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Nayn

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- On va s’arrêter là pour aujourd’hui.
Toujours les mêmes mots.
Je me levais et lui serrais la main.
- A dans deux semaines, lui dis-je.
Toujours la même prise de congé.
Je sortais de la pièce en fermant la porte derrière moi.
Depuis trois ans que je fréquentais mon psy, c’était toujours ce rituel qui terminait nos entretiens. Trente minutes de blabla, de monologue, parfois inédit, parfois redondants. Enfin, trente minutes si on compte les blancs. Toujours beaucoup de blancs. Surtout au début. Au début des trois ans, pas au début des séances. Après cela dépend si on compte les pleurs comme des blancs. Mais moins maintenant, après toutes ces séances. Les sujets sont souvent les mêmes mais la fin, elle, est toujours la même. Nous sommes assis face à face. Son regard se porte sur ma gauche, là où se situe son petit réveil digital blanc. Je sens qu’il attend une pause dans mon discours, ce qui souvent me porte à m’interrompre. Et il m’annonce que l’on va s’arrêter là pour aujourd’hui.
Le petit réveil blanc n’a pas toujours été sur ma gauche. Précédemment il était en face de moi, le réveil, et il utilisait sa montre, mon psy. Mais ça me bloquait de voir l’heure se rapprocher si j’avais des choses à dire. Et cela me bloquait de ne pas voir les minutes bouger si je ne trouvais rien à dire. Alors il l’a changé de place pour ne plus que je le voie. Parfois je n’ai rien à dire. La quinzaine n’a rien vu que je puisse lui rapporter. C’est long une demi-heure à meubler. En plus je paie le même prix. Je pourrais le rémunérer au mot écouté, avec un bonus pour les pleurs entendus peut-être. Mais cela pourrait nuire à ma loquacité.
Je sortais donc de la pièce en fermant la porte derrière moi pour me retrouver dans la salle d’attente. C’était une toute petite antichambre, toute biscornue, avec des affiches périmées pour des colloques dont je ne comprenais pas trois mots sur cinq des intitulés sur les murs. Il y avait deux chaises côte à côte, un présentoir avec un album de Tintin, Les bijoux de la Castafiore. Il n’y avait jamais personne sur ces chaises. En trois ans, et 70 séances je n’avais jamais vu quelqu’un dans cette salle attendant son tour, entendant peut-être les murmures de mes misérables états d’âmes. J’en venais même à me demander si je n’étais pas le seul patient de ce cabinet.
Je fus tellement surpris de voir quelqu’un sur la chaise la plus à gauche que je sursautais. Comme si j’avais été pris en faute. Comme si elle m’avait vu faire quelque chose d’honteux. Comme si elle avait pu penser « il sort de chez le psy, quelle maladie mentale peut-il cacher ? De quel vice caché est-il atteint. »
Elle était assise les jambes ramenées sous le siège. Mon deuxième choc en moins de quelques secondes fut de voir la plus belle femme que je n’avais jamais vu. Je fus écrasé par son visage. Je me sentis comme un homme endormi auquel on jette un verre d’eau froide au visage pour le réveiller, comme cette image dans les films de capes et d’épée où un sbire du méchant poursuit à cheval le héros dans une forêt et se prend une branche en pleine face qui le désarçonne.
Elle leva les yeux vers moi et je baissai les miens. Si je croisais son regard, je savais que je resterais pétrifié, son pouvoir me rendrait muet. J’étais figé au milieu de la petite pièce, une main tendue vers la porte d’entrée. J’étais ridicule, je le savais. Je bredouillais. Je ne sais même pas ce qui sorti de ma bouche, une excuse sûrement. Et je m’enfuis.
Cela aura pu s’arrêter là. La quinzaine se serait passée, je serais retourné chez mon psy, ma thérapie se serait poursuivi, et ma vie serait restée ma vie.
Avant de pouvoir m’enfuir complétement, elle m’appela. Et sa voix, comme attendu était divine. Un charme que cette voix, un sortilège en quelques mots :
- Vous vous sentez bien ?
Encore une fois je m’arrêtais, de l’autre côté de la porte cela dit. Toujours avec une main tendue mais vers l’arrière, abandonnée sur la poignée, en train de refermer la porte. Cette femme me médusait, me transformait en pierre à volonté.
- Monsieur ?
C’est à moi qu’elle parle, me dis-je. Mais bien sûr idiot, à qui veux-tu que ce soit ? J’avais deux choix, parler ou partir. Très vite, je revis de nombreuses séances où je parlais de mon manque de confiance. Très vite, je pris une décision. Je raffermis ma main sur la poignée et fermait la porte. J’étais dans la rue. Je m’arrêtais encore une fois, soufflait. J’aurais pu lui répondre. J’aurais pu engager la conversation, si j’avais été un autre. Mais je n’étais que moi, et moi je m’enfuis.
Je me posais aussi la question de la raison de sa présence. Etait-elle malade, dépressive ? Comment un être de sa trempe, tel que déjà je l’imaginais, la fantasmais pouvait avoir un quelconque problème ? Avait-elle été agressée ? Un burn out ? Mon imagination s’était mise en route. Je m’appuyais sur la porte et posais les mains sur les genoux. Je me retrouvais l’instant suivant sur le sol, le visage de mon ange de miséricorde flottant au-dessus de moi, une main aux doigts délicatement ciselés cachant en partie sa bouche ouverte sur un oh de surprise. La porte mal verrouillée, s’était ouverte dans mon dos.
Elle allait se pencher sur moi. Elle porterait ses mains sur mon visage, elles seraient fraîches. Elle soulèverait ma tête pour la caler sur son giron. Elle appellerait du secours car elle serait terriblement inquiète. Elle me ferait parler afin que je reste conscient, elle me raconterait son histoire et nous partirions ensemble dans le hululement de l’ambulance vers l’hôpital où nous continuerions à discuter à bâtons rompus, le temps qu’un interne des urgences se libère ce qui prendrait des heures. Finalement sortant de l’hôpital au cœur de la nuit un taxi nous emmènerait vers un bistrot encore ouvert où un barman bourru mais attendri par notre histoire naissante nous permettrais d’échanger un premier baiser sur un de ses tables pendant qu’Hotel California retentirait sur le juke box.
Elle se pencha sur moi. Sa main fraîche rencontra ma joue dans un tapotement un peu plus violent que je ne venais de le rêver. Je tentais de me rasseoir. Elle s’éloigna afin d’aller chercher de l’aide.
- Que se passe-t-il ?
C’était la voix de mon psy. Il allait tout gâcher. Je finis de me relever.
- Monsieur Guivard, vous allez bien ?
- Oui ça va. Une crise d’hypoglycémie sûrement. Ça va déjà mieux.
Il fallait que je l’éloigne, que je me retrouve seul avec elle à nouveau. Je m’étais décidé je ne m’enfuirais plus. Je devais me prouver que j’étais capable de faire face à ce monstre de beauté et lui dire au moins merci. Au moins merci, me répétais-je. Juste ça.
Elle était derrière mon psy et me regardait vaguement inquiète. Elle avait une main sur son épaule. Il se retourna :
- Et toi tu n’as rien ?
- Non tout va bien.
Il dû voir dans mon regard une certaine interrogation.
- Mr Guivard, je vous présente mon épouse.
- Votre épouse ? répétais-je bêtement.
- Oui c’est ça. Vous êtes sûr d’aller bien ?
- Oui répondis-je doucement. Ça va.
Il passa devant moi pour me tenir la porte qui était resté ouverte.
- A dans deux semaines, Mr Guivard.

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Marsile Rincedalle · il y a
Je comprend pourquoi 70 séances. A sa place je serais aussi désespéré. Beau texte.
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Nayn · il y a
Merci pour le compliment.
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