
Il est mort.
Amen.
Je rentre en passant par un autre itinéraire. Je le laisse crever tout seul et quand il aura bien morflé, je reviendrai.
Il a bien morflé, je suis revenue.
Il git dans une laideur parfaite.
Un œil a roulé dans le fossé, l’autre, je ne sais pas : je cherche.
Je ne compte plus. Les cloches résonnent encore un peu mais la tonalité est faible.
Voici une langue, elle trempe dans une vinaigrette sans huile, y a que du rouge, je lape, c’est du sang avec des caillots tout ronds. On dirait des billes et sous mes dents, ça éclate comme des petits grains de grenade. C’est encore chaud. C’est bon, j’aime bien.
Le thorax est tout plat.
Je dis thorax mais faut de l’imagination vu l’écrabouillage des os et du mou autour.
Y a un bout de cœur qui bouge encore un peu, c’est faible mais ça palpite quand même alors je le décroche de son étui entre les côtelettes brisées et je le glisse sous mon tricot de peau et puisque je suis très soigneuse et pour ne pas l’abîmer plus, je souffle dessus et le scotche avec un bout de ruban adhésif sur mon sein gauche, à l’endroit de mon cœur.
Y vont voir si j’ai pas de cœur ! Depuis le temps qu’on me la serine cette ritournelle, je vais leur montrer moi, si j’ai pas de cœur !
Et ça, c’est quoi, hein, c’est quoi ? C’est pas un cœur, ça ?
Non mais !
N’empêche, j’y suis pas allée avec le dos de la louche !
Je rampe sur le goudron à la recherche des morceaux du gisant, c’est pas facile mais finaude comme je suis, j’ai mis ma frontale et j’ai pensé à l’outillage de circonstances : pinces de toutes tailles et sachets plastiques hermétiques. Ainsi, la victime sera reconstituée bien comme y faut. Alléluïa !
Je ne mets pas de gants parce que j’aime bien le contact direct avec la matière gluante et muette, surtout quand elle est bien éparpillée comme ce matin et pour un peu, je me féliciterais de la performance !
J’en suis à douze sachets, remplis ras bord. C’est du boulot ! Faudrait pas croire que tuer, c’est de la rigolade. Faudrait pas s’imaginer que c’est de la villégiature. Tant qu’on ne l’a pas fait, on peut pas se rendre compte !
Ayé, j’ai tout.
Je rentre, le carillon dans ma tête sommeille, je ne le réveille pas, c’est pas le moment.
J’ai tué et ça m’a fait un bien fou.

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Sylvie ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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Wiame Diouane · il y a
Bravo! Rien à dire👍
Je vous invite à découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-jeu-du-destin-5

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Lilytop Harent · il y a
Je risque rien puisque vous venez de tuer!
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Chantal Cadoret · il y a
Extrêmement réjouissant et puis, moi, j’aime bien voter le mercredi!
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Joan · il y a
Et on sent qu'écrire cette nouvelle vous à fait aussi un bien fou ! 😉
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Marie Kléber · il y a
Quand la folie fait mouche...
Terrifiant

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Chateaubriante · il y a
Mon soutien renouvelé Sylvie
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Jean-Francois Guet · il y a
tiens, de l'humour noir ... je vote !!
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Guy Aïchouba · il y a
Quelle horreur !!! Mais je vote. Il faudrait en faire un court (métrage). Mais les mètres je ne vous en parle pas. On a pas le temps. Il faut que je tue. Tuer le temps? Quelle horreur!!! On en a déjà si peu !
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Dolotarasse · il y a
Quel délire ! Pas pu m'empêcher de rire... belle finale, Sylvie.

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