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Je faisais les cent pas dans la petite cellule qui me servait depuis maintenant cinq ans de maison. Cinq ans déjà que j’avais été incarcéré. Le temps passait à une vitesse... Mais bientôt, j’allais sortir. Ma date était prévue demain. Je ne tenais plus en place. J’avais envie de courir, d’hurler, de danser, de boire. J’avais hâte de retrouver ma liberté.
Je parcourais ma chambre de long en large. Mon codétenu m’interrompit :
« _ Tu veux pas faire quelque chose ? Tu me rends fou là. »
Il était jaloux car demain, je serai libre tandis qu’il lui restait encore des années à rester cloitré ici. Il lisait un livre, assis dans un coin de la cellule et adossé au mur. Un livre sur la religion, d’après la couverture. Les lunettes sur le bout de son nez, il tournait les pages rapidement. Il était arrivé quelques mois après moi, et depuis notre rencontre, il s’était toujours assis dans son coin pour lire. Je ne l’avais jamais vu faire autre chose.
« _ Si, si. Je vais faire un peu de sport. »
Voilà ce que je faisais depuis cinq ans. Gringalet en entrant, j’étais devenu un véritable athlète. Cette transformation m’avait apporté une véritable fierté, et je comptais bien continuer cette activité dehors. En me plaçant pour réaliser des pompes, je vis les yeux de mon codétenu se soulever. Il ne comprenait pas cette pratique barbare. À ses yeux, c’était complètement inutile. Je commençai donc ma série de pompes à mon rythme habituel. J’arrivais près de la soixante-dixième quand mon compagnon me stoppa :
« _ Tu vas te crever la veille de ta sortie. C’est quand même con. »
Je fis une pause, les bras tendus, le cœur battant plus vite qu’à l’accoutumée.
« _ Tu veux pas fermer ta gueule, s’te plaît ? »
Vexé, il ne me répondit pas. Je repris donc le cours de mon exercice. Il ne me perturba plus, et je pus donc finir ma séance sans être dérangé. Épuisé, je m’allongeai sur le lit. Les yeux observant le plafond, je me sentais bien. Vidé de ma frustration. Sachant que cette sensation ne durerait pas, j’avais appris à profiter au maximum de ce sentiment. Je fermai donc les yeux et, inconsciemment, je souris. Le garde vint me trouver dans cet état de soulagement. Il commença par toquer puis il baissa la fenêtre d’acier. Avant qu’il ne l’eût complètement baissée, je vis mon codétenu se glisser sous le lit pour se cacher. Depuis qu’il était arrivé, il répétait ce drôle de manège. Comme à chaque fois, je ris intérieurement. Il avait l’air malin, coincé sous le sommier, la tête plaquée contre le sol froid de notre cellule. Le garde déposa le plateau repas du midi sur la petite plateforme émanant de la porte et prévue à cet effet. Je discutai rapidement avec le garde. Depuis le temps, j’avais appris à le connaître. Ce n’était pas un mauvais gars. Je dirais même qu’il était plutôt sympa pour un type en uniforme. Il me passait toujours un peu de rab, que ce soit un œuf supplémentaire, un morceau de pain, ou encore une bouteille d’eau. Cette fois-ci, il avait ajouté un steak en plus. Je le remerciai puis lui dis au revoir. Il referma la fenêtre et j’allai m’asseoir sur mon lit afin de déguster mon repas. Mon codétenu sortir alors de sa cachette et retourna dans son coin.
« _ Tu ne vas pas récupérer ton plateau ? » demandai-je.
« _ Non, j’ai pas très faim. »
Comme toujours. Il mangeait peu. Il ne s’était pas toujours pas habitué à la nourriture que l’on servait ici. Je le comprenais. Il n’y avait pas grand-chose de mangeable dans ce plateau. Ils étaient même franchement dégueulasses.
« _ Tu sais pas ce que tu rates. » ironisai-je.
Sa moustache se souleva, trahissant son sourire. Un sourire furtif, qui disparut lorsqu’il reprit sa lecture. Je mangeai en silence, pour ne pas le déranger. Lorsque j’eus fini mon repas, je reposai le plateau sur la plateforme afin que le garde puisse le récupérer. Je m’allongeai à nouveau, et cette fois-ci je m’endormis, repu. Ma sieste dura deux heures. Lorsque j’émergeai, mon compagnon de cellule lisait toujours.
« _ Alors, tu comptes devenir religieux ?
_ Je compte me faire pardonner. » répondit-il, avec beaucoup de sérieux.
Nous n’échangèrent plus un mot jusqu’à ce que nous allions nous coucher. J’étais allongé sur mon lit, rêveur, quand il me demanda :
« _ Alors, heureux de cette dernière nuit ici ?
_ Évidemment. »
Il attendit quelques minutes avant de me redemander :
« _ Tu vas foutre quoi dehors ? »
J’hésitai quelques instants. Je n’y avais pas vraiment réfléchi.
« _ Je ne sais pas. Je verrai bien quand je serai dehors. »
_ De toute façon, je m’inquiète pas pour toi. T’es pas con. »
J’appréciai le compliment, mais je restai silencieux. Qu’allais-je faire dehors ? Je demandai à mon codétenu ses plans.
« _ Oh non, moi tu sais, je suis coincé ici à jamais. Je resterai dans ce coin pour toujours.
_ Tu ne veux pas sortir ?
_ Je ne peux pas sortir, et tu le sais. »
Je comprenais pas ce qu’il voulait me dire. Je m’endormis, quelque peu troublé. Le lendemain, le garde vint me trouver.
« _ Beau gosse, c’est ton jour de sortie. »
Je passai les mains dans la fenêtre. Le surveillant me passa les menottes puis ouvrit la porte. Il me fit sortir. Je jetai un regard sur mon codétenu qui s’était glissé encore une fois sous le lit pour se cacher. Il me rendit un regard complice, et sur ses lèvres je pus lire « Bonne chance ». Je souris.
Dans le long couloir qui devait nous mener à la sortie, le garde et moi discutâmes.
« _ Cinq ans en isolement, sans devenir fou, c’est bien la première fois que je vois ça ! » s’exclama-t-il.
Je ris intérieurement. Si seulement il savait qui se cachait sous mon lit.

