Propriété intellectuelle

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Plus qu’une poignée de minutes. Bientôt 623 sera libre. Vingt-cinq ans, l’âge qui dégage de toute obligation financière. Les agents de recouvrement sont entrés en force dans l’appartement d’en face mais ils viennent de ressortir, bredouilles apparemment. Ils se dirigent maintenant vers sa porte, probablement excédés par leur échec. 623 frémit devant l’écran, rejette nerveusement ses cheveux en arrière. Tant que l’heure n’est pas passée, les agents ont le droit d’opérer une saisie. Le plus petit des trois sonne. 623 ouvre.
— Monsieur 623 Série KXV ?
— Lui-même.
— 755 Série HXX, huissier de justice. Les deux hommes qui m’accompagnent sont des policiers. Voulez-vous voir leurs cartes ?
— Non. Je vous crois.
— Bien...
L’huissier sort une tablette souple de sa poche et la déroule. Il jette un vague coup d’œil dessus et prend un ton solennel :
« J’interviens en tant qu’exécutant légal au nom de G-Sys Corporation. »
623 se tait. Il n’est pas surpris mais se sent d’un coup plus petit. L’huissier continue :
— Selon le contrat qui vous lie par votre naissance à la société G-Sys, concepteur de votre identité génétique, et selon les lois de la propriété intellectuelle, vous devez, pour chaque jour de votre vie, payer une redevance d’exploitation des droits à la société G-Sys. Il a été convenu que vous deviez vous acquitter mensuellement de cette redevance. Or, vous avez cessé tout versement depuis 3 ans. En conséquence, votre licence d’exploitation vous est retirée, à moins d’un règlement immédiat des arriérés et de la majoration de 50% appliquée pour retard de paiement. Disposez-vous des fonds nécessaires ?
— Non, bredouille 623.
— En ce cas, je dois saisir ce matériel génétique, c’est-à-dire vous-même, dit posément 755 en inclinant la tête de manière condescendante.
623 regarde sa montre, soupire et lance :
— Ne pourrait-on discuter ?
— C’est inutile !
— En décembre 2014, la justice européenne a autorisé les brevets sur les ovules non fécondés ne disposant pas de la capacité intrinsèque de se développer en un être humain.
— Certes, mais, depuis, les conventions internationales sur la propriété intellectuelle ont annulé cette jurisprudence.
— Pas tout-à-fait.
755 secoue la tête comme s’il parlait à un enfant têtu et répond :
— En cas d’ovulation standard, en effet. Mais, d’une part, les spermatozoïdes ne bénéficient pas d’un tel arrêté et, d’autre part, la parthénogénèse n’entre pas dans le périmètre de cette jurisprudence. Vous êtes, de toute façon, hors du périmètre de cet arrêté.
— C’est contestable, se bute 623.
— Je ne suis pas ici pour une discussion éthique et, à ma connaissance, aucun contestant n’a encore obtenu gain de cause.
— Et si j’entamais une procédure ?
— Impossible. J’ai un mandat à effet immédiat pour vous emmener. Cette discussion est une perte de temps.
623 regarda encore une fois sa montre et sourit.
— Pas nécessairement.
— Que voulez-vous dire ?
— Il est quinze heures passé.
— Et alors ?
— Je suis né à quinze heures. Le brevet vient de passer dans le domaine public. Je ne vous appartiens plus.
755 laisse échapper un rictus moqueur et réplique :
— Si vous croyez que la propriété intellectuelle s’arrête à vingt ans, vous vous trompez.
— Non. Relisez mon dossier. Je sais bien qu’en cas de brevet génétique vous bénéficiez d’un certificat complémentaire de protection de cinq ans, comme pour les médicaments. Là, j’entre dans ma vingt-sixième année.
755 baisse les yeux sur sa tablette souple.
— Ah oui. C’est exact.
— Vous ne disposez plus de propriété intellectuelle sur moi, clame 623, victorieux.
— Oui, mais...
— Mais quoi ?
— Quels sont les biens dont vous disposez ?
— Aucun. Ma cavale m’a mis à sec.
755 laisse la phrase s’éteindre dans les secondes puis assène :
— Vous avez trois ans d’impayés, sans compter les majorations.
— Je sais, s’inquiète 623.
— Nous sommes autorisés à faire une saisie sur vos biens.
— Pardon ?
L’huissier se retourna vers les deux policiers.
— Saisissez-vous de lui.

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