Promenons-nous dans les bois

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Ancienne écrivaine pendant ses heures de cours, je suis devenue une jeune écrivaine du dimanche. Sous un plaid. Par un temps de pluie. Avec son chat. Et une boisson chaude  [+]

Je claque la porte de ma chambre. Non mais elle me prend pour qui ? Il fait nuit dehors, et elle, elle veut que j’aille en bas de l’immeuble pour lui acheter sa bouteille du soir. Elle n’a qu’à se démerder toute seule ! A 40 ans, on peut lever son cul du canap’, descendre les escaliers et prendre son putain de poison ! Ce n’est pas possible. Il faut que je parte.
Je m’assois sur mon lit et réfléchis où je pourrai aller. Je pense immédiatement à ma grand-mère. Le problème, c’est qu’elle habite la ville d’à côté. Il faut donc que j’attende demain matin pour prendre le premier bus. Je ne peux pas attendre. Tant pis si je me fais enlever par un psychopathe. Comme ça, ma mère s’en voudra à vie. Le pire, c’est que je suis sûre qu’elle s’en foutrait.
Je prends mon sac à dos et y mets quelques affaires de rechange, mes écouteurs et des sous. J’ouvre ma fenêtre, vise un buisson et jette mon sac. Une fois la fenêtre fermée, je mets mon sweat à capuche rouge et sors de ma chambre.
Ma mère me donne l’argent sans me regarder. Elle est trop occupée à fumer son joint. Qu’est-ce qu’elle est laide dans cet état. On dirait une loque avec ses cheveux gras tombant sur ses yeux vitreux. Je comprends pourquoi mon père l’a abandonné. Mais moi, je ne suis pas comme elle. Il aurait dû me prendre avec lui au lieu de me laisser seule avec cette connasse.
Je sors de mon immeuble. J’ai froid. C’est vrai, on est en novembre maintenant. Je fais le tour du bâtiment pour prendre mon sac derrière le buisson. Je ne sais pas quel chemin choisir. Je ne peux pas marcher sur l’autoroute, et si je vais sur la nationale on va me prendre pour une pute. Il ne me reste plus que la départementale, qui traverse la forêt. Et où, d’après les légendes urbaines, on retrouve les corps de jeunes filles. En même le temps, je n’ai pas le choix.
Je traverse le quartier. Une bande me siffle et m’appelle. J’essaye de les ignorer mais j’ai comme une boule au ventre. J’arrive dans la ville. J’évite les petites rues. Je commence à stresser. Je devrai peut-être aller chez une amie et partir demain matin. Non. Il faut que je continue. Ma mère saura où je suis et viendra me chercher dès qu’elle se sera rendue compte que je ne suis pas rentrée.
Je quitte la civilisation et m’engage sur la route. La confiance en moi que j’avais dans ma chambre s’est envolée. Finalement, je ne veux pas me faire kidnapper.
Cela fait une demi-heure que je marche. Une voiture passe et klaxonne. Avec ses phares, j’aperçois la forêt. J’ai peur. J’essaye de ne pas penser aux histoires que l’on m’a racontées. Je me rapproche. Les premiers arbres apparaissent. Maintenant, ce sont les films d’horreurs qui me hantent. Pourtant, je ne peux plus faire demi-tour. Ma mère doit déjà être en train de me chercher et si je rentre maintenant, elle me tuera.
Je m’éloigne un peu plus de la lisière. Il n’y a plus de voiture et je me retrouve dans le noir. J’évite de regarder l’intérieur des bois mais plus j’y pense plus mon regard y est attiré. J’aurai dû attendre le jour pour fuguer.
Cela doit faire une bonne heure que je marche. J’entends un bruit de moteur. Je me retourne et un jet de lumière m’aveugle. Le conducteur m’aperçoit et baisse ses phares. Il ralentit. Je continue mon chemin. J’entends une voix masculine : « Je peux vous aider ? ». J’ai peur.
Je ne réponds pas et accélère le pas. La voiture semble rester à ma hauteur. Je finis par répondre « non merci » d’une voix qui se voulait ferme. « Vous êtes sûre ? ». Je m’arrête et me tourne vers la voix pour le remballer une bonne fois pour toute.
Les mots ne veulent pas sortir. L’homme est charmant.
« Vous allez où ?
- Je.. je ..
- Aller, montez. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous manger ».
