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Prosper était né un 25 décembre et c’était bien embêtant.

Pendant toute son enfance le mélange entre Noël et son anniversaire l’avait beaucoup perturbé. Il recevait évidemment moins de cadeaux que les autres enfants, du moins le croyait-il. En tous cas il n’en recevait qu’une fois par an et c’était bien embêtant. Ses parents étaient gentils mais en plus ils avaient choisi de l’appeler Prosper ce qui ne lui plaisait pas du tout. Un jour ils lui avaient expliqué qu’ils étaient conscients de la coïncidence entre Noël et sa naissance et que c’est pour cela qu’ils l’avaient appelé ainsi. Car la Saint Prosper est le 25 juin, soit le jour le plus éloigné de Noël dans l’année, ce qui leur permettait de fêter sa fête comme un anniversaire.

Prosper avait mis un peu de temps à comprendre mais avait trouvé ça sympa. Le seul problème était que ses parents, tous deux enseignants, oubliaient régulièrement de lui fêter sa fête, coincés entre les examens, les corrections et le bouclage de la fin d’année scolaire. En plus, à l’école puis au collège et au lycée, Prosper avait toujours eu un franc succès auprès de ses copains... et surtout des filles. Tout le monde se moquait en effet de ce vieux prénom. Et il n’en avait même pas un deuxième.

Prosper n’avait jamais cru au Père Noël, malgré le fait que les cadeaux du 25 décembre étaient emballés avec trois papiers différents : un censé être du père Noël, un pour Noël de la part de ses parents et enfin un pour son anniversaire. Très tôt il avait découvert la réserve de papier cadeau... avec les trois papiers... Mais Prosper était intelligent et pour ne pas détromper ses parents (et accessoirement continuer à avoir plus de cadeaux) il leur laissait penser qu’il croyait encore au Père Noël. Chaque année il écrivait sa liste et la confiait à sa mère pour qu’elle la poste, en essayant de ne pas faire trop de fautes car sa mère était prof de français. Il avait arrêté d’écrire au Père Noël à 8 ans, en tirant un peu sur la corde. Et puis il avait oublié tout ça.

C’est quelques semaines avant le Noël de ses dix-huit ans qu’il lut un article sur le web qui expliquait le fonctionnement des services qui traitaient les lettres adressées au Père Noël. C’était très impressionnant et il y avait une quantité énorme de lettres à traiter par la Poste en un temps record puisque chacune recevait une réponse, dès lors qu’elle avait une adresse de retour. Cela donna une idée à Prosper qui se décida à en envoyer une dernière au Père Noël cette année là.

Voici ce que Prosper écrivit :

Cher Père Noël,
Je ne t’ai pas écrit depuis dix ans et je ne le ferai plus après cette lettre.
Je proteste.
Au fond de moi, je sais bien que tu n’existes pas et pourtant je t’écris car je ne puis croire que tu te résumes à quelques chansons et à un service de la Poste qui lit tes lettres et répond par des messages standardisés (quel message vont-ils me renvoyer, à moi ?). J’ai toujours su que tu m’en voulais. Mes parents sont gentils et ont essayé de me faire croire que tu m’apportais des cadeaux mais c’était bien eux qui les achetaient. Tu n’a d'ailleurs jamais répondu à mes lettres, ni toi ni la Poste...
Donc je voudrais, pour ce Noël, que tu m’envoies un signe non ambigu de ton existence. Que tu aies trop de choses à faire pour t’être occupé de moi quand j’étais petit, je te le pardonne, tout en protestant. Mais tu devrais choisir : soit arrêter d’exister soit être plus présent. Le compromis ne sert à rien.
Alors pour ce Noël je souhaite la paix dans le monde et la fin de tous les racismes sur la Terre. Si tu es capable de m’apporter cela, je t’en remercie. Sinon, je saurai que personne d’intéressant ne lit ces lettres. Et que tu aies existé ou pas avant cette lettre, je saurai que tu n’existes pas à partir du 25 décembre, mon anniversaire.
Dans l’attente, respectueusement,
Prosper

Prosper relut et corrigea plusieurs fois sa lettre, puis il la posta en écrivant sur l’enveloppe « Pour le Père Noël (le vrai pas celui de la Poste) - Confidentiel ». Il la posta dans une boite aux lettres banale de son quartier, et attendit. Et attendit.

C’est le 25 décembre au matin, dans sa chambre d’étudiant, qu’il reçut la réponse. Il était tôt - pour un étudiant surtout après le festin de la veille chez ses parents - c’est à dire exactement midi. Il dut se lever et enfiler un peignoir avant d’aller ouvrir. Il pensa que c’était peut-être un bouquet de la part de ses parents, comme à presque tous ses anniversaires précédents.