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Jusyfa · il y a
Un texte bien mené et porté par une plume assurée, un chute inattendue , tous les ingrédients d'une nouvelle réussie sont présents, mon vote.
Ma nouvelle " un petit cœur collé sur un portable " en finale du grand prix hiver 2018 espère votre lecture Merci

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Emile B. · il y a
Merci pour ce commentaire !
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Keith Simmonds · il y a
Une chute inattendue pour une œuvre originale ! Mon vote ! Grâce à vos votes, “De l’Autre Côté de Notre Monde” est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bon dimanche !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Emile B. · il y a
Merci de votre soutien ! Je relis votre œuvre avec plaisir !
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour, Emile B ! Vous avez voté une première fois pour “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, Emile !
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Christian Pluche · il y a
Idée intéressante et une chute inattendue, ça fonctionne bien ! Petits détails : "nous n'échangèrent plus un mot..." "échangeâmes" me semble plus approprié...
Pour les dialogues, utilisez le tiret quadratin pas le tiret du 8 . C'eest le tiret du 6 qui, quand on fait une manip et en le tappant deux fois devient un tiret de dialogue...

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Emile B. · il y a
Je prends note pour les dialogues, et je serai plus attentif aux coquilles ! Merci d'avoir lu !
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Christian Pluche · il y a
Vous pouvez modifier directement le texte sur le site !
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Alain de La Roche · il y a
Dédoublement de la personnalité ? Le principal est qu'il sort sans son codétenu.
Votre premier point sera le mien. ;-)

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Emile B. · il y a
Merci de votre soutien !
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