Proust et Céline

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" Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. " Louis-Ferdinand Céline Pour me retrouver : noirceur652092088.wordpress.com  [+]

(ébauche de pensée)

Goethe disait que dans la vie de l’homme créateur, la biographie doit et peut compter jusque vers la 35e année. Après, ce n’est pas la vie, mais le résultat de sa lutte avec la matière de son œuvre qui doit devenir central et de plus en plus uniquement intéressant. (Joseph Czapski)

On note que Céline débute réellement la rédaction de son œuvre en 1929, soit à l’âge de 35 ans. Idem pour Proust qui débute l’écriture de la Recherche du temps perdu en 1906. Dans les deux cas, les auteurs peuvent se prévaloir d’écrits antérieurs, vaguement annonciateurs de leur grande œuvre (Jean Santeuil, La Vie et l’Oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis) mais clairement non équivalents, du point de vue qualitatif. Dit comme cela, en passant.

La comparaison des deux géants littéraires du vingtième siècle est antithétique en ce que chacun polarise un style littéraire, une expression, une existence même, qui évoluent dans des eaux différentes. La rupture naît logiquement chez Céline qui introduit son rapport à Proust de manière révolutionnaire et extrêmement cynique. Ce dernier serait dans un premier temps le représentant ultime, omniprésent, exaspérant, d’une conception de la littérature qu’il serait grand temps d’abattre. Loin de s’en prendre directement à son homologue, l’auteur du Voyage va déforester subtilement autour de ce dernier, critiquant les Mauriac de tout poil, pâles imitateurs du maître, dont les œuvres seraient dénuées de vie, ‘’ mortes-nées ‘’ selon Céline. C’est dans les pamphlets que ces attaques vont se concrétiser avec le plus de virulence, démolissant toutes les catégories d’artistes, les qualifiants volontiers de charmeurs, de représentants habiles d’une fausse subjectivité qui confinerait à l’escroquerie internationale et qui, naturellement, seraient le produit d’une intolérable judaïsation de l’art. Dans ce contexte, ‘’ Prout-Proust ‘’, tel qu’il est comiquement surnommé, apparaît comme un sommet. Jamais Ferdinand ne critique l’œuvre de Marcel : toujours il utilise cette appellation pour catégoriser une certaine putréfaction de la littérature, animée par une bourgeoisie intellectuelle, précieuse, qu’il exècre, descendante justement d’un modèle qui s’éloigne de toute réalité, de toute actualité, et ce dans le contexte des années 1930 finissantes, confrontées à l’imminent désastre. Dès lors, il ne faut plus voir chez Céline un rabaissement violent de l’œuvre proustienne mais bien l’affrontement direct d’un modèle contre un autre, modèle qui ne nie pas les qualités des particularités de son farouche adversaire, mais ne les juge nullement appropriées à l’observation du monde dans un contexte donné. Parmi elles, une certaine préciosité et précision d’analyse (amalgamée à la lenteur la plus écrasante) allant de pair avec l’homosexualité (‘’ pédérastie ‘’), thème implicite de la Recherche, grief récurrent qu’emploie Céline à l’égard de ses contemporains qui joueraient de la sorte à imiter Proust, à se faire adopter d’un milieu auquel l’auteur du Voyage ne veut nullement être assimilé, auquel il ne s’identifie pas, clamant ainsi son désir de voguer seul, d’être le génie, le grand novateur, au milieu de l’océan.