Je ne réfléchis même pas et ouvre la portière. Je n’ai pas le temps de m’installer qu’il part en trombe. Quelle conne ! Ne pas monter avec un inconnu est pourtant l’une des premières règles que les petites filles apprennent.
L’homme me jette des petits regards. Il a l’air d’avoir la trentaine. Il doit avoir un métier important car il a des rides au coin des yeux quand il sourit. Je lui demande pourquoi il sourit. « Pour rien ». Il me regarde de haut en bas. C’est vrai que mettre du rouge quand on traverse les bois, ce n’est pas très malin.
« Qu’est-ce que tu fais dehors aussi tard ? » Je sursaute. « J’ai fugué.
- Je crois que j’avais compris en voyant ton sac à dos. Mais tu aurais dû attendre la journée, c’est bien trop dangereux la nuit pour une belle jeune fille comme toi ! ». Je rougis. Sa voix grave me fait trop d’effets.
« Je sais, j’ai pas réfléchis. Il fallait que je parte.
- Pourquoi ?
- Je n’en peux plus de ma mère.
- Ah l’adolescence ! Mais de là à fuguer quand même..
- C’est parce que vous ne connaissez pas ma mère ».
Je m’enferme dans le silence. L’homme me demande une nouvelle fois où je vais. « Chez ma grand-mère, elle s’est plus occupée de moi que ma propre mère ».
Il me regarde longuement. Je détourne la tête mais je sens son regard sur moi. Je me sens gênée tout à coup. Je ne sais pas pourquoi. Je baisse automatiquement ma jupe trop courte. Je sens sa main frôler ma jambe. Je jette un œil sur sa main qui retourne au levier de vitesse. Avait-il fait exprès ? Je lève la tête. Il me sourit. « Désolé, ma main a dérapé ». Je lui rends son sourire la boule au ventre me revient. J’ai peur. Je n’aurai pas dû me laisser charmer. J’ai baissé ma vigilance. Il faut que je me ressaisisse. Je regarde l’heure sur mon portable. Minuit. L’heure du crime, comme disait mon père. Mon ventre se noue.
J’aperçois un petit chemin qui traverse les bois. L’homme s’y engage. Je m’affole. « Ne t’inquiètes pas, c’est juste un raccourci ». La boule est montée à la gorge et j’ai les larmes aux yeux.
Il arrête la voiture, coupe le moteur et se tourne vers moi. Il chuchote tout en souriant : « cours ».
J’ouvre la portière et me jette hors du cabriolet. Je me relève rapidement et pars en trombe.
Le froid m’empêche de respirer correctement. J’ai un point de côté. Je ne vois rien. Mon coeur bat tellement fort qu’il me fait mal. Je trébuche sur une branche et tombe de tout mon long. J’ai mal. Je passe ma main sur mon genou : le collant s’est déchiré et je saigne un peu. Je n’ai pas le temps d’avoir mal. Je me remets à courir. Je boite plus que je ne cours. J’ai dû me tordre la cheville. Je vois trouble. Je sens des bras qui m’enlacent. Je crie.
L’homme me bloque. Il me retourne vers lui. J’essaye de lui échapper mais il est plus fort que moi. Il m’oblige à m’allonger. Je continue à crier mais rien n’y fait. Sa poigne est ferme. Je commence à hurler. Il me met une droite. La douleur me fait oublier celle du genou. Je continue de me débattre. Je le griffe, le mords et le repousse avec mes jambes. Je sens malgré tout sa main se balader sous mon sweat, puis sous mon soutif. Il fait glisser son autre main vers ma jupe. Elle continue sa descente jusqu’au collant. Il baisse le tout. Je pleure.
Je serre mes jambes. L’homme arrive à les écarter. Mon dieu que j’ai mal.
Je sens son haleine dans mon cou. Je ne peux plus bouger. Je suis comme paralysée. Le battement de son cœur s’accélère. Je le supplie d’arrêter. Il colle sa bouche sur la mienne. Je le mords. Il sors un cutter de sa poche et le colle contre ma gorge. Je veux mourir.
Il s’éloigne. J’essaye de me lever. Je sens une lame froide puis un liquide chaud qui coule le long de ma gorge. Je tombe sur le flanc. L’homme se rapproche. Je vois trouble mais je peux encore distinguer son visage. Il sourit. Ma vue faiblit. Je l’entends rejoindre sa voiture.
Je ferme les yeux en pensant à ma mère qui attend sa bouteille de vodka.
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