Psychécolo

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Auteur détaché mais attachant. J'écris par plaisir, par besoin mais aussi pour dénoncer les dérapages trop nombreux de nos sociétés modernes. Je base l'essentiel de mes nouvelles sur des faits  [+]

— Bonjour Patrick, bienvenue. Installez vous s’il vous plait.
— Bonjour...
— Nadia.
— Bonjour Nadia.
— Comment allez vous ce matin ?
— On fait aller, couci-couça... j’vois pas pourquoi je suis là. Et je me sens mou, lent.
— Oui c’est normal, on vous a mis sous sédatif hier soir, vous étiez un peu agité.
— Comment ça agité ? J’allais très bien hier soir jusqu’à ce que Jérôme débarque avec vos sbires chez moi !
— Vous étiez assez agressif et teniez des propos incohérents. Vous étiez trop haut, il a fallu vous redescendre.
— Ouais, ben maintenant que je suis redescendu, il faut songer à me sortir d’ici...
— Oui, bien entendu, mais chaque chose en son temps. Avant tout, nous devons discuter en toute honnêteté.
— Discuter de quoi au juste ?
— De vous. Ce qui vous a amené ici par exemple.
— Je vous ai dis que je ne savais pas ce que je faisais là.
— Votre ami, Jérôme, après nous avoir prévenu, nous a indiqué que vous aviez décidé de changer de vie il y a un peu plus d’un an, et que depuis les choses allaient de mal en pis. Vous pouvez m’en dire plus ?
— En quoi ça peut être en rapport avec ma situation actuelle ?
— Je vous assure que ça l’est.
— Ecoutez, souffle-t-il, je ne vois rien de particulier. J’suis comptable. J’aime bien le confort de mon poste, j’en maitrise les rouages, j’ai assez d’expérience pour mieux gérer mon temps, j’ai des RTT, un super CE, une mutuelle qui déchire, la participation et tout le tintouin, donc bon, j’ai pas vraiment de quoi me plaindre même s’il y a toujours une partie chiante dans le travail administratif...
— Qu’est ce qui vous a donné envie de changer, si ce n’est pas votre travail ? coupe-t-elle
— C’est compliqué. C’est un tout. Je vis seul, j’ai pas mal de temps pour moi. Alors je m’intéresse à la société, à la politique, l’économie, l’informatique... et ça fait des années que je vois de plus en plus de sujets qui traitent de pollution, de changement climatique, de diminution des espèces, de malbouffe, d’arnaque... de plastique envahissant et meurtrier... Dans tous les médias et encore plus avec Internet.
— Et donc ?
— Et donc j’ai peur.
— Peur de quoi ?
— Peur de me faire complètement manipuler. Peur d’être malade ou de mourir. Peur que la planète ne soit plus vivable... Alors je me suis mis au bio et à l’écologie.
— Et comment ça s’est passé ?
— Bien.
Nadia laisse passer un silence.
— Mais encore ?
— Ben, je mange bio, je marche ou je fais du vélib, j’essaye de limiter mon impact carbone en voyageant en covoiturage, en train ou en stop, je ne veux pas d’enfants et... voilà... c’est déjà bien non ?
— Oui, c’est très bien. Et comment le vit votre entourage ? La famille, vos amis...
Patrick lève ses yeux bleus au plafond mouluré. Après quelques secondes il répond :
— Bon la famille c’est vite vu, je suis orphelin et je ne connais aucun des membres de ma famille. Du coup, je n’ai que des amis dans mon entourage, et des collègues.
A son tour, Patrick laisse passer un silence et reprend :
— J’ai partagé mon changement d’attitude avec Benoit. Mon pote du contrôle de gestion.
— Et il en pense quoi, Benoit ?
— Oh ben pas grand chose. Il m’a juste dit que si c’est ce que je voulais, alors fallait me lancer à fond. Que lui s’en fout que je sois écolo ou pas.
— Pourquoi n’avoir rien dit aux autres ?
— Ce ne sont que des collègues, pas des amis. Je n’ai pas de raison de partager mes convictions profondes avec eux.
— Mais pourquoi le faire avec Benoit ?
— Car c’est un ami.
— Et un collègue aussi... bref. Vous comptez en parler à vos collègues ?
— Je ne sais pas... je ne crois pas...
— Pourquoi ?
— Parce que c’est déjà assez difficile avec certains amis alors des collègues qui me connaissent encore moins...
Nadia le dévisage. Ses cheveux noirs et frisés enveloppent son visage d’un halo sombre qui rend ses yeux, entourés de khôl, encore plus perçant.
— Vous pouvez m’expliquer ce ”déjà assez difficile” ?
Patrick scrute de nouveau les moulures du plafond, il souffle, agacé, mais sent bien qu’il n’a pas le choix :
— En fait, depuis que je me suis plongé dans ce nouveau monde, depuis que je me renseigne à fond, j’ai du mal à suivre. Il y a tout et son contraire. J’ai déjà compris que le 100% bio était rare voire impossible à obtenir. Que les utilisations de pesticides naturels ou de synthèses variaient selon les pays. Que l’arrosage des cultures intensives conventionnelles pompaient bien plus d’eau que l’ensemble des ménages. Que la biodiversité se conservaient mieux dans le cadre d’une agriculture biologique, mais pas que. C’est un tout. Etre bio ne se limite pas à la nourriture que l’on ingère mais se poursuit dans tous les compartiments de la vie : cosmétique, vêtements, lieu de vie, façon de vivre... Mais être tout seul ne changera rien. Tout le monde doit s’y mettre dans une optique globale. C’est à partir d’un mouvement collectif bio que les changements se feront sentir. Il faut s’activer pour démêler le vrai du faux, pour ouvrir la pensée des gens et leur permettre de se rendre à l’évidence, quitte à l’imposer.
— C’est là que ça coince avec vos amis ?
— Quoi ?
— Vous avez dit ”quitte à l’imposer”...
— Oui. Il y a eu un clash lors du dernier repas que nous avons partagé.
— Je vous en prie, racontez moi.
— En fait, Jérôme, mon vieux pote de FAC, avait organisé une soirée avec tout le groupe. Pour une fois que chacun avait pu se défaire de sa marmaille pour se retrouver comme au bon vieux temps, fallait en profiter.
Nadia sourit, Patrick continue :
— Je lui ai demandé sur Snap s’il cuisinait ou commandait bio. Et il m’a répondu que non. Soirée à l’ancienne : pizza-sodas-glace américaine, comme à l’époque de nos études mais commandé par UberEat. Du coup, je me suis préparé mon repas et l’ai rapporté à la soirée. Et bien Jérôme a pété un plomb ! Il a dit que je faisais chier avec mes conneries d’écolo à la con.
—Personne ne vous a soutenu ?
— Si, Bénédicte. Mais c’est la seule. Les autres pensaient comme Jérôme. J’ai résisté un peu, lui ai demandé de respecter mes convictions, mais ça l’a encore plus énervé. Il m’a dit : On te respecte mais ça fait des mois que tu nous emmerdes avec ton bio et ton écologie d’extrémiste ! Pour une fois tu peux bien faire une entorse à ton régime ! En plus tu te pointes avec ton repas ! Alors, soit tu partages le notre, soit tu te casses avec ta gamelle ! Je ne savais plus comment réagir alors je suis parti.
— Comment vous sentiez vous une fois dehors ?
— Je tremblais, j’en voulais à Jérôme de sa réaction démesurée, j’étais très énervé.
— Pourquoi Jérôme a-t-il réagit aussi violemment à votre avis ?
— Justement je n’en sais rien ! On se connait depuis plus de dix ans, on a fait les 400 coups ensemble... enfin lui, l’écologie et le bio, il n’y croit qu’à moitié. C’est un scientifique. Alors il voit tout sous forme de protocole à suivre et de cohorte à étudier sur 20 ans.
— Et vous, comment voyez vous la chose ?
Un nuage passe devant le soleil et assombrit la pièce. Les mains agrippées aux accoudoirs du fauteuil, Patrick regarde ses pieds. Quand il lève les yeux, il tombe sur le regard sombre et soutenu de Nadia. Ça lui rappelle celui de sa mère quand il faisait une bêtise.
— On est tous en train de crever à petit feu. Si on ne change rien au niveau mondial, on n’aura plus l’occasion de vivre. Alors tous les blabla politico-financiers n’ont plus aucun sens pour moi. Il faut juste agir et prendre des décisions fortes pour espérer encore pouvoir vivre sur notre planète. Le reste c’est de la flûte.
Nadia esquisse un rictus.
— Et votre ami et vous, avez-vous eu des discussions à ce sujet ?
— Bien sur ! A de nombreuses reprises ! Parfois, quand mon argumentation était solide, je le convainquais du bien fondé de certaines mesures. Mais la plus part du temps il me reprochait de vivre dans ma bulle. De tourner en rond sur les réseaux sociaux qui alimentent cette bulle en me rendant prisonnier, avec leurs algorithmes, de ce monde d’écolos jusqu’au boutistes. Il me sortait toujours des consensus scientifiques sur les sujets, le doute quand à la qualité des informations que j’obtenais par Internet, mon obscurantisme sur les institutions de santé et de recherche, et il me reprochait d’avoir un esprit de plus en plus complotiste...
— Est-ce le cas ?
— Non, je ne suis pas complotiste ! Je suis réaliste. Personne ne peut nier toutes les affaires, les scandales écologiques que des journalistes d’investigations courageux et engagés ont déterrés. Toutes les grandes industries et les grandes entreprises, quelque soit leur domaine d’activité, investissent massivement dans le lobbying pour faciliter leur business. On y trouve les hommes politiques, on y trouve les mafias de tous les pays. Alors à un moment donné faut arrêter d’être aveugle et commencer à s’indigner pour changer le monde.
— Comment voyez vous la suite ?
— Je crois que je vais quitter Paris et m’installer dans le Morvan. Dans une petite maison avec un verger et un potager. Je ne veux plus voir personne à part ceux qui voudront s’engager avec moi dans des actions coup de poing pour faire entendre la voix agonisante de notre terre.
— C’est à dire ?
— Grâce au net, je vais monter une cellule écologiste active, sur le modèle de Greenpeace. Cependant, contrairement à eux, nous n’auront rien de pacifique. Ceux qui ne font rien pour changer sont coupables. Ceux qui aggravent la situation sont déjà morts et ne méritent rien d’autre qu’une fin brutale.
— Pensez vous que la violence soit la bonne solution ?
— Bien entendu ! Personne n’écoute. Le point de non retour approche à grands pas. Personne ne voit que l’industrie vient de s’emparer du bio, avec quelques assouplissement au niveau des réglementations agricoles en parallèle... comme par hasard... On ne doit pas accepter un fakebio ! C’est de l’entubage organisé ! C’est criminel de manipuler les opinions via les réseaux sociaux, les pubs et les techniques de neuro-marketing !
— Je comprends votre point de vue. Mais vous même, grand adepte des réseaux sociaux, ne vous êtes vous jamais demandé si vous n’étiez pas manipulé par ces mêmes techniques ?
— Impossible ! Nous sommes entre personnes intelligentes et éclairées. Nous avons compris les rouages, nous voyons les zones d’ombre. Nous ne faisons que les mettre en lumière pour mieux les éliminer. Montrer que rien n’est impossible quand on en a la volonté !
— Bien sûr. Mais pourquoi toutes ces industries scieraient la branche sur laquelle elles sont assises ? Ce n’est pas logique si on se réfère à la vision économique de l’entreprise. Plus de planète, plus de business. Ça ne va pas dans leurs intérêts, non ?
— En fait vous êtes comme l’immense majorité. Vous ne comprenez rien à rien... Ça va dans leurs intérêts financiers à court terme. La thune, le blé, la maille... De toute façon, l’argent est à l’origine de tous nos problèmes, à commencer par le problème écologique. Depuis quand les entreprises travaillent pour le bien être de l’humanité ? Vous devriez vous renseigner, ce n’est pas le monde des bisounours cette planète. Vous ne seriez pas anti-bio vous ?
— Non pourquoi ? J’essaye juste de vous comprendre.
— Parce que vous me semblez chercher la petite bête.
— Du tout. Encore une fois je tente de vous comprendre.
— Alors j’vais être très clair : je formerai un groupuscule dont la violence fera passer les vidéos de Daesh pour du Disney.
— Etes-vous bien conscient de la gravité des propos que vous tenez Patrick ?
Assis au fond du fauteuil, droit et fier, il plante ses yeux dans ceux de Nadia. Son apparent calme cache une véritable peur et un sentiment paradoxal de toute puissance.
— Ne vous fatiguez pas Nadia, si c’est bien votre véritable patronyme. J’ai bien compris que vous travaillez pour des forces obscures qui veulent me stopper. Car justement, j’ai compris. Jérôme doit être votre complice... ça fait quelques semaines que je le soupçonne de m’espionner.
Le psychopathe point derrière le regard bleu acier de son nouveau patient. Elle tourne la tête quelques instants vers le grand miroir qui couvre presque tout le mur gauche. Une goutte de sueur perle et glisse sur sa tempe.
— Oui. Je suis grave car la situation l’est chaque jour un peu plus. Je ne pourrai plus jamais revenir en arrière. Consommer des produits sans réfléchir, en laissant mes émotions guider mes pas. Me laisser embobiner par la pub ou tomber dans le piège des jeux vidéos faussement gratuits et sans fin, qui bloquent mon horizon, m’aveuglent et augmentent la pollution. Plus je comprends, plus l’envie d’exterminer une bonne partie de la société me démange. Tous ces pollueurs, ces consommateurs éblouis, orientés comme des moutons; tous ces humains dont le seul but est de s’enrichir, de posséder. Et tant pis pour les exploités, tant pis pour la faune, la flore, tant qu’on peut faire du business.
Il glisse la main gauche dans la poche ventrale de son hoodie tout en se redressant.
— Et maintenant, vous allez me laisser partir.
Nadia, par réflexe professionnel, recule dans sa chaise, regarde le miroir et hoche la tête de haut en bas, plusieurs fois très vite, en écarquillant les yeux. Il n’a pas le temps de sortir quoique ce soit que la porte du bureau s’ouvre avec fracas et claque contre le mur. Trois molosses en blouse blanche bondissent sur lui et l’immobilisent au sol de tout leur poids. Patrick sent une aiguille s’enfoncer dans son cou. Un liquide chaud inonde sa nuque. Trou noir.
— Qu’est ce qu’on en fait docteur, demande un gaillard blond et rougeaud.
— Emmenez-le en salle d’isolement, avec les autres. Ya du boulot !
Les trois molosses soulèvent Patrick, son smartphone glisse de la poche de son hoodies et tombe sur le sol.
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