Prosper ouvrit la porte et se trouva face à un vieux monsieur barbu et tout en blanc. Mais alors tout ! Les cheveux et la barbe, les vêtements, les chaussures, même la peau. Prosper resserra son peignoir et déglutit

- Prosper ? demanda le vieux monsieur
- Gargggl ? réussit à bredouiller Prosper
- Ah, c’est bien ça ! dit d’un air satisfait son visiteur tout en se glissant avec souplesse dans la minuscule chambre. Il s’assit sur l’unique chaise, à califourchon et invita Prosper à s’asseoir en face de lui sur le lit. Prosper referma rapidement le lit et s’assit. Ces quelques secondes lui avaient suffi à reprendre un peu ses esprits.
- A qui ai-je l’honneur ? demanda-t-il à son visiteur blanc qui lui répondit du tac au tac
- Mais au Père Noël évidemment, qui d’autre ?

Prosper respira un grand coup.

- Le Père Noël ? s’étonna Prosper avec un petit mouvement de recul
- Mais oui mon garçon. Tu m’as bien écrit, non ? lui dit d’un ton enjoué le personnage tout en blanc assis en face de lui.
- Euh oui... mais je ne croyais pas..
- Tsss, tsss... Avec la lettre que tu m’as envoyée, nous ne pouvions pas rester indifférents.
- Nous ? demanda Prosper. Nous c’est qui ?
- Nous les Père Noël bien sûr, lui répondit le Père Noël en face de lui.
- Vous êtes plusieurs ?
- Evidemment ! Comment penses-tu que nous ferions si nous n’étions qu’un seul ? La Terre est grande et il y a des centaines de millions d’enfants qui écrivent au Père Noël. Même avec le décalage horaire et des moyens magiques nous devons être plusieurs.
- Mais vous êtes combien alors ?
- Ca n’a aucune importance mon garçon. Nous sommes suffisamment. Je suis le Père Noël de ta zone, cela doit te suffire, conclut l’homme en blanc avec un ton gentil mais autoritaire.
- Euh... D’accord. Merci Père Noël. Alors vous avez vraiment lu ma lettre ? demanda Prosper
- Oui mon garçon. Ta lettre a suivi le circuit court. Elle est arrivée au service de la Poste comme toutes les autres et là notre agent a repéré que c’était une lettre pas comme les autres. Il l’a glissée dans le sac spécial et elle est arrivée instantanément sur mon bureau. Je l’ai lue, l’ai relue et puis je l’ai glissée dans le sac à partage.
- Votre agent ? Le sac à partage ? Je ne comprends pas, dit Prosper.
- Nous avons des agents dans tous les services postaux pour le Père Noël pour repérer les lettres importantes. Les autres sont traitées par les services postaux terriens habituels. Et les lettres vraiment très importantes sont mises dans le sac à partage afin que tous les Père Noël la voient et donnent leur avis sur les suites à donner.
- Et ma lettre s’est retrouvée dans le sac à partage ?
- Oui mon garçon.
- Et ensuite ? demanda Prosper avec quelques tremblements dans la voix.
- Eh bien, je suis là, non ? répondit du tac au tac le Père Noël. Ta lettre est ressortie du sac à partage avec un avis unanime de tous les Père Noël. Cela faisait longtemps qu’un vote à l’unanimité n’avait pas été exprimé... presque deux mille ans si je me souviens bien. En tous cas nos règles sont claires.
- Vos règles ? balbutia Prosper
- Oui nos règles. Il y toujours des règles (et des exceptions bien sûr, mais c’est une autre histoire). Et l’une de nos règles principales dit qu’en cas d’unanimité le vœu doit être exaucé et qu’une rencontre en face à face doit être organisée juste après la nuit de Noël. C’est pourquoi je suis ici, mon garçon ! conclut le Père Noël d’un ton satisfait, car ton vœu est exceptionnel et nous avons décidé de le réaliser. Cela faisait trop longtemps et c’est pourquoi le vote a été unanime en ta faveur. C’est clair ?
- Euh... Oui, Père Noël, c’est clair. Mais je ne suis pas certain de bien comprendre, enchaîna Prosper. Vous me dites que mon vœu va être réalisé ?
- Oui, dit le Père Noël, en regardant Prosper dans les yeux.
- Mais c’est impossible ! Mon vœu est impossible à satisfaire ! La paix dans le monde et la fin de tous les racismes sur la Terre ? C’est utopique! s’exclama Prosper.