Les premières interventions radiophoniques et télévisées de Céline vont donner un plus clair aperçu de son ressenti à l’égard de Marcel Proust. On se souvient que, dans l’esprit célinien, et tel que pouvait le laisser entendre l’agressivité foisonnante des pamphlets, Proust se singularise en ce qu’il est le représentant, un style en vérité à lui seul, d’une génération d’artistes dont Céline déplore amèrement l’existence. Il se pose en antithèse contagieuse d’une littérature que Céline veut vivante, c’est-à-dire animée par le style décoffrant du langage parlé, et qui se fige immanquablement sous le poids de l’influence proustienne. Pour autant, et lorsque l’on saisit plus précisément les mécanismes de pensée du docteur Destouches, on devine très vite que la négation d’un adversaire s’effectue chez lui par la démolition du mythe (comme la ridiculisation de Sartre en 1948) ou la condescendance la plus pesante, laquelle doit passer pour une indifférence froide, une sous-évaluation marquée de l’effort créatif, condescendance qui peut s’étendre subtilement, si ce n’est perfidement, à ses propres amis écrivains (tel Marcel Aymé) et qui sait du reste se muer en estime superficielle à partir de l’instant où l’auteur du Voyage sait qu’il va se trouver dans le besoin, qui serait autrement dit un astucieux stratagème de flatterie (voir les remous qui détruisent son amitié avec Milton Hindus puis Jean Paulhan). Céline officialise en quelque sorte ce mépris à la radio et la télévision, qu’il étend même jusqu’à Anatole France et Paul Bourget, autres antithèses de ses perceptions littéraires, niées celles-là, pour lesquelles il n’éprouve quasiment aucun intérêt. Proust, miraculeusement, va échapper à ce rouleau-compresseur radicale, clivant, sans appel, propre à Ferdinand, par ces quelques mots lourds de sens : ‘’ Proust est un grand écrivain, c’est le dernier... C’est le grand écrivain de notre génération quoi... ‘’. Cette reconnaissance, que Céline affuble au préalable d’une absence de style due à la maladie, absence qui n’est en réalité que la négation habituelle d’un style ennemi du sien, est le sceau qui vient confirmer que l’auteur ne nie pas son grand adversaire, qu’il le situe en antithèse indétrônable et réelle, contrairement aux autres écrivains qui n’auraient guère d’intérêt, donc aucune existence propre, et que par ‘’ génération ‘’, il faudrait cette fois entendre, bien plus que les mauvais héritiers de Proust fustigés dans les pamphlets, tous les écrivains français ayant traversés les cinq dernières générations, c’est-à-dire, au moment des entretiens, la totalité du vingtième siècle. Cela signifie également, en se plaçant plus adroitement dans l’optique célinienne, que Proust serait le créateur par excellence (les notions de travail, d’effort et de découverte dans l’écriture étant très chères à Céline), création qui aurait irradié jusqu’à l’excès et au dégoût tous ses successeurs dans le milieu littéraire. Cette merveilleuse et redoutable spécificité, Céline ne l’attribue du reste qu’à un seul écrivain en dehors de Marcel : lui-même. Et elle confirme que Louis-Ferdinand, dont les ambiguïtés exprimées d’idées révèlent tout simplement qu’il n’y a pas d’Idée claire, reconnaît bel et bien un style à son grand prédécesseur. Sans cela, l’affrontement n’aurait pas eu lieu. Il n’aurait même pas eu lieu d’être.

La comparaison, dès lors, est tout à fait antithétique, anecdotique à la rigueur et insuffisante. On reconnaîtra bien des effets de langage parlé chez Proust, récurrents, parfaitement maîtrisés, par exemple dans le dialecte typique de Françoise, qui feront rire les érudits et évoqueront des assemblages pour le moins fantaisistes, mais ce qu’il convenait de clarifier avant tout, c’est la nature de l’affrontement entre Proust et Céline. Car lui seul prévaut et unit concrètement les deux auteurs, dans un duel qui, notons-le, n’aura surtout existé qu’à sens unique, l’auteur de la Recherche n’ayant pas connu le Céline écrivain et n’ayant pu juger son œuvre, si tôt protégé par le rempart de la mort et de la postérité, caractéristique que n’eurent pas immédiatement certains de ses contemporains et amis (tel Cocteau ou Gide) qui furent ensuite ceux de Céline et tombèrent à demi sous ses balles acides. Notons, pour achever, que ces mots taquins de Legrandin au Narrateur, dans le troisième tome de la Recherche (Le Côté de Guermantes) eussent pu convenir à une rencontre outre tombe des deux écrivains, l’un provoquant l’autre dans son style et ses lubies : ‘’ (...) Pour vous prouver que je fais cas de vous, je vais vous envoyer mon dernier roman. Mais vous n’aimerez pas cela ; ce n’est pas assez déliquescent, assez fin de siècle pour vous, c’est trop franc, trop honnête ; vous, il vous faut du Bergotte, vous l’avez avoué, du faisandé pour les palais blasés de jouisseurs raffinés. On doit me considérer dans votre groupe comme un vieux pompier ; j’ai le tort de mettre du cœur dans ce que j’écris, cela ne se porte plus ; et puis la vie du peuple, ce n’est pas assez distingué pour intéresser vos snobinettes. Allons, tâchez de vous rappeler quelquefois la parole du Christ : ‘’ Faites cela et vous vivrez ‘’. Adieu, ami. ‘’
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Dranem · il y a
Je reviendrai lire ce texte moi qui n'ai jamais lu ou voulu lire Proust... je me suis toujours méfié des géants de la littérature... quant à Céline , je ne comprend pas pourquoi on le considère comme essentiel ...

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