Le Père Noël, enfin celui de sa zone, leva le sourcil gauche et se contenta de le regarder fixement quelques secondes. Prosper remua. Il sentait un fourmillement dans tout son corps et un voile passa sur ses yeux. Il dut les fermer une seconde pour se ressaisir. Quand il les rouvrit, le Père Noël avait disparu. Prosper eut un regard étonné mais il n’y avait plus aucune trace du Père Noël, ou de l’homme en blanc. Ou même d’une quelconque visite chez lui.

Après quelques minutes, Prosper se leva et alla se préparer un café. Il avait dû rêver, se dit-il. C’était un joli rêve en fait et il sourit rien qu’au souvenir de cette « rencontre ». En mode automatique, comme tous les jours, il se prépara ses toasts, son beurre et sa confiture, puis sa tasse de café et son jus d’orange. Le temps de s’asseoir à sa minuscule table, il était persuadé que tout cela n’était qu’un rêve. Mais c’était un beau souvenir et il rêvassa en terminant son petit déjeuner. Jamais plus il n’écrirait au Père Noël (fallait-il dire aux Père Noël ?). Mais c’était quand même joli. Il décida d’envoyer un tweet. Un tweet simple « Joyeux Noël : Je demande la Paix dans le monde et la Fin de tous les racismes sur Terre ». Puis il se dirigea vers sa douche.

Prosper finissait de s’habiller quand quelqu’un frappa à sa porte. Il était 13 heures et Prosper se dit que c’était le fleuriste avec son bouquet d’anniversaire. Il ouvrit la porte avec un grand sourire.

La meute de journalistes qui entra dans son appartement ne lui laissa pas le temps de respirer. Les flashs crépitaient et le brouhaha était si fort qu’il ne comprenait rien à ce qu’on lui disait. Quelques journalistes brandissaient leur téléphone vers lui. Il réussit à y voir son tweet, en plusieurs langues même, plus des messages d’appui. Un message de Twitter lui-même qui expliquait que devant l’afflux historique de tweets ils avaient décidé de créer des serveurs spéciaux pour le hashtag #Prosper.

Prosper vit aussi des dépêches d’agence qui reprenaient son tweet et qui annonçaient la fin de plusieurs guerres par des déclarations unilatérales mais convergentes des chefs des parties en cause. Les journalistes n’arrêtaient pas de parler. Prosper ne pouvait rien dire, mais cela leur paraissait bien égal. Lorsqu’il réussit à sortir, la rue était pleine de gens. Des bouquets de fleurs s’entassaient devant son immeuble. La foule le porta en triomphe. Prosper n’avait toujours rien pu dire, sauf « Merci », mais tous les gens disaient « Merci à vous ! » en réponse. Prosper fur reçu à 14 heures par le Président de la République qui lui remit les pleins pouvoirs. Vingt-quatre heures après, Prosper était devenu le Président du Monde et son premier décret fut d’interdire les guerres et les racismes sur la planète, mais c’était pour la beauté du geste car c'était déjà entré en application.

Prosper n’a jamais oublié sa rencontre avec le Père Noël, ou plutôt avec le Père Noël de sa zone. Il n’en a parlé à personne bien sûr. Qui l’aurait cru ? Mais chaque 25 décembre et chaque 25 juin, devenus jours fériés à l’échelle du globe, il se souvient des yeux du Père Noël, et il sourit. Il murmure « Merci » à midi pile. Et le monde tourne avec un peu plus d’allégresse.

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Mireille.bosq · il y a
Une vraie leçon d'optimisme et la preuve que l'enfance s'attarde longtemps en nous. Dommage que vous ne l'ayez pas proposée pour un prix car son originalité la fait sortir du lot!
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Georges Lauteur · il y a
Merci ! Mais ce texte remanié sera publié bientôt pour les 70 ans du Mouvement de la Paix ;)
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Dolotarasse · il y a
Sympa ce conte ! Il devrait passer pour l'appel à textes ;-).
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Georges Lauteur · il y a
Merci !
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CoraL · il y a
Très joli conte de Noël :-) je vous remercie d'avoir partagé le lien de cette histoire sous mon post dans le forum. N'hésitez pas à reposter le lien en commentaire sous l'article http://coral-dickinson.com/2017/12/07/christmas-ghost-stories-une-tradition-litteraire-de-noel/ . Je me ferai un plaisir de relayer cette histoire d'esprit de Noël sur mon blog :-) Belle journée à vous et à bientôt.